De l’autre côté du miroir

Publié le 01 janvier 2014 par Lonewolf

La première fois que Léon avait ressenti cette étrange sensation il avait cru à un rêve. Un cauchemar serait plus précis à vrai dire. Il s’était éveillé face à son miroir en pied. Un magnifique objet dont les origines étaient incertaines. Mais le plus étrange n’avait pas été sa position, plutôt le fait que tout semblait à l’envers autour de lui. Les meubles n’étaient pas à leur place et lui-même avait l’impression de perdre la tête. Fort heureusement le malaise n’avait pas duré longtemps et dans un battement de cils il avait retrouvé ses repères. Sa chambre, ses meubles, tout à la place qu’il connaissait bien.

Léon aimait chiner, il avait quelques entrées dans des boutiques d’antiquités qui lui permettaient de dénicher des objets parfois extravagants. C’est ainsi qu’il était entré en possession de ce miroir sur pied. Un magnifique miroir ouvragé, dans un métal poli très difficile à identifier. D’un noir profond et brillant il semblait comme absorber la lumière. Léon était tombé en admiration dès qu’il l’avait aperçu. Il avait dû user de ses charmes et de ses ressources conséquentes pour arriver à l’acquérir. Pour une raison inconnue, le vendeur ne souhaitait pas s’en séparer. Prétextant qu’il était là depuis toujours, comme s’il faisait partie intégrante des murs de la boutique. Mais chaque objet à un prix, et chaque homme aussi, ce qui permit à Léon de devenir l’heureux propriétaire de ce magnifique objet. Le fer était martelé et ciselé en des arabesques improbables et totalement dérangeantes. Lorsqu’on regardait le miroir on avait presque l’impression qu’il bougeait, du moins que le métal était vivant. Cerclé par une fine bordure métallique on pouvait y lire une sorte d’inscription dans une langue absolument incompréhensible. Léon avait tenté plusieurs fois de faire décrypter celle-ci mais personne ne semblait pouvoir y arriver. Jusqu’à ce cauchemar terrifiant.

Léon s’en souvenait comme s’il l’avait vécu. Il se levait de son lit, animé presque d’une vie automatique. Il s’était rendu devant le miroir. Puis il s’était enfoncé l’ongle dans la paume de la main jusqu’à faire perler une goutte de sang. Du bout de son index il l’avait recueilli et l’avait étalé sur l’inscription qui était alors devenue d’une clarté enfantine. Il l’avait déclamé comme une sorte de poème étrange, debout devant le miroir. Puis son souvenir était altéré, il ne reprenait conscience que dans ce malaise et l’impression d’être dans sa chambre dont on aurait renversé la gauche et la droite. Seul son reflet avait eu le don de le rassurer dans cet instant particulier. Et puis tout avait repris place. Au matin, en sortant de son lit, il avait pleinement conscience de ce rêve étrange. Les moindres détails étaient comme imprimés dans son esprit embrumé. Ce jour-là il n’avait pas conscience de ce qu’il venait de vivre.

Léon habitait un petit appartement de deux pièces. Une chambre, et une pièce à vivre qui servait accessoirement de cuisine. Une petite salle de bain séparait les deux donnant dans un couloir qui reliait l’ensemble. Il vivait seul depuis longtemps déjà. Mais fréquentait une jeune femme depuis quelques semaines lorsqu’il avait acheté le miroir. Une jeune femme qui travaillait avec lui dans un cabinet d’études. Cultivée, charmante, ils ne partageaient pas leur vie, mais profitaient ensemble d’une relation naissante.

Ce soir-là Amélie devait venir le rejoindre. Ils avaient prévus de se rendre à un spectacle à la mode dont tout le monde parlait. La salle étant toute proche, il était plus simple pour eux de s’y rendre à pied depuis chez Léon. Il était convenu qu’elle dorme chez lui car le spectacle terminait fort tard et retraverser la ville n’aurait pas été raisonnable. Même si Léon et Amélie se voyaient régulièrement, ils n’avaient jamais dépassé le stade du flirt. Et Léon en bon gentleman avait prévu de dormir sur son canapé, laissant la chambre à la jeune femme.

