[Critique] LA PORTE DU PARADIS

Par Onrembobine @OnRembobinefr

Titre original : Heaven’s Gate

Note:
Origine : États-Unis
Réalisateur : Michael Cimino
Distribution : Kris Kristofferson, Christopher Walken, John Hurt, Sam Waterson, Brad Dourif, Isabelle Huppert, Jeff Bridges, Terry O’Quinn, Willem Dafoe, Mickey Rourke, T-Bone Burnett…
Genre : Aventure/Western/Drame
Date de sortie : 22 mai 1981

Le Pitch :
Wyoming 1890. Des immigrants d’Europe de l’Est tentant de s’établir en une nouvelle commune deviennent la cible de mercenaires embauchés par de riches propriétaires terriens qui accusent ces nouveaux venus de voler leurs terres et leur bétail. Le shérif James Averill s’oppose à ce massacre alors que l’un de ces chasseurs de prime, Nathan Champion partage les mêmes vues que lui sur la patronne de la maison close, Ella…

La Critique :
M(ichael) le Maudit
Le monde de l’art voit régulièrement des artistes et leurs œuvres conspués par leurs contemporains, pour mieux être réhabilités plus tard par une nouvelle génération de spectateurs et critiques parvenant à en apprécier les qualités avant-gardistes et/ou simplement méprisées à l’époque. Les exemples au cinéma ne manquent pas : Citizen Kane, Blade Runner furent majoritairement dénigrés à leur sortie, et un film plus récent comme Les Évadés mis une bonne dizaine d’années avant de recevoir les faveurs des cinéphiles, grâce au plébiscite des internautes principalement.
Aussi, dire que La Porte du Paradis fut mal accueilli à sa sortie en 1980 est un bel euphémisme, mais l’appréciation dont le film bénéficie aujourd’hui n’est pas simplement le fait d’un révisionnisme critique, puisqu’il aura fallu attendre la fin des années 90 pour découvrir LA version définitive du film. C’est donc le montage revendiqué par le réalisateur Michael Cimino que nous propose aujourd’hui de découvrir l’éditeur Carlotta dans la copie restaurée lors du 30ème anniversaire du film et présentée dans de nombreux festivals prestigieux depuis donc quelques années.

Les Pleins Pouvoirs
Après le succès critique et commercial de ce qui restera pour beaucoup LE classique de Michael Cimino, Voyage au bout de l’enfer, toutes les portes d’Hollywood sont grandes ouvertes pour ce réalisateur au perfectionnisme réputé alors digne de Kubrick et de Lean. Et comme pour mieux souligner la comparaison, Cimino décide de réaliser un western épique et intime à la fois, en s’octroyant de gré ou de force les moyens d’accomplir sa vision, auprès d’un studio, la United Artists qui, comme son nom l’indique, favorise toujours la vision de l’artiste et de l’auteur.
La (mauvaise) réputation du film s’est tout d’abord construite sur les histoires aussi avérées que parfois fantaisistes ayant circulé dans la presse dès le début du tournage. La rumeur prétend qu’en raison du perfectionnisme aberrant de Cimino, le tournage accumulait déjà quatre jours de retard par rapport au plan après seulement cinq jours de travail. Même en supposant que la rumeur ait pu être amplifiée et déformée, Michael Cimino n’a jamais nié son ambition de vouloir réaliser un chef-d’œuvre. Hélas, les pleins pouvoirs qui lui sont offerts par United Artists au lendemain du succès de Voyage au bout de l’enfer ne l’aideront pas à maîtriser totalement l’entreprise, loin s’en faut. La perfection recherchée a un prix : le budget dépasse vite les 10 millions de dollars initialement prévus pour aboutir à une facture finale de quelques 40 millions de dollars. À titre de comparaison, L’Empire contre-attaque produit la même année et connaissant également de notables problèmes de production, finira par coûter 35 millions de dollars. Sans produits dérivés et réservé à un public plus adulte, La Porte du Paradis avait donc tout du désastre financier annoncé. Afin de limiter les dégâts, United Artists décide de raccourcir le film de façon à le rendre plus digeste et de faciliter sa distribution (un film de 2h30 est plus facilement programmable dans les cinémas qu’un film de 3h36).

1890 – L’Odyssée de l’Ouest 
Même dans sa version « digeste », le film se verra éreinté par la critique et le public. Au-delà des échos négatifs du tournage qui n’ont pas aidé, que vaut le film lui-même? Objectivement, ce n’est pas le prototype du blockbuster populaire. Car quand Cimino annonçait vouloir réaliser un western épique, sinon LE western ultime, il ne fallait pas s’attendre à un mélange d’action et d’héroïsme. Au contraire, la conquête de l’ouest vue par Cimino n’a rien à voir avec celle du film choral La Conquête de L’Ouest de John Ford, Henry Hattaway et George Marshall. Instigateur de tout une flopée de westerns illustrant la mauvaise conscience de l’Amérique vis-à-vis de l’irrespect de la Terre, mais aussi de ses habitants (natifs et immigrés), La Porte du Paradis dépeint un Ouest ou règne la loi du plus fort (« du plus riche » serait probablement plus juste) et ou la vie d’un « indésirable » se monnaye 50 dollars (montant de la récompense fixée pour les chasseurs de prime du film).
La Porte du Paradis se veut donc avant tout un grand film humaniste et philosophique. Une réflexion philosophique qui provient d‘un sens aigu du réalisme et de l‘observation, voire même de contemplation.
L’intrigue du film est d’une simplicité confondante en regard de sa durée et à lire le résumé complet de l’histoire, on s’imaginerait que tout cela pourrait tenir en 1h30. Mais ce serait un tout autre genre de film. Cimino prend plaisir à se repaître du monde qu’il a crée. Comme indiqué ci-dessus, le réalisme prime à tous les niveaux : costumes, décors (tous naturels ou alors construits en extérieur), rythme,… le naturalisme prime sur le divertissement, et tant pis si la lenteur du film laissera de nombreux spectateurs sur le carreau, Cimino veut avant tout réaliser SON film et cela se sent. « Film indulgent avec lui-même » comme semblaient le penser beaucoup de critiques en 1980. Certes, mais l’intention première n’était pas de plaire au public.
Dans l’excellent entretien présent sur le disque, Michael Cimino apparaît comme un artiste lunaire et habité par son art, et pas forcément le 7ème, puisqu’il fut et est avant tout peintre, ce qui éclaire sous un jour différent sa manière d’envisager le cinéma, via la maîtrise de chaque élément du cadre, comme c’est le cas en face d’un tableau, et sous un angle plus contemplatif et méditatif également.

