En marchant

Publié le 20 septembre 2013 par Theatrummundi


La nature le fascinait. Il pouvait longuement contempler n’importe quel paysage, un visage. N’importe quel paysage, même plat, même banal. Mais pas n’importe quel visage. Il voyait dans n’importe quel paysage un visage. Mais la réciproque lui paraissait fausse. Un visage au fond, ça lui paraissait rare. Il n’en avait pas contemplé tant. Et maintenant, il était en arrêt devant. Il était arrêté. Il lui semblait jusque là n’avoir jamais regardé quelqu’un. Et c’était un mystère. Il n’y comprenait rien. Ne déchiffrait rien. Et demeurait idiot.

Tu es trop intelligent.

Intelligent, je ne sais pas. Mais trop ? Trop pour quoi ?

Trop pour comprendre. Il n’y a rien à comprendre. Il était intelligent jusqu’à l’idiotie. Il s’y baignait. Pour ainsi dire bienheureux. Idiot.

Et ce visage le reposait. Le reposait de sa propre présence, qu’il oubliait. Ce visage le reposait de lui, le soulageait, l’ôtait. Il était en quelque sorte ravi, mais conscient. Et idiot, idiot devant le mystère, submergé par l’immensité comme devant un paysage, n’importe lequel, pourvu qu’on veuille bien s’y arrêter.

Je te regarde comme on marche sur un chemin, dans la campagne, sans savoir où l’on va. Peut-être un peu perdu, mais perdu comme si l’on était chez soi, un chez soi seulement qu’on ne connaîtrait pas encore.

C’était un temps où le pouvoir était suspendu. Cela durerait ce que cela durerait. Le pouvoir, de plus en plus, était le lieu le plus extraordinaire de la bêtise, aux incessants ravages. Quel qu’il soit, ce pouvoir. Tout avait sombré et selon toute hypothèse, rien ne reviendrait. Dans la comédie familiale ou la tragédie politique, plus rien ne demeurait qui pût avoir du sens, plus rien ne demeurait qui pût encore élever son sujet. Le ravage était total, on baguenaudait dans des ruines qu’on s’amusait, d’un éclairage original, à faire passer pour autre chose, dans des fêtes truquées, appesanties, mollesse lourde. La nostalgie, l’utopie, à fronts renversés certes, ne déliraient que des tyrans. Le mieux était d’en rire. Il y parvenait quelquefois.

Mais plutôt, il avait préféré se passer de la consommation de médias. Ni télé, ni radio, ni presse écrite. Il était informé quand même, mais de loin, vaguement : il savait de quoi parlaient les gens et c’était bien assez. Par les réseaux sociaux, et le truchement de quelques esprits critiques, avisés, généralement pas dénués d’humour, il suivait de loin une actualité de troisième main, enfin proche, ne prétendant à aucune vérité. Du moins en apparence. Il s’en contrefichait. Le pouvoir l’intéressait, pourtant, mais comme la chose du monde dont on voudrait le moins. Après tout, il vivait dans un pays étrange qui avait à la fois inventé la centralisation absolue du pouvoir et fait de la guerre civile une sainte institution, un pays qui avait été capable d’exporter ces deux modèles antithétiques et prétendument héroïques dans le monde entier, avec une certaine fierté, et qui maintenant se vantait de fourguer pas cher un pack comprenant les deux. Mais le monde entier était désormais équipé, l’avait d’ailleurs peut-être toujours été, et plus personne ne voulait réellement de cette came, pure opération rhétorique plaquée sur ce qui existait de toujours. Il savait bien qu’en synthétisant à mort ainsi, il était voué à l’exagération ; et de fait, flottait à ses lèvres un sourire indécis…

Lui revint alors la phrase, qui avait trait à l’éducation, que sa pauvre mémoire avait réduite ainsi : un ordre qui ne soit pas une oppression, une liberté qui ne soit pas une licence. Rien d’actuel, on le voit…