Alors que l’heure approchait, Léon avait passé une heure à se préparer. On aurait dit que son placard avait été victime d’un ouragan. Satisfait du résultat, il s’admira un moment dans son miroir. Un instant il eut l’impression que son reflet lui souriait avant de comprendre que c’était son propre sourire de satisfaction. Accueillant la jeune femme, il lui servit un verre de vin en attendant le moment de sortir. Lorsqu’ils revinrent du spectacle la jeune femme avait des étoiles dans les yeux. Malgré les critiques élogieuses, Léon et elle n’avaient pas imaginés qu’ils seraient à ce point charmé par la représentation. Après quelques gestes complices, Léon embrassa langoureusement Amélie, puis lui indiqua la chambre et se retira dans le salon.

Il s’éveilla face à son miroir. Etrangement il n’avait aucun souvenir de s’être levé. Mais il ressentait le malaise qu’il avait déjà vécu. Cherchant à s’appuyer sur la commode située à droite du miroir il ne trouva que le vide. Levant les yeux il vit son reflet qui n’avait pas bougé. Un sourire s’étala sur le visage familier. Puis l’autre Léon lui tourna les talons et s’approcha du lit. Il regardait vers le miroir avec régularité comme pour vérifier que Léon regardait bien. Il se dévêtit et souleva les draps. Amélie dormait paisiblement. Elle ne portait qu’un t-shirt partiellement relevé qui révélait sa culotte. L’autre Léon s’agitait, il bougea la main comme pour montrer son admiration. Léon voulait crier, frapper la vitre, mais aucun bruit ne semblait se produire. Assi à côté d’Amélie, son reflet commença à lui caresser les jambes. La jeune femme s’étira et semblait apprécier ces gestes. Léon était tétanisé, ne voulant pas regarder, mais comme figé face à la vitre. Il ne put détourner le regard durant tout le temps que dura le jeu de son reflet. Celui-ci finit par réveiller totalement la jeune femme en l’embrassant. Amélie se laissa faire et tous deux se lancèrent dans une étreinte passionnée et torride. Léon avait l’impression que son reflet s’arrangeait tout le temps pour qu’il puisse profiter du spectacle de la manière la plus crue possible. Finalement il perdit connaissance et s’éveilla sur le canapé, trempé de sueur.

Le soleil commençait à se lever, alors il se leva et se rendit dans le coin cuisine pour préparer le petit déjeuner. Un goût amer dans la bouche, il avait l’impression désagréable que son rêve ne voulait pas le laisser. Totalement pris dans ses pensées il n’entendit pas Amélie qui vint se coller à lui et l’embrasser.

-   J’ai cru que tu ne viendrais pas me rejoindre cette nuit.

Le cœur de Léon tambourina dans sa poitrine. Il se retourna prêt à la contredire. Elle était belle dans le soleil levant, sa nudité rayonnant dans la pièce. Il se mordit la lèvre et l’embrassa en la tenant dans ses bras. Dans sa chambre il eut l’impression que le miroir s’agitait de tremblements. Un frisson l’envahit coulant dans son échine. Amélie s’écarta un peu.

-   Tu ne sembles pas très bien ce matin. Tu as du attraper froid. Tu devrais rester te reposer aujourd’hui, je dirais au bureau que tu es malade.

Son sourire calma un peu Léon qui la remercia et accepta la proposition. Lorsqu’Amélie fut partie, il s’arma de courage et se rendit dans sa chambre. Les draps étaient défaits, exactement comme dans son rêve. Pourtant la commode était bien à droite du miroir et rien ne semblait dérangé dans la chambre. « A part moi » songea-t-il.

