Blood Orange – Cupid Deluxe: L’Amour en musique

Publié le 14 novembre 2013 par Wtfru @romain_wtfru


(Domino)

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Deux ans après un Coastal Grooves réussi mais périssable dans la durée, Dev Hynes revient avec du consistant. Bien des choses ont changé en 24 mois pour l’ancien Test Icicles et formidable chanteur folk sous l’étiquette Lightspeed Champion, il fait désormais parti des artistes/compositeurs reconnus par ses pairs et évolue dans le grand bain américain, en produisant des tubes pop pour Solange ou encore Sky Ferreira (et Britney est en commande). Fini donc son Angleterre chérie, direction New-York, la grosse pomme et son histoire particulière avec la musique.
Une histoire que Devonté tente de dompter, de s’approprier en se focalisant sur les 80′s, la folie de la pop culture, de la drogue, du sexe et du transgenre. Chose qu’il fait avec un talent certain puisque les artistes se bousculent au portillon comme dit plus haut.
S’il avait pu évoluer jusqu’ici à l’ombre des regards, multipliant ainsi les projets sous différents noms et différents genres, Dev’ ne peut plus se cacher aujourd’hui. Il faut assumer et regarder les projecteurs bien en face. Son deuxième album sous le nom de Blood Orange doit lui permettre une fois pour toutes de raccrocher le costume d’espoir pour devenir un leader. Et leader il est sur ce Cupid Deluxe, véritable ode à l’amour et à l’érotisme.

Jouant la carte de la sensualité pendant plus de cinquante minutes, Hynes prend le risque de gaver son auditoire d’un trop plein de bons sentiments, de mélancolie et de musique sexuelle. Par un tour de passe-passe malicieux, il parvient surtout à nous faire entrer pleinement dans son univers où synthétiseurs vintage et grosses lignes de basses se marient parfaitement. S’il a réussit à se renouveler pendant dix ans à chaque sortie d’opus, il parvient ici à se recycler sur chaque titre. De loin, tout se ressemble ; en se penchant attentivement sur l’objet, on découvre quelque chose de fascinant.
Parce que Devonté est avant tout un bon musicien, notamment guitare en main, et un architecte sonore génial. C’était déjà à souligner de l’époque Lightspeed Champion où son second album était un incroyable mille-feuille musical, réussissant à mêler classicisme et rock, et c’est d’autant plus frappant sur ce disque.
Dès la première minute du premier morceau (qui sert également de single), Chamakay, on entre dans une matrice de l’orchestration très peu commune dans un genre où l’on a tendance à trop peu en faire d’habitude. On distingue un xylophone, une basse, des choeurs au loin, une voix féminine, un saxo, du synthé et les mots susurrés par Dev’, le tout sur un rythme des Caraïbes – rendant hommage à ses racines.
Au morceau suivant, You’re Not Good Enough, changement d’ambiance avec quelque chose de beaucoup plus funky-rock, quelque part entre Jackson dans ses débuts pop-rock et Prince, la véritable influence de tout l’album.

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Blood Orange – You’re Not Good Enough

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On pourrait d’ailleurs facilement cataloguer ce deuxième album Blood Orange de projet « Prince 2.0″, avec une musique orgiaque, propice au mélange des sexes. Il y a de ça oui, bien évidemment, n’importe quel titre ici pourrait terminer en bande son d’un boulard vintage de nos parents (No Right Thing et Chosen en tête).
Mais ça va bien au-delà de la simple création musicale pour soirées au coin du feu, c’est véritablement dans l’ADN new-yorkais des années 80. On a tous des images en tête, des photos, des scènes de film de l’ambiance porn de NYC à cette époque et cet opus renvoie directement à cette histoire particulière de l’underground et des jeunes rejetés de la société (gay, transsexuel, noir,…) qui se retrouvaient pour des soirées cuir-moustache, défonce et cul.
Le très festif Uncle ACE s’inspire directement de tout ça, rien que dans le titre d’ailleurs (faites des recherches), et résume à lui seul le fil conducteur du disque. On passe du funk-disco à la pop, au rock et au folk d’un coup de baguette magique, de l’envie de rouler une pelle à n’importe qui à celle de se dodeliner tout doucement. Quand mélancolie et folie se rangent du côté du sexe.

