Pour une decroissance des laits de croissance

Publié le 10 décembre 2013 par Dominique Le Houézec

Vermeer de Delft "La Laitière" 1658


Depuis quelques années, l'industrie agro-alimentaire a mis sur le marché des laits pour jeunes enfants qui sont dénommés "laits de croissance" ou "laits de suite" ou parfois "laits 3ème âge".  Ces aliments sont théoriquement recommandés entre les âges de 1 à 3 ans. Ils le sont bien sûr par les industriels qui se sont partagé un créneau spécifique  (environ 800.000 naissances annuelles en France) et captif durant au moins deux années. Mais les nutritionnistes français de l'enfance les recommandent aussi vivement. 





Pourquoi ces laits qui assureraient à la fois "la croissance" et "la suite" ?

Lorsqu'un nourrisson n'est pas allaité par sa mère (30% à la maternité, 46% à 1 mois, 68% à 3 mois ) [1], ses parents optent, par choix ou obligation (reprise de travail précoce), pour la solution de l'allaitement au biberon. Ce biberon contient un lait artificiel, très habituellement fabriqué à partir de lait de vache, dont la formule a été modifiée pour satisfaire aux exigences nutritionnelles reconnues à cet âge de la vie, régies par des directives européennes et des décrets nationaux. Chaque spécialiste industriel de l'alimentation infantile a sa panoplie de laits tous plus attractifs les uns que les autres avec des qualificatifs sensés résoudre tous les problèmes nutritionnels de bébé. Les allégations fleurissent avec les "anti-coliques" "bifidus" et "lactofidus" (pour les digestions difficiles), "novaia", "évolia" et "calisma" (les relais obligés en douceur de l'allaitement maternel), les "transit" (pour les constipés), les "satiété", "expert", "digest", "confort", "prémium",  (pour les gourmand et/ou régurgiteurs), les "hypoallergéniques" ou H.A. (pour les enfants à risque d'allergie), en sus des laits de riz et de soja. 
Ce marketting forcené aboutit à l'existence d'une bonne centaine de laits différents sur le marché, grandes surfaces et pharmacies confondues.  Même nos Académiciens ne s'y retrouvent plus et déplorent "une prolifération des formules en France, qui n'existe pas dans les pays voisins ou en Amérique du nord.  Cette multiplicité ne se justifie pas scientifiquement. Les laits hypoallergéniques ou formules de soja n’ont pas leur place dans l’alimentation du nourrisson normal... Les parents ne peuvent distinguer ce qui est bénéfique ou non pour leur enfant..." [2]
Pour faire simple, il existe des préparations pour nourrissons vendues sous le vocable de "laits 1er âge" dont la composition est strictement définie et qui conviennent à quasiment tous les nourrissons jusqu'à l'âge de 4 à 6 mois lorsque l'allaitement maternel n'est pas souhaité ou plus possible. Il existe ensuite des laits similaires mais un peu plus caloriques que l'on qualifie de préparations de suite ou "laits 2ème âge" qui sont recommandés jusqu'à l'âge de 12 mois tandis que l'on commence à diversifier parallèlement, pas trop tard, l'alimentation du jeune enfant (farines, fruits, légumes, viande, poisson, oeuf et laitages).
Après cette première année de vie, l'allaitement maternel peut être bien évidememnt poursuivi en complément de la diversification alimentaire. Si ce n'est pas le cas, les recommandations françaises sont de nourrir tous les enfants jusqu'à l'âge de 3 ans par le dit "lait de croissance". 

C'est ce que martelle la SFP (Société française de pédiatrie) depuis toujours [3]. Il est vrai que la SFP est largement sponsorisée par l'industrie de la nutrition infantile, comme Gallia (surnommée "gold sponsor" à égalité avec Pampers) et Novalac. C'est ce que confirme l'AFPA  (Association française de pédiatrie ambulatoire) qui profite aussi du sponsoring des mêmes industriels que l'on qualifie poliment de "partenaires" [4] 
Les Académiciens l'écrivent aussi: "Après l’âge de un an, l’Académie précise que les laits de croissance préconisés à cet âge ne sont pas régis par une directive européenne. Elle recommande que ces préparations enrichies en fer, en vitamine D et en acides gras essentiels devraient être administrées en priorité chez le nourrisson, la quantité optimale ne devant pas dépasser 500 ml." [2]
Le Ministère de la santé s'est donc senti tenu de répercuter ces recommandations incontestées dans son PNNS (plan national nutrition santé) [5].