*

Quelques jours plus tard, alors qu’il rentrait, il croisa sa logeuse. Une femme gentille, qui prenait des nouvelles de ses locataires et surtout qui n’avait jamais un mot plus haut que l’autre. Il s’arrêta discuter avec elle un petit moment. Ses malaises semblaient avoir disparus depuis quelques temps et il n’y pensait plus. Après l’avoir cordialement saluée, il rentra chez lui. Amélie l’avait appelé et avait laissé un message. Elle espérait qu’ils pourraient bientôt se revoir. Léon cachait son mal être depuis la fameuse soirée et prétextait toujours des choses à faire pour éviter de se retrouver seul avec elle. Fatigué, il s’octroya une bière puis s’allongea sur le canapé. Le sommeil ne fut pas long à l’emporter. Mais lorsqu’il se réveilla debout face au miroir il ne put retenir un cri de panique. Son reflet était habillé d’un long manteau sombre et lui adressa un salut.

Léon tambourina à la vitre mais rien n’y fit. Il essaya de faire le tour de la pièce dans laquelle il était. Malheureusement elle se limitait à sa chambre. Et aucune porte ne menait dans le couloir. Il attendit, s’asseyant sur le sol en sanglotant. Après ce qui lui parut une éternité son reflet refit son apparition dans la chambre. Il tenait un sac en papier duquel dépassait le goulot d’une bouteille d’alcool fort. Et il tirait par la main une jeune femme qui titubait sur des talons trop hauts pour elle. Son maquillage outrancier et sa tenue plus que suggestive n’augurait rien de bon. Et en effet Léon n’eut pas à attendre longtemps que son reflet recommence ses cabrioles sur le lit. Entrecoupant ses ébats pour boire et faire boire la jeune femme. Il sembla à Léon qu’elle devait parler de rémunération quand les choses s’envenimèrent. La jeune femme se mit à crier. Le reflet lui assena une claque retentissante la faisant basculer au bas du lit. Riant il la montrait du doigt en regardant Léon dans le miroir. Buvant une longue rasade il se mit à l’insulter. La jeune femme à moitié sonnée essayait de se trainer vers la porte. Le reflet la rattrapa par les cheveux et la rapprocha du miroir. Léon frappa la vitre espérant qu’elle pouvait le voir mais il comprit qu’elle ne devait voir que son propre reflet. Sa joue virait déjà au bleu et du sang coulait de la commissure de ses lèvres. Elle se remit à hurler. Le reflet frappant son visage sur la vitre. Puis toujours par les cheveux il la balança dans le couloir. Léon pouvait l’entendre hurler lui aussi. Il lui lança le sac en papier qui explosa dans le couloir dans un bruit assourdissant, envoyant des morceaux de verre dans tout l’appartement. Puis Léon perdit connaissance.

Lorsqu’il se réveilla il était dans son lit. Une forte odeur de whisky imprégnait les draps. Se levant il regarda par terre, mais aucune trace du sac ou de la bouteille. Pas plus que de sang sur le sol. Léon se demanda s’il ne perdait pas l’esprit totalement. La respiration apaisée, il se prépara pour se rendre à son travail. Arrivé au bas des escaliers il croisa sa logeuse et d’une voix peut être un peu trop enjoué la salua. Celle-ci s’interrompit et lui fit signe de se rapprocher, puis lui parlant à voix basse.

-   Excusez-moi, ça ne me regarde pas vous savez, mais j’ai pour habitude de faire en sorte que mes locataires profitent d’un environ calme. Alors voilà, pardonnez-moi, mais y’a-t-il quelque chose que vous vouliez me dire?

Léon la regarda interloqué. Le cauchemar de la nuit ne lui vint que tardivement alors qu’elle semblait soucieuse en attendant sa réponse.

-   De quoi parlez-vous? J’ai fait quelque chose qui ne fallait pas?

-   Et bien vous fréquentez qui vous voulez hein. Mais bon, si vous pouviez être plus discret à l’avenir. Et puis il y a eu de la casse hier non? Vous avez cassé quelque chose qui n’était pas à vous? Un accident ça arrive, mais je voudrais éviter d’avoir des frais vous comprenez?