Le mieux eût été de dormir. Mourir, peut-être. Et les songes, dans ce sommeil des morts… Partir, qui sait ? Ah, l’exil… mais qui ne s’emmènerait avec soi, la patrie, même honnie, accrochée aux semelles ? Ou bien, dormir, prosaïquement. Mais alors, un réveil doit sonner ! vous arracher, vous faire vous arracher à la chaleur maternelle de la couette, vous sortir dans le monde, l’affreux monde, avec cette guerre qui ne s’avoue pas telle, qui a honte de ce qu’elle est – et l’en peut-on blâmer ? La course aux places était ouverte, les gens se ruaient comme des affamés, laissant encore derrière eux la foule immense des résignés, des abattus, ou simplement, des lâches… Le mieux était encore de s’occuper de ses propres affaires, mais il était devenu difficile de savoir quoi les bornait. Le citoyen est part de la souveraineté, rien en droit ne lui est étranger. Se mêler de ses affaires, certes, mais où s’arrêtaient-elles ? C’était indémerdable. Sauf à se replier intégralement sur soi-même, à force de rayer de la liste ce qui ne nous concerne pas directement. On ne partait plus de soi pour s’ouvrir au monde, petit à petit, mais ayant été trop tôt ouvert au monde, pour ainsi dire écartelé à lui, on se repliait au plus proche, jusqu’à crever à la pointe de soi-même, percé pour ainsi dire par ce sale soi-même dont rien au fond ne dit qu’il vaille mieux que telle abstraite et cosmique universalité de bazar, en un suicide que l’on n’avait pas franchement vu venir, l’ayant pris pour une issue de secours.

Il faudrait en en ce cas bénir la jeune femme occupée, qu’on dirait d’abord centrée sur elle-même, à poser à ses ongles je ne sais quel vernis pastel. Occupation futile, peut-être, mais dédiée secrètement à quelqu’un. Les voilà, au fond, nos affaires. Il se souvenait de son père, au matin, chaque matin, devant la penderie ouverte, et qui se demandait quelle cravate parmi toutes celles alignées devant lui il allait bien pouvoir mettre. Les opinions politiques sont une espèce de piège. Elles pérorent. Pontifient. Se pavanent. On s’en fout. Dans une démocratie fallacieuse comme la nôtre, où le pouvoir ne varie pas selon les élections, parce qu’il est vendu, parce qu’il ne s’appartient plus à lui-même, s’occuper de ses ongles, activité féminine s’il en est, est un acte de bon sens, une preuve de civisme presque, une résistance à la bêtise au nom de la futilité. Pour les hommes, une cravate, ou désormais un alcoolisme outrancier, discret suffira. Telles étaient les pensées qu’il roulait tandis qu’il ne se passait rien, que la soi-disant guerre dont il parlait étendait dessus la vie cette couche immense de rien, couvercle de néant que personne ne devait jamais songer à soulever. Ah, on était bien, là, dans ce temps suspendu où rien n’arrivait, sinon comme en un cauchemar subi de bon cœur l’arrivée au ralenti, toujours plus au ralenti d’une catastrophe que rien ne permettait de franchement nommer. Le ralenti semblait avoir pour fonction qu’on ne s’inquiétât de la catastrophe que toujours plus mollement, d’une façon pour ainsi dire toujours plus étrangère à soi-même, jusqu’à l’indifférence ; et il lui semblait parfois que ce ralenti, cette mollesse, cette étrangeté à soi-même que d’aucuns allaient jusqu’à louer, et cette indifférence croissant lentement, recouvrant tout d’une nappe gluante et légère, étaient la catastrophe même. Il lui semblait cela, et il ne réagissait pas davantage : qu’y pouvait-il ? Autant s’installer le moins inconfortablement possible et se faire spectateur, ainsi que tous les autres, de sa propre dissolution. C’était l’extrême pointe peut-être du narcissisme… longtemps, bien longtemps après la sidération ou la fascination devant sa propre image. On s’y était perdu, comme on entrait en folie, jadis, quand il y avait des fous. On s’y était perdu, aucun retour ne semblait possible, c’était ainsi et surtout, il fallait s’y faire, oui, il fallait s’y faire et on s’y était fait… c’était joué, il n’y avait plus qu’à attendre la toute fin, bien ouaté en soi-même, isolé de tout et considérablement prévenu contre toute tentative, même insignifiante, d’action.

Puis tout avait volé en éclats.

On ne dira pas ici comment, pourquoi ni où ni quand.