Plus que de sexe, on peut parler d’amour et de passion. Et c’est là toute l’intelligence de Devonté. Au lieu d’envoyer ça de manière folle et désordonnée, il préfère prendre le contre-pied et être dans la retenue, dans le contrôle des émotions. Tout est susurré, suggéré, on est paradoxalement loin du côté exhibitionniste que pouvait avoir une fête dans les 80′s, et il faut souvent attendre la dernière minute des titres pour que notre ami lâche prise et nous entraine dans un tourbillon de sentiments, souvent par la grâce d’un coup de gratte ou de basse imparable. C’est le cas sur le sus-nommé Uncle ACE (la seule track qui a un vrai potentiel tube) ou encore le parfait It Is What It Is et sa minute et quatre secondes de fin absolument épique.

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Blood Orange – It Is What It Is

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Tout aussi fort, Dev/Lightspeed/Blood Orange parvient à rameuter du monde dans sa partouze. Et c’est là qu’on se rend compte de l’importance prise par notre ami. Il sait maintenant aussi se comporter en producteur et diriger les gens pour aller dans sa direction. On retrouve par exemple sa petite amie Samantha Urbani sur pas mal de refrains et de chœurs (une sorte de Solange de substitution pour le coup), mais aussi Caro Polacheck de Chairlift, David Longstreth des Dirty Projectors et même le beatmaker Clams Casino qui vient donner un coup de main sur les drums de No Right Thing.
Un effort collectif qui permet à Hynes d’aller plus facilement s’aventurer sur divers chemins et ainsi épaissir son champ de possibilité. Et ce jusqu’au rap avec Clipped On et ses bribes de hiphop qui ramènent au balbutiement du genre, lorsqu’il envahissait les rues de NY à l’époque. Oui, c’est raccord jusque dans les moindres détails.

Il faut attendre la fin de l’album pour avoir droit à quelque chose d’un peu plus contemporain. D’abord sur, On the Line, qui s’appuie sur une très imposante ligne de basse et qui permet de créer une ellipse temporaire renvoyant au premier projet Blood Orange puis High Street dans un mood très indiepop actuel. Ça reste dans le délire eigthies mais avec une pointe de progrès bien sentie qui permet d’aérer le propos dans son entièreté.
Puis vient le feu d’artifice Time Will Tell, morceau final en forme de générique collégial qui résume parfaitement tout ce qui a été entendu jusque là. Une note de piano lourde, plein de voix féminines, celle chaleureuse de Dev Hynes, une petite mélodie et des énormes claps dans tous les sens (on peut y voir un esprit très Jay Dillesque dans la batterie d’ailleurs). Une merveilleuse façon de clôturer la chose avec amour et délicatesse.

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Blood Orange – Time Will Tell

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De l’amour, du sexe, de la musicalité pointue, des références dans tous les sens. On peut difficilement rêver mieux, qu’on se le dise. Et pas grave si tu ne touches pas un large public avec ça, pas grave si ça peut être un peu pâteux en bouche à la fin tant c’est sucré, le talent et l’intention y sont. Et on devrait voir fleurir tout un tas de projet dans le même esprit d’ici peu, fait par des artistes « mainstream ». Et il y a des chances pour que le nom de Devonté Hynes apparaisse derrière tout ça.

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Tracklist:
1. Chamakay 4:20
2. You're Not Good Enough 4:21
3. Uncle ACE 4:17
4. No Right Thing 4:11
5. It Is What It Is 5:07
6. Chosen 6:45
7. Clipped On 3:11
8. Always Let U Down 5:14
9. On The Line 5:07
10. High Street 2:58
11. Time Will Tell 5:39

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