Léon sentit à nouveau une sueur glacée descendre de sa nuque jusqu’à ses reins. Il n’avait aucune réelle idée de ce dont elle parlait, ou du moins préférait-il imaginer que ça n’était qu’un rêve horrible. S’excusant de manière très convaincante il promit qu’il ferait plus attention à l’avenir et sortit dans la rue. Son cœur battait la chamade. Il respira l’air goulument comme s’il avait été en apnée jusque-là. La situation lui échappait totalement et plus le temps passait moins il comprenait ce qui lui arrivait. Il se demanda alors si tout ce qu’il avait vu était réel ou si son esprit lui jouait des tours. Trop bouleversé il préféra mettre ses pensées de côté et se concentrer sur son travail. La journée passa vite. Mais lorsque le soir arriva il ne voulait pas rentrer chez lui. Amélie l’invita à boire un verre et à passer la nuit chez elle. Il accepta presque trop brutalement cette invitation, bien décidé à ne pas remettre les pieds chez lui ce soir-là.

Lorsqu’il se réveilla dans la nuit il était devant son miroir. Il hurla à plein poumons mais savait que ça ne servait à rien. Son reflet portait une tenue sombre, des gants, et une cagoule relevée qui laissait voir son visage. Il lui fit un clin d’œil puis disparut de la pièce. Léon se mit à fouiller frénétiquement autour de lui, frottant les inscriptions sur le miroir. Tentant même de se faire saigner pour en imbiber le métal. Mais rien ne semblait fonctionner, il restait indéfectiblement enfermé dans cette pièce exiguë d’où il ne pouvait rien faire que regarder. C’est le moment que choisit son reflet pour revenir dans la chambre. Il se trouvait derrière sa logeuse, la lumière de la lune faisait miroiter un morceau de métal sous sa gorge. Léon comprit qu’il s’agissait d’un couteau, un très long couteau qui semblait particulièrement effilé. Son reflet se mit à faire la morale à la pauvre femme. Celle-ci pleurait, n’osant pas crier. Léon imaginait qu’il l’avait menacé. Son reflet se mit à la caresser de manière indécente, découpant ses vêtements avec la lame tout en chantant une chanson qui n’avait ni queue ni tête. Léon voulait détourner la tête mais il était comme hypnotisé par la scène. Puis sans qu’il puisse voir venir le geste la lame s’enfonça dans le corps de sa logeuse. Ressortant en laissant gicler des traces de sang et replongeant à de nombreuses reprises. Le corps s’agitait de soubresauts alors que la vie la quittait. Léon se remit à hurler et frapper de plus belle la vitre du miroir sans effet. Il ne put que voir la pauvre femme glisser au sol dans sa chambre au milieu d’une gigantesque mare de sang. Puis il perdit connaissance.

Il se réveilla dans le lit d’Amélie. Il avait froid, et il se leva en trombe pour aller vomir dans les toilettes. La jeune femme inquiète lui proposa de rester se reposer. Mais Léon refusa et ils se rendirent ensemble au travail. La police vint se présenter à son bureau. Léon s’y attendait presque. Imaginant qu’ils venaient pour l’arrêter, il n’arrêtait pas de trembler. L’inspecteur qui se présenta, le salua et lui proposa de s’assoir. Léon ne comprenait pas bien pourquoi.

-   Voilà, nous sommes venus vous voir car Mme Delgonda est morte. Son corps a été retrouvé ce matin dans votre appartement. Les premières constatations laissent à penser qu’elle a dû surprendre un cambrioleur et que les choses ont mal tournées. Pouvez-vous nous confirmer que vous n’étiez pas chez vous hier?

-   Non en effet, non, sa voix tremblait autant que son pauvre corps.

-   Nous avons la déposition de votre amie déjà, et nous avons aussi les témoignages de vos voisins. Nous voulions simplement vous dire que pour le moment votre appartement doit rester fermé le temps de l’enquête, vous comprenez?

-   Oui oui, bien sûr, oui fermé.

-   Vous avez besoin de quelque chose chez vous que nous pourrions vous amener?

-   Oui des vêtements peut-être, de quoi me changer

Léon ne savait plus comment réagir. Un rire nerveux faillit le cueillir mais il se retint au dernier moment. L’inspecteur semblait trouver normal ses étranges réactions. Il s’excusa à nouveau pour l’avoir dérangé puis se retira. Léon une fois seul dans le bureau se mit à rire sans pouvoir s’arrêter. Toute cette histoire devenait absurde. Totalement absurde et pourtant tellement réelle. Amélie vint le voir pour prendre de ses nouvelles. Elle semblait angoissée par cette histoire.