C’est, disons, secret – le terme, son acception enfantine incluse, lui paraissait juste.

Mais enfin, tout avait volé en éclats.

Comme s’il était passé d’un coup de l’autre côté de la catastrophe. Pour autant que cela veuille dire quelque chose.

Mais voilà, c’était fait, oui.

On le lui reprochait à jets continus, d’ailleurs ; on le lui reprocherait, si on savait ; il ne manquerait pas d’experts en ratages divers pour lui faire la leçon ; ça le faisait sourire, au fond, avec derrière le visage impassible et souriant qu’il opposait au monde, la claire conscience des canines. Il avait trouvé, avec des larmes et des baisers, dans une adoration qu’il eût maudite quelques secondes avant, une improbable manière d’être vivant, qui devait lui valoir, si le bruit se mettait à courir, l’hostilité générale de ses pauvres semblables. Il ne comprit cependant que plus tard. Il comprenait toujours tard le mouvement global des choses, le premier mouvement de son esprit étant de se porter aux détails, de jouer avec eux comme un chat avec la souris encore un peu vivante et dont la vie se fond à l’agonie, par la grâce d’une vivifiante torture qui ouvre considérablement l’appétit. Il comprit par hasard, en croisant une personne qu’il n’avait pas vue depuis une quinzaine d’années, et qui, surprise de le voir, s’ouvrit spontanément à lui demander par quel miracle il avait survécu ; elle n’avait pas pensé, cette personne, qu’il pourrait être encore en vie. Il argua de sa prudence, dont elle convint, non sans lui rappeler les heures passées de sa violence, dont elle aurait aimé, apparemment, qu’il tirât gloire afin d’être clairement exposé à son très légitime mépris. Ils en rirent, se séparèrent amis, au sens que prend ce mot quand justement il n’en a plus, puis il reprit sa route, ressassant sa rencontre, la réduisant à mesure, l’amenant à tel autoportrait trop bref, d’une complaisance folle, qu’il formula finalement en un vers, sans bien savoir d’ailleurs à qui il l’empruntait : un monstre de sang froid à la tête brûlée.

Puis il pressa le pas. L’attendait un visage.

Quelqu’un, enfin.


La nature le fascinait. Il pouvait longuement contempler n’importe quel paysage, un visage. N’importe quel paysage, même plat, même banal. Mais pas n’importe quel visage. Il voyait dans n’importe quel paysage un visage. Mais la réciproque lui paraissait fausse. Un visage au fond, ça lui paraissait rare. Il n’en avait pas contemplé tant. Et maintenant, il était en arrêt devant. Il était arrêté. Il lui semblait jusque là n’avoir jamais regardé quelqu’un. Et c’était un mystère. Il n’y comprenait rien. Ne déchiffrait rien. Et demeurait idiot.

Tu es trop intelligent.

Intelligent, je ne sais pas. Mais trop ? Trop pour quoi ?

Trop pour comprendre. Il n’y a rien à comprendre. Il était intelligent jusqu’à l’idiotie. Il s’y baignait. Pour ainsi dire bienheureux. Idiot.

Et ce visage le reposait. Le reposait de sa propre présence, qu’il oubliait. Ce visage le reposait de lui, le soulageait, l’ôtait. Il était en quelque sorte ravi, mais conscient. Et idiot, idiot devant le mystère, submergé par l’immensité comme devant un paysage, n’importe lequel, pourvu qu’on veuille bien s’y arrêter.

Je te regarde comme on marche sur un chemin, dans la campagne, sans savoir où l’on va. Peut-être un peu perdu, mais perdu comme si l’on était chez soi, un chez soi seulement qu’on ne connaîtrait pas encore.

C’était un temps où le pouvoir était suspendu. Cela durerait ce que cela durerait. Le pouvoir, de plus en plus, était le lieu le plus extraordinaire de la bêtise, aux incessants ravages. Quel qu’il soit, ce pouvoir. Tout avait sombré et selon toute hypothèse, rien ne reviendrait. Dans la comédie familiale ou la tragédie politique, plus rien ne demeurait qui pût avoir du sens, plus rien ne demeurait qui pût encore élever son sujet. Le ravage était total, on baguenaudait dans des ruines qu’on s’amusait, d’un éclairage original, à faire passer pour autre chose, dans des fêtes truquées, appesanties, mollesse lourde. La nostalgie, l’utopie, à fronts renversés certes, ne déliraient que des tyrans. Le mieux était d’en rire. Il y parvenait quelquefois.

