Challenge 1% Rentrée littéraire: Delphine Coulin #2

Par Mademoizela

on était là.. Karim M'Ribah &Emmanuel Moire... par eden062
 
Delphine Coulin, Voir du pays.
 
 

Introduction


J'ai découvert cette auteure dans l'émission de François Busnel, La Grande Librairie.
Tout de suite, le thème m'a plu. J'ai téléchargé un extrait sur ma liseuse. J'ai été emballée par l'extrait et j'ai acheté le roman que j'ai dévoré en quelques heures éparpillées -bien sûr- sur plusieurs jours.

La trame en quelques mots: Deux amies d'enfance engagées dans l'armée reviennent d'Afghanistan. Avant de retrouver les leurs, les soldats doivent passer dans un sas pour se reconstruire. Ils passent trois jours à Chypre, une sorte de paradis sur terre suite à l'enfer vécu. Paradis, Enfer? Est-ce si simple? En fait, non, et c'est le coup de maître de Delphine Coulin qui met à mal les clichés manichéens. Ceux qui reviennent sont métamorphosés à jamais mais il faut sauver les apparences.
I. L'amitié à l'épreuve de la guerreAu début, le thème abordé m'a fait peur. Je ne voulais pas avoir un récit de guerre. Une fois encore, l'auteure est plus subtile: tout est décrit dans la nuance. On n'a pas un récit de guerre historique et froid mais une histoire d'amitié qui se brise ou du moins s'effiloche sur un arrière-plan de guerre en Afghanistan.
Le fait que les héroïnes soient des femmes donnent une autre dimension à la guerre: la vision féminine du combat demeure la pierre angulaire du roman.
L'histoire s'établit sur une triple chronologie:
on a l'histoire au présent à Chypre, puis des digressions évoquant les combats en Afghanistan et une temporalité plus lointaine: celle de l'histoire d'amitié
entre Marine - la soldate froide, solide- et Aurore, plus fragile mais tout autant combattive.
Le thème de la guerre est à double sens dans la mesure où il est question de combats militaires mais aussi de la "guerre" non avouée entre les deux amies. La complicité initiale s'est transformée en rejet de l'autre à cause de l'Afghanistan. La question que l'on se pose et à laquelle je ne répondrai pas ici, est: comment la guerre a-t-elle pu briser le lien indéfectible qui unissait ces deux personnages? Que s'est-il passé?
Le roman met du temps avant d'aborder le sujet.
II. Un manichéisme révoluL'auteure  ne se place pas sous un seul angle. On a des anecdotes perçues par différents personnages, ce qui donne une pluralité de perceptions, d'interprétations et de sentiments. D'un même évènement, on a une multiplicité de focalisations. Et c'est un même évènement précis vécu par nos deux héroïnes mais perçu différemment qui va être à l'origine du conflit.
Delphine Coulin passe son temps à faire tourner les miroirs...
En tant que lecteurs, nous ne sommes pas passifs puisque nous endossons chaque rôle. Et à la place de celle-ci, qu'aurais-je fait? Et, à la place de l'autre, aurais-je agi de la sorte?
Il n'y pas de réponses finies et définitives. Tout n'est question que d'angles, de points de vue et de situations.

De la même façon, l'auteure refuse d'enfermer les êtres humains dans des stéréotypes: elle décloisonne tout: elle refuse le cliché "femme fragile"/"homme brutal", le bon occidental/le mauvais oriental; le paradis de Chypre/l'enfer Afghan...
"Bien sûr que les Talibans sont des salauds, mais ce n'est pas pace que l'ennemi est mauvais qu'une guerre est justifiée."
Au fil du roman, on se rend compte que les monstres ne sont pas toujours ceux qu'on croit. Tout est à nuancer.

III. La symbolique de l'existence

En refermant le roman, je me suis dit "Ouf! Je ne me suis pas engagée il y a 10ans; Dans quel état serais-je revenue, si j'étais partie en mission?"
A-t-on besoin de partir faire la guerre pour être complètement dézingué? Finalement, l'existence est un combat permanent: nous luttons chaque jour pour survivre ou du moins nous nous protégeons pour ne pas mourir. Pas tout de suite en tout cas. Pas encore. Quoi qu'on en dise, on se conduit comme des soldats. Pas besoin de faire la guerre, pour morfler. Certaines épreuves nous déciment, nous abiment et nous nous relevons. Serais-je plus amochée si j'avais été soldate?
Les blessures auraient été différentes, peut-être plus visibles, mais pas forcément moins douloureuses. Cette double douleur est personnifiée à travers les personnages de Marine et d'Aurore. Aurore, la "mutilée" de guerre qui garde les stigmates des attaques et Marine intacte à l'extérieur mais démolie à l'intérieur qui cache sa propre destruction sous une fausse dureté. Comme dirait Beigbeder: "Tant qu'une blessure ne se voit pas, elle n'existe pas"... A méditer.

Ce thème a été repris récemment par deux jeunes chanteurs
Emmanuel Moire (il y avait aussi une chanson de son avant-dernier album: L'Adversaire. Mais c'est un blog littéraire et non un blog EmmanuelMoiré)Florent Mothe
ConclusionCe roman ne m'a pas laissée de marbre. Certains passages ont été douloureux à lire. Ce roman est une nécessité d'ordre publique!!! Il n'y a pas de surenchère dans la dramatisation de la guerre. On est dans un réalisme pointilleux.  Le roman pose des questions, soulève des problématiques existentielles sur le plan humain (la démolition de l'homme, la monstruosité de ce dernier, la scission être humain/soldat), sur le plan politique (une guerre est-elle juste? nécessaire?), sur les rapports de l'homme et de son semblable (la thématique chère à Montaigne: l'Autre, le même et le différent).  L'univers concentrationnaire est loin? Temporellement, assez. Dans la forme? Presque. Dans le fond? Pas du tout. L'homme n'a pas évolué: il est toujours question d'assujettissement, d'humiliation, de barbarie.  Delphine Coulin fait dire à l'un de ses personnages que l'homme ne se conduit pas comme un animal car jamais un animal ne ferait de telles immondices, l'homme est un monstre. Deux moments-phares illustrent ce propos: l'épisode du cerf-volant et l'épisode de la forêt. Je n'en dis pas plus. (Sans dire un mot comme dirait un certain Emmanuel M.)