-   Tu imagines si tu avais été chez toi cette nuit?

Tu pourrais être à la place de cette pauvre femme. Quelle tristesse. Tu peux rester chez moi autant de temps que nécessaire.

Léon la regardait d’un air absent. Devait il lui dire qu’il était chez lui hier soir? Elle ne le croirait probablement pas. Devait-il avouer qu’il avait vu le meurtrier et qu’il avait pu voir tous les détails du meurtre? Et pour lui dire quoi? Le meurtrier c’est moi, enfin pas moi mais mon reflet, tu comprends? Léon se remit à rire sans pouvoir s’arrêter. Amélie s’approcha de lui et le serra dans ses bras.

-   Tu es sous le choc c’est normal. Si tu veux tu peux retourner à l’appartement, tu peux aller te reposer. Tout le monde comprendra que tu vis un moment particulièrement difficile.

Léon la regarda comme si elle venait de lui donner la clé d’un trésor.

-   Oui tu as raison, je vais rentrer. Je crois que ça fait beaucoup d’un seul coup. Je… j’ai besoin d’un peu de temps. Je…

Amélie l’interrompit par un baiser. Puis elle l’aida à se relever et à s’habiller. Se rendant à l’accueil elle fit commander un taxi et accompagna Léon jusqu’à celui-ci.

-   Allez reposes toi, on se voit ce soir. Je t’apporterais quelque chose de sympa à manger.

Léon ne vit pas le trajet, sa tête posé contre la vitre il regardait dehors mais ne faisait attention à rien. Le chauffeur dû hausser le ton pour lui dire qu’il était arrivé. Léon paya la course en s’excusant puis rentra chez Amélie. Il laissa les lumières éteintes. Tira tous les rideaux. Il devait en avoir le cœur net. Il devait vérifier s’il pouvait prendre le contrôle de la situation. S’allongeant sur le sol il ferma les yeux. Il se réveilla face à son miroir. Se concentrant il s’éveilla, il était bien face au miroir, mais il était du bon côté. La commode était à droite. Son reflet le regardait avec un petit sourire dédaigneux. L’instant suivant il était du mauvais côté.

Léon essaya de garder son calme. Il ne comprenait pas exactement comment ça fonctionnait mais il avait l’impression qu’il pourrait à nouveau réussir. Son reflet lui adressa la parole pour la première fois. Sa voix était basse, étrangement chargée de méchanceté. Lui qui était un homme gentil avait l’impression que tout ce qu’il n’était pas s’incarnait dans cet autre.

-   Mon cher Léon, tu n’essayes pas de prendre le contrôle n’est-ce pas? Je suis plus fort chaque jour. Bientôt je n’aurais plus besoin de toi. Mais je crois que tu le sais déjà.

Léon ferma les yeux et s’imagina dans sa chambre. Lorsqu’il rouvrit les paupières apeuré il était du bon côté du miroir. Son double le regardait avec haine derrière la vitre. Il savait qu’il avait peu de temps. L’emprise qu’il ressentait lorsqu’il était de l’autre côté semblait envelopper son âme comme un manteau trop lourd. Regardant autour de lui il remarqua une petite statuette en bronze sur laquelle il avait craqué de nombreuse année auparavant. Un petit ange chevauchant une corne d’abondance. La saisissant il se précipita sur le miroir. La chambre disparue, tout était noir autour de lui. Avec la force du désespoir il se laissa tomber en avant la statuette dans la main. Elle heurta le miroir qui se fissura et se brisa dans une sorte de mélopée cristalline qui ressemblait à des larmes gelées tombant sur un sol de marbre. Aucune lumière ne lui permettait de voir. Il était à genoux par terre. Cherchant la commode à droite d’où il était, ses doigts ne rencontrèrent que le vide. Une peur sourde le glaça, il tendit la main gauche et trouva le meuble. S’appuyant dessus il se releva. Son corps s’affaissa malgré l’effort. Il tomba sur le sol et pleura.

Perdu à jamais de l’autre côté du miroir.