Mais plutôt, il avait préféré se passer de la consommation de médias. Ni télé, ni radio, ni presse écrite. Il était informé quand même, mais de loin, vaguement : il savait de quoi parlaient les gens et c’était bien assez. Par les réseaux sociaux, et le truchement de quelques esprits critiques, avisés, généralement pas dénués d’humour, il suivait de loin une actualité de troisième main, enfin proche, ne prétendant à aucune vérité. Du moins en apparence. Il s’en contrefichait. Le pouvoir l’intéressait, pourtant, mais comme la chose du monde dont on voudrait le moins. Après tout, il vivait dans un pays étrange qui avait à la fois inventé la centralisation absolue du pouvoir et fait de la guerre civile une sainte institution, un pays qui avait été capable d’exporter ces deux modèles antithétiques et prétendument héroïques dans le monde entier, avec une certaine fierté, et qui maintenant se vantait de fourguer pas cher un pack comprenant les deux. Mais le monde entier était désormais équipé, l’avait d’ailleurs peut-être toujours été, et plus personne ne voulait réellement de cette came, pure opération rhétorique plaquée sur ce qui existait de toujours. Il savait bien qu’en synthétisant à mort ainsi, il était voué à l’exagération ; et de fait, flottait à ses lèvres un sourire indécis…

Lui revint alors la phrase, qui avait trait à l’éducation, que sa pauvre mémoire avait réduite ainsi : un ordre qui ne soit pas une oppression, une liberté qui ne soit pas une licence. Rien d’actuel, on le voit…

Le mieux eût été de dormir. Mourir, peut-être. Et les songes, dans ce sommeil des morts… Partir, qui sait ? Ah, l’exil… mais qui ne s’emmènerait avec soi, la patrie, même honnie, accrochée aux semelles ? Ou bien, dormir, prosaïquement. Mais alors, un réveil doit sonner ! vous arracher, vous faire vous arracher à la chaleur maternelle de la couette, vous sortir dans le monde, l’affreux monde, avec cette guerre qui ne s’avoue pas telle, qui a honte de ce qu’elle est – et l’en peut-on blâmer ? La course aux places était ouverte, les gens se ruaient comme des affamés, laissant encore derrière eux la foule immense des résignés, des abattus, ou simplement, des lâches… Le mieux était encore de s’occuper de ses propres affaires, mais il était devenu difficile de savoir quoi les bornait. Le citoyen est part de la souveraineté, rien en droit ne lui est étranger. Se mêler de ses affaires, certes, mais où s’arrêtaient-elles ? C’était indémerdable. Sauf à se replier intégralement sur soi-même, à force de rayer de la liste ce qui ne nous concerne pas directement. On ne partait plus de soi pour s’ouvrir au monde, petit à petit, mais ayant été trop tôt ouvert au monde, pour ainsi dire écartelé à lui, on se repliait au plus proche, jusqu’à crever à la pointe de soi-même, percé pour ainsi dire par ce sale soi-même dont rien au fond ne dit qu’il vaille mieux que telle abstraite et cosmique universalité de bazar, en un suicide que l’on n’avait pas franchement vu venir, l’ayant pris pour une issue de secours.

