Papiers collants, Pont l'Eveque coulant

Publié le 27 octobre 2013 par Nathalie Ruas

Ce n'est pas la première fois qu'Arnaud Cathrine m'émeut.

Il m'émut quand je le vis pour la première fois à cet atelier littéraire de la Colline qui mêlait primo-arivants et public franco-français intégré.

Il m'a bouleversée avec plusieurs de ses livres et avec le spectacle, Il n'est pas de cœur étanche, constat que je ne puis qu'approuver...

Il m'a retournée le soir où je l'ai vu sur scène jouer dans Le Journal de Benjamin Lorca  : sa présence sur scène, et celle de ses parents au rang devant moi dans la salle, accentuèrent le trouble déjà causé par la lecture du texte, un an avant.

Je suis tellement impatiente qu'il fasse mouche et me touche à nouveau que je me précipite toujours le jour de la sortie de son nouveau roman pour l'acheter.

Et celui-ci, Je ne retrouve personne, fut un frisson d'un bout à l'autre.

Frisson de découvrir des échos.

Pour moi aussi cette année fut celle des bilans, bilan plus coupable que comptable.

Moi aussi j'ai été frappée par ça  : la délivrance des «  petites vérités blanches  », celles dont le prix à payer équivaut à renoncer «  par là au type idéal que je n'ai jamais été et ne serai jamais, délogeant en moi mon propre ennemi.' (p. 161)

Je le suivais à la trace dans ce «  labyrinthe de l'intimité  » (p. 157), ce dédale où il oscille entre défiance vis à vis d'Ariane et amour pour le minautore (une forme particulière du syndrome de Stockholm) ou pour le fantôme de celui-ci qui n'est jamais ni tout à fait le même ni tout à fait un autre...

J'aurais pu acquiescer face à la harpie qui a perdu toute sa splendeur, ce

«  On ne sait jamais pourquoi on revient n'est-ce pas  ? On se noie dans tout ce qu'on a perdu puis on s'en va.  »

S'agissant de perte encore,

Observant avec pudeur, retenue  ? Scrupule  ? Mais un peu à la dérobée des enfants, j'ai été gagnée par une certaine tristesse, entretenue par cette intuition  :

«  Comment la contemplation de l'enfance pure ne nous serait pas insupportable à certains moments  ? […]. Lire en filigrane du bonheur juvénile la perspective de ce que l'on nomme couramment la 'perte de l'innocence' (ce qui ne veut rien dire, même s'il y a un fond d'intuition dans la formule)  ; disons plutôt  : la dégradation d'une possibilité de vie et de joie. […]. Bien sûr il y aura quelques merveilles mais le bonheur ne sera jamais que conquis, intermittent, fastidieux  : ce sera un curieux labeur.  » (p. 115)

Cette année encore, j'ai été saisie de honte parce que me sentant «  incapable de ces choses soi-disant élémentaires [élever un enfant et vivre avec son père] et ai ressenti 'l  «  'indignité  » qu'il y avait là-dedans.

Tant d'autres phrases encore, que j'aurais aimé savoir écrire :

« D'où vient ce courage subi ou consenti qu'il faut pour vivre sans le divertissement, l'enchantement et l'encombrement de l'autre  ?  » (p. 148-149)

« Le fait même de se montrer sans cesse aux autres avec le masque de celui qu'on voudrait être nous fait perdre l'envie d'être véritablement celui-là et de travailler à le devenir.  » (p. 81)

« Je lui demandai plusieurs fois par jour à quoi elle pensait. C'est une question qu'on ne pose qu'à la personne qu'on aime. Une intrusion d'amour impérieuse.»

« Cette foutue question de la reconnaissance [  …]  ; comme si on pouvait (ou devait) s'en passer (je n'ai jamais cru à cette pureté inutile).»

«  Perros note dans ses Papiers collés  : "Il est étrange et douloureux de penser que si l'on se résigne à ne plus manifester le peu de charme que l'on a pour les autres, ce charme s'étiole, se venge curieusement comme si tout à coup, il s'apercevait qu'il joue devant une salle vide, sur une scène sans issue".  » (p. 124)

En plus de m'émouvoir à chaque fois que je le croise, A. Cathrine me désarme par un étrange mélange de force et de fragilité.

Et quand je lui confiai lors de sa rencontre dédicace à propos de ce livre le projet de ce post, il me confiait en retour le petit plus qui fit de la dégustation un pur moment de délice : l'ajout de pommes revenues à la poêle.

Non content de m'indiquer dans le déroulement du livre l'idée même de la recette : un feuilleté au Pont l'évêque, il me fit cadeau de cette astuce.

Si les mots d'Arnaud Cathrine ont toujours une saveur particulière douce-amère, le feuilleté lui fit un régal.

Voilà comment le déguster

Une feuille de brick par personne

Un quart de Pont l'Evêque par personne

Une demi-pomme par personne

20 grammes de sucre roux

20 grammes de beurre

De la mâche (salade mentionnée dans le livre mais avantageusement remplacée par des épinards dans ma libre interprétation)

Deux échalottes (secret confié par l'auteur également)

2 cl de vinaigre de cide

2 cl de jus de pomme

5 cl d'huile d'olive (parfumée à la mandarine ce jour-là par cette sorte de hasard qui fait bien les choses)

Faire revenir les pommes dans le beurre saupoudrées de sucre et arrosées de jus de pomme.

Les faire flamber au calva peut être une option totalement décadente (dites-moi si vous tentez).

Mettre les pommes revenues et le quart de Pont l'Eveque dans une feuille de brick repliée en aumonière maintenue par des cures-dents.

Faire cuire ces aumônières 20 minutes au four à 200°C.

Pendant ce temps là préparer la sauce pour la salade :

Mélanger le jus de pomme restant du passage des pommes dans la poêle avec les échalottes émincées finement, le vinaigre et l'huile d'olive.

Servir les feuilletés avec la salade assaisonnée.

Et ne pas se contenter de feuilleter Arnaud Cathrine, le lire et le relire pour en savourer la profondeur, les subtilités, une élégante mélancolie teintée de tendresse et de vérité douloureuse.


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