Devant ce large consensus, une grande majorité de parents optent pour ce choix, désirant logiquement assurer une croissance optima à leur enfant grâce à un lait dont le marketting a bien choisi la dénomination explicite. Sans oublier bien sûr les laitages que les parents pensent aussi préférables puisqu'ils seraient fabriqués avec du " lait infantile ", sous prétexte qu'ils contiennent un peu moins de protéines, sont "source de calcium" et "apportent du magnésium et du zinc" (Cf. site Nestlé)

Quels sont les intérêts escomptés et les inconvénients de ces formules destinées aux jeunes enfants de plus d'un an?


Les "laits de croissance" ou de suite sont à mettre en balance avec le lait de vache entier UHT qui représente l'aliment de substitution principal à cette recommandation franço-française. Les besoins en calcium sont largement assurés dans les deux cas. La légère supplémentation en vitamine D des laits de croissance est facilement remplacée par l'apport quotidien que les parents sont censés donner depuis la naissance jusqu'à l'âge de de 2 ans (Adrigyl, Stérogyl, Uvestérol D ou Zyma D).

L'apport calorique est sensiblement le même. L'apport de protéines est plus important pour le lait UHT, 3,80 g / 100 ml au lieu de 2 g /100 ml en moyenne dans les laits de croissance. Il est écrit par les défenseurs de ces derniers que cet excès protéique "surchargerait le travail des reins". Or à cet âge de la vie les fonctions rénales ont acquis leur maturité et cette argumentation est plutôt boiteuse. 

L'apport en lipides est similaire sur le plan quantitatif. Par contre le lait UHT apporte moins d'acides gras essentiels poly-insaturés (acide linoléique et surtout acide alpha-linolénique). Il n'existe cependant pas de preuves qu'une insuffisance d'apport à cet âge de la vie puisse impacter la santé présente et future des jeunes enfants. Une méta-analyse Cochrane [6] a recensé les intérêts hypothétiques d'une supplémentation en acides gras essentiels. Il n'a pas été retrouvé d'amélioration du développement psychomoteur ni d’amélioration significative de l’acuité visuelle.

Par ailleurs, ces acides gras sont aussi disponibles dans l'alimentation si elle est déjà bien diversifiée avec l'ajout d'huiles végétales et les apports de poissons gras et de jaune d'oeuf. 
Le vrai problème reste donc celui de l'apport en fer avec son risque de carence martiale et d'anémie. Les recommandations des nutritionnistes nous indiquent que l'alimentation devrait contenir 7 mg de fer par jour, entre les âges de 1 et 3 ans. On estime que la quantité de fer finalement absorbée par l'intestin devrait se situer ensuite entre 0,5 et 1 mg par jour. Si le lait maternel en contient peu (0,05 mg/100 ml), il est absorbé à 50%, et donc au delà de l'âge d'un an une supplémentation est souhaitable par le biais de la diversification alimentaire. Les laitages et le lait de vache UHT ont la même concentration en fer mais le rendement de l'absorption intestinale est médiocre, entre 5 et 10%. Les "laits de croissance" en contiennent en moyenne 1 mg/100 ml (0,4 à 1,3) avec une meilleure absorption, de l'ordre de 20 à 25% de la dose ingérée. Il faudrait donc un apport quotidien de 350 à 400 ml de lait de croissance pour assurer à lui seul les apports recommandés.
Ceci dit, la diversification alimentaire peut compléter ces apports si elle contient sufisamment d'aliments riches en fer. Il ne faut pas trop compter sur les aliments contenant un fer non héminique, très peu absorbé entre 2 et 5% : céréales supplémentées en fer, cacao en poudre, légumes secs, légumes frais, jaune d'œuf. Par contre les abats (foie, rognon), les viandes rouges, les poissons et fruits de mer contiennent un fer héminique bien absorbé, 15 à 35%. Un enfant qui absorbe par exemple 50 g de viande rouge reçoit 2 mg de fer héminique dont l'absorption sera de 25% à 30%, soit donc les 0,5 mg recommandés. A signaler que l'absorption du fer alimentaire est majorée par la présence concommitante de vitamine C (fruits et légumes). On trouvera sur le site de l'ANSES un tableau des teneurs en fer des principaux aliments. 




L'inconvénient des "laits de croissance" est surtout leur coût. Un litre de lait UHT entier est vendu 0,90 € le litre en grande distribution. Les laits de croissance pour jeunes enfants sont vendus sous deux formes, liquide (bouteilles plastifiées ou briques en carton) ou bien dans des boites métalliques de poudre à reconstituer. Les bouteilles d'un litre sont vendues entre 1,90 € et 2,33 €. Par contre, il est beaucoup plus avantageux de se tourner vers les formules en poudre si l'on veut utiliser ce type d'aliment. Le litre de lait reconstitué revient alors à un coût oscillant entre 1,03 € et 1,36 € selon la marque.


