Dernier combat

Par Jmlire

" Les drogués avaient même un petit parc à eux, un recoin de verdure que personne ne leur disputait, pas même la mairie : un peu plus au sud, tout près du port, contre les remparts de l'Arsenal gothique, derrière un remblai qui devait protéger une ancienne douve se trouvait, deux mètres en contrebas, un carré d'herbe invisible de la rue - les préposés à la propreté municipale y descendaient peu souvent, et même les flics, partant du principe que tout ce qui est invisible n'est pas gênant et donc n'existe pas, n'y emmerdaient que rarement les toxicomanes. Il y avait des femmes et des hommes, même s'il était parfois difficile de savoir à quel sexe ils appartenaient ; ils vivaient entre eux, s'engueulaient entre eux, mouraient entre eux, et s'ils n'étaient pas les plus élégants ni les plus propres des habitants du quartier, ils comptaient, avec les rongeurs et les insectes, parmi les plus anodins.

Même si parfois, comme un chien acculé peut montrer les dents et essayer de mordre un agresseur, on en voyait certains devenir violents ; je me souviens d'une crise de folie incroyable, un jour que j'étais tranquillement au balcon à observer l'animation de la rue, un de ces types est sorti du bocal à méthadone en rage ; il s'est mis à crier, puis à hurler des imprécations incompréhensibles, à frapper du poing contre le mur, puis contre un Pakistanais qui passait par là et qui n'a pas compris ce qui lui valait ce déluge de gnons ; deux personnes sont arrivées à sa rescousse ; malgré sa maigreur, le drogué était d'une force incommensurable, presque divine, trois hommes jeunes ne parvenaient pas à le maîtriser mais juste à lui arracher, en essayant de le ceinturer, ses vêtements beaucoup moins résistants que lui - son tee-shirt s'est déchiré d'abord, puis sa ceinture a lâché, il se débattait comme un démon, et envoyait bouler ses agresseurs à grands coups de pied vengeurs dans les tibias, dans les couilles, jusqu’à n'être plus qu'en slip, il se battait en slip comme un guerrier dérisoire, fin et maigre, les jambes couvertes de plaies, les bras bardés de croûtes et de tatouages, et il a fallu cinq personnes, deux flics et une ambulance pour en venir à bout : les cognes ont réussi à le menotter, les hommes en blanc l'ont piqué avant de l'attacher sur une civière et de l'emmener Dieu sait où - il y avait une vraie beauté triste dans ce dernier combat du pauvre homme nu dépossédé de son cerveau et de son corps par l’héroïne ; il se battait contre Dieu et les services sociaux, qui pour lui étaient identiques. ..."

Mathias Enard : extrait de " Rue des voleurs " Actes Sud 2012

http://livrogne.com/2013/04/rue-des-voleurs-mathias-enard/http://