Il faudrait en en ce cas bénir la jeune femme occupée, qu’on dirait d’abord centrée sur elle-même, à poser à ses ongles je ne sais quel vernis pastel. Occupation futile, peut-être, mais dédiée secrètement à quelqu’un. Les voilà, au fond, nos affaires. Il se souvenait de son père, au matin, chaque matin, devant la penderie ouverte, et qui se demandait quelle cravate parmi toutes celles alignées devant lui il allait bien pouvoir mettre. Les opinions politiques sont une espèce de piège. Elles pérorent. Pontifient. Se pavanent. On s’en fout. Dans une démocratie fallacieuse comme la nôtre, où le pouvoir ne varie pas selon les élections, parce qu’il est vendu, parce qu’il ne s’appartient plus à lui-même, s’occuper de ses ongles, activité féminine s’il en est, est un acte de bon sens, une preuve de civisme presque, une résistance à la bêtise au nom de la futilité. Pour les hommes, une cravate, ou désormais un alcoolisme outrancier, discret suffira. Telles étaient les pensées qu’il roulait tandis qu’il ne se passait rien, que la soi-disant guerre dont il parlait étendait dessus la vie cette couche immense de rien, couvercle de néant que personne ne devait jamais songer à soulever. Ah, on était bien, là, dans ce temps suspendu où rien n’arrivait, sinon comme en un cauchemar subi de bon cœur l’arrivée au ralenti, toujours plus au ralenti d’une catastrophe que rien ne permettait de franchement nommer. Le ralenti semblait avoir pour fonction qu’on ne s’inquiétât de la catastrophe que toujours plus mollement, d’une façon pour ainsi dire toujours plus étrangère à soi-même, jusqu’à l’indifférence ; et il lui semblait parfois que ce ralenti, cette mollesse, cette étrangeté à soi-même que d’aucuns allaient jusqu’à louer, et cette indifférence croissant lentement, recouvrant tout d’une nappe gluante et légère, étaient la catastrophe même. Il lui semblait cela, et il ne réagissait pas davantage : qu’y pouvait-il ? Autant s’installer le moins inconfortablement possible et se faire spectateur, ainsi que tous les autres, de sa propre dissolution. C’était l’extrême pointe peut-être du narcissisme… longtemps, bien longtemps après la sidération ou la fascination devant sa propre image. On s’y était perdu, comme on entrait en folie, jadis, quand il y avait des fous. On s’y était perdu, aucun retour ne semblait possible, c’était ainsi et surtout, il fallait s’y faire, oui, il fallait s’y faire et on s’y était fait… c’était joué, il n’y avait plus qu’à attendre la toute fin, bien ouaté en soi-même, isolé de tout et considérablement prévenu contre toute tentative, même insignifiante, d’action.

Puis tout avait volé en éclats.

On ne dira pas ici comment, pourquoi ni où ni quand.

C’est, disons, secret – le terme, son acception enfantine incluse, lui paraissait juste.

Mais enfin, tout avait volé en éclats.

Comme s’il était passé d’un coup de l’autre côté de la catastrophe. Pour autant que cela veuille dire quelque chose.

Mais voilà, c’était fait, oui.

On le lui reprochait à jets continus, d’ailleurs ; on le lui reprocherait, si on savait ; il ne manquerait pas d’experts en ratages divers pour lui faire la leçon ; ça le faisait sourire, au fond, avec derrière le visage impassible et souriant qu’il opposait au monde, la claire conscience des canines. Il avait trouvé, avec des larmes et des baisers, dans une adoration qu’il eût maudite quelques secondes avant, une improbable manière d’être vivant, qui devait lui valoir, si le bruit se mettait à courir, l’hostilité générale de ses pauvres semblables. Il ne comprit cependant que plus tard. Il comprenait toujours tard le mouvement global des choses, le premier mouvement de son esprit étant de se porter aux détails, de jouer avec eux comme un chat avec la souris encore un peu vivante et dont la vie se fond à l’agonie, par la grâce d’une vivifiante torture qui ouvre considérablement l’appétit. Il comprit par hasard, en croisant une personne qu’il n’avait pas vue depuis une quinzaine d’années, et qui, surprise de le voir, s’ouvrit spontanément à lui demander par quel miracle il avait survécu ; elle n’avait pas pensé, cette personne, qu’il pourrait être encore en vie. Il argua de sa prudence, dont elle convint, non sans lui rappeler les heures passées de sa violence, dont elle aurait aimé, apparemment, qu’il tirât gloire afin d’être clairement exposé à son très légitime mépris. Ils en rirent, se séparèrent amis, au sens que prend ce mot quand justement il n’en a plus, puis il reprit sa route, ressassant sa rencontre, la réduisant à mesure, l’amenant à tel autoportrait trop bref, d’une complaisance folle, qu’il formula finalement en un vers, sans bien savoir d’ailleurs à qui il l’empruntait : un monstre de sang froid à la tête brûlée.

Puis il pressa le pas. L’attendait un visage.

Quelqu’un, enfin.