Un autre inconvénient de ces laits est leur arôme volontiers vanillé, destiné à masquer le goût de l'adjonction des sels ferreux. De nombreux parents se plaignent de l'habitude prise par les jeunes enfants de consommer ce lait vanillé et de refuser ensuite de boire un lait UHT classique. L'exposition précoce à la vanille pourrait ensuite induire une tendance à rechercher des produits vanillés et donc sucrés et plus caloriques. Il est en effet reconnu que l'exposition précoce au sucré (eau sucrée) entraine plus tard une appétence particulière envers sucre et aliments sucrés.

Que pense-t-on de ces aliments lactés en dehors de notre hexagone ?

Les experts de l'EFSA (autorité européenne de sécurité des aliments) vient justement de rendre un avis détaillé qui ne prêche pas vraiment pour l'utilisation systématique de ces laits dits de croissance [7]. Ceci remet les pendules à l'heure et redonne leur valeur toute relative aux allégations des industriels de l’alimentation infantile qui avaient trouvé là un créneau porteur fait de parents consommateurs infantilisés traités comme des vaches à lait.
L’utilisation de préparations à base de lait dites préparations «de croissance» n’apporte pas de valeur supplémentaire à une alimentation équilibrée pour répondre aux besoins nutritionnels des enfants en bas âge dans l’Union européenne, a déclaré l’EFSA. Les experts scientifiques de l’EFSA n’ont pas pu identifier de «rôle unique» pour les préparations destinées aux enfants en bas âge (communément appelées «laits de croissance») dans l’alimentation des jeunes enfants (âgés de 1 à 3 ans). Ils ont conclu qu’elles ne sont pas plus efficaces, en ce qui concerne l’apport en nutriments, que les autres aliments constituant le régime alimentaire normal des enfants en bas âge. Les résultats sont présentés dans l’avis scientifique rendu par l’EFSA à la demande de la Commission européenne sur les besoins nutritionnels et les apports alimentaires des nourrissons et des enfants en bas âge dans l’Union européenne."
"Il existe cependant des alternatives efficaces, telles que le lait de vache enrichi, les céréales et aliments à base de céréales enrichies, des compléments ou l’introduction précoce de viande et de poisson dans l’alimentation complémentaire ainsi que la poursuite de la consommation régulière de ces aliments."
Les responsables de la société européenne pédiatrique de gastro-entérologie et de nutrition, l'ESPGHAN avaient déjà publié des recommandations similaires [8]. Le lait de vache ne devrait pas être débuté avant 12 mois. Afin de prévenir une carence en fer, au-delà de cet âge, des quantités modérées de lait devraient être consommées en association avec des aliments riches en fer. 
" There are differences between industrialized countries in the recommended age for the introduction of cow’s milk. Most countries recommend waiting until 12 months, but according to recommendations from some countries (eg, Canada, Sweden, Denmark), cow’s milk can be introduced from 9 or 10 months. The main reason for delaying introduction is to prevent iron deficiency because cow’s milk is a poor iron source... The Committee suggests that recommendations on the age for introduction of cow’s milk should take into consideration traditions and feeding patterns in the population, especially the intake of complementary foods rich in iron and the volume of milk consumed. It is acceptable to add small volumes of cow’s milk to complementary foods, but it should not be used as the main drink before 12 months."

A signaler très curieusement que deux des signataires français de cette publication de 2008 appartiennent au comité de nutrition de la SFP où ils affirmaient alors le contraire en 2003. 
L'AAP (Académie américaine de pédiatrie) donne des recommandations sur l'utilisation privilégiée d'aliments riches en fer mais ne parle nullement de la possibilité d'utiliser de laits de suite ("follow-on formula") supplémentés en fer entre les âges de 1 et 3 ans ("toddlers") [9].
" The iron requirement for toddlers is 7 mg/day. Ideally, the iron requirements of toddlers would be met and ID/IDA would be prevented with naturally iron-rich foods rather than iron supplementation. These foods include those with heme sources of iron (ie, red meat) and nonheme sources of iron (ie, legumes, iron-fortified cereals) (Table 3). Foods that contain vitamin C (ascorbic acid), such as orange juice aid in iron absorption..." 
Si cet apport est insuffisant, un complément de fer par voie orale est conseillé: "As an alternative for toddlers who do not eat adequate amounts of iron-containing food, iron supplements are available in the form of iron sulfate drops and chewable iron tablets..."


L'OMS ne mentionne pas non plus ces laits de suite ("Follow-up formula"), soit-disant indispensables, dans son guide des principes directeurs pour l'alimentation des enfants de 6 à 24 mois qui ne sont pas allaités au sein [10]. Ces produits sont par conséquent inutiles ("unnecessary") et ne sauraient remplacer le lait maternel qui est recommandé jusqu'à l'âge de 2 ans: 
" In summary, WHO recommends exclusive breastfeeding for the first six months of an infant's life. Thereafter, local, nutritious foods should be introduced, while breastfeeding continues for up to two years or beyond. Follow-up formula is therefore unnecessary. In addition, follow-up formula is not a suitable substitute for breast milk, due to its content. " 
L'OMS pointe les industriels qui font croire, grâce à un marketing savant, que leurs produits magiques pourraient être donnés à la place du lait maternel : "A number of studies strongly suggest a direct correlation between marketing strategies for follow-up formulae, and perception and subsequent use of these products as breast-milk substitutes."
L'UNICEF ne dit pas mieux [11]: Les laits commercialisés pour les enfants de plus de 12 mois ne sont pas supérieurs au lait de vache: "Toddler milks :These are advertised for babies of one year old or more. There is no evidence to suggest they are superior to cow's milk for babies over one year of age."


Ces "laits de croissance" représentent donc un "French paradox" issu de l'imagination et du savoir-faire de l'industrie agro-alimentaire. Celle-ci a su convaincre, par divers arguments, des leaders d'opinion de la nutrition infantile pédiatrique de les aider à promouvoir cette gamme et élargir ainsi leur parts de marché. "La France est le premier marché de nutrition infantile en Europe. ( 800 000 naissances par an soit 2,4 millions de bébés de moins de 3 ans qui sont au coeur de l'attention des acteurs du secteur). Avec environ 200 kg de lait et d'aliments de diversification par bébé et par an, soit 4 fois plus qu’aux Etats-Unis (premier marché mondial), la marge de manœuvre pour augmenter le taux de pénétration ("part d’estomac") des aliments infantiles apparaît donc limitée" [12] 

Les médecins de terrain pragmatiques et indépendants de tout conflits d'intérêts ne sont pas forcément tous persuadés de l'utilité réelle de ces produits [13]
On imagine donc que ce type de "lait de croissance" puisse rendre service dans certains cas précis (anciens prématurés, enfants hypotrophes, difficultés dans la diversification alimentaire, enfants de famille à bas niveau économique et à risque de carences alimentaires ...). L'imposer à des enfants bien portants et dont l'alimentation comporte des apports en fer d'autre nature (viande rouge, poissons, jaune d'oeuf, céréales enrichies en fer...) relève du consumérisme apportant des bénéfices surtout au producteur plus qu'au jeune consommateur.

Dominique LE HOUEZEC
1 . INVS. BEH  N°34/2012
2. Bull. Acad. Natle Méd., 2009, 193, no 2, 431-446, séance du 24 février 2009
3. SFP, 2003. A. Bocquet, J.L. Bresson, A. Briend, J.P. Chouraqui, D. Darmaun, C. Dupont, M.L. Frelut, J. Ghisolfi, O. Goulet, G. Putet, D. Rieu, D.Turck, M. Vidailhet, J.P. Merlin, J.J. Rives. Alimentation du nourrisson et de l’enfant en bas âge. Réalisation pratique.
4. Site Internet de l'AFPA Mentions légales.  "Pour la mise en place initiale du site, un partenariat avec le Syndicat Français des Aliments de l'Enfance (SFAE) a été établi. Un contrat avec le SFAE a été signé et un financement initial attribué par le SFAE à l'AFPA..."
5. INPS. PNNS "Manger, bouger"
6. Simmer K. Patole SK, Rao SC. Longchain polyunsaturated fatty acid supplementation in infants born at term. Cochrane Database Syst Rev. 2008;(1):CD000376.
7.  EFSA. Le lait « de croissance »: l’EFSA déclare qu’il n’apporte pas de valeur supplémentaire à une alimentation équilibrée. 25 octobre 2013
8. ESPGHAN Complementary Feeding: A Commentary by the ESPGHAN Committee on Nutrition. Journal of Pediatric Gastroenterology and Nutrition 2008; 46:99–110
9.  R.D. Baker, F.R. Greer, The Committee on Nutrition. Diagnosis and Prevention of Iron Deficiency and Iron-Deficiency Anemia in Infants and Young Children (0–3 Years of Age). Pediatrics 2010, 126 No. 5 : 1040 -1050
10. WHO. Information concerning the use and marketing of follow-up formula. 17 juillet 2013
11. UNICEF. A guide to infant formula for parents who are bottle feeding
12. Rapport Deloitte. La nutrition infantile  Un marché en quête de croissance. Consumer Business. Juin 2013
13. Olivier Saint-Lary, Alain Jami, Albert Ouazana  Existe-t-il aujourd’hui des arguments scientifiques pour conseiller l'usage des laits de croissance ? Exercer 2009;88:121-4