Loin d’un classique western de Ford ou Hawks, la parenté de La Porte du Paradis serait plutôt à chercher du côté de Kubrick et de Lean comme indiqué plus haut, où des scénarios souvent avares en exposition et en dialogues trouvaient leur richesse dans les détails du contexte d’une scène et de la caractérisation induite par les actes, l’allure et l’attitude des protagonistes.
La Porte du Paradis contient deux ellipses de plus de 10 ans, après le prologue et lors de l’épilogue. Le contenu de ces deux parties n’ont aucun sens et n’apportent rien narrativement en l’état. Pourtant, elles acquièrent leur sens profond une fois mises en perspective avec les 3h20 qui les séparent ; Cimino fait ainsi confiance au spectateur et ne lui assène aucune morale (un écueil que n‘évitera pas Spielberg qui, lors du final de Il faut sauver le Soldat Ryan, se sentit obligé de faire formuler à voix haute à son personnage, le dilemme moral de toute une vie au lieu de laisser le spectateur récupérer des événements dont il venait d’être témoin).

Carré d’As 
Au-delà de Kubrick et de Lean, une troisième filiation s’impose, peut-être comme la plus pertinente : il y a du Terrence Malick chez Cimino (et inversement puisque les films que je vais citer à titre d‘exemples sont sortis bien après le film qui nous intéresse aujourd’hui), de par ce refus d’un scénario à la narration classique, en faveur d’un film plus centré sur le ressenti et l’ambiance, malgré un sujet se prêtant pourtant à priori au divertissement pour le grand public. On notera plusieurs similitudes stylistiques et thématiques entre La Ligne Rouge, Le Nouveau Monde et La Porte du Paradis, comme par exemple la place prépondérante de la Nature et de la Femme que l’Homme cherche à apprivoiser.
Dans Le Nouveau Monde, Christian Bale et Colin Farrell étaient venus afin de coloniser le Nouveau Monde et la jeune Pocahontas symbolisait cet Eden, cette autre Terre fertile et féconde que cherchaient à domestiquer les nouveaux arrivants. Dans La Porte du Paradis, Ella, la prostituée incarnée par Isabelle Huppert fait également écho à cet Ouest sauvage et sans loi que cherchent à s’approprier les riches américains et les immigrants venus d’Europe. Ella, que se disputent Champion (Christopher Walken) et Averill (Kris Kristofferson). Le premier représente une vision sauvage et cynique de ce qu’il peut gagner à vendre ses services aux plus offrants (à ce titre, son personnage est également une prostituée ); le second croit en la justice et à une noble prospérité pour tous. Aussi, lorsqu’il tente de ramener Ella à une vie plus vertueuse et qu’il réalise qu’elle ne cesse pas pour autant de fricoter avec Champion (ce qui la conduira à une fin tragique), c’est avant tout ses idéaux utopiques qu’il voit mourir. L’épilogue résonne à ce titre comme une ultime forme de condamnation à mort pour un personnage qui aura souhaité toute sa vie vivre selon ses principes et non selon les codes et lois sociales imposés aux gens de sa classe (le luxe, les traditions et la vacuité illustrés dans le prologue ). Ella comme symbole d’une Terre maltraitée par l’Homme, usée et abusée au point de ne plus être.
Ce viol de la Terre est justement un des thèmes de La Ligne Rouge du même Terrence Malick. Il y cadrait des prairies d’un vert riche et lumineux, saccagées par les explosions et le sang. Cimino, vingt ans avant, envisageait déjà d’utiliser la même image et avait fait installer, pour les scènes de fusillades, un système d’irrigation garantissant une herbe verdoyante à l’écran, contrastant mieux avec le sang et les débris divers qui viendraient joncher le sol au cours des affrontements. La conquête de l’Ouest ou une nouvelle disparition de l’Eden en quelque sorte.

Highway to Hell pour La Porte du Paradis
Qu’en est-il aujourd’hui de ce film resté avant tout dans les annales pour avoir causé la faillite du studio United Artists (racheté ensuite par la MGM) et avoir flingué dans les grandes largeurs la carrière de son réalisateur et par là même, de toute la vague de cinéastes que l’on nomma « Le Nouvel Hollywood » au début des années 70 ? Parmi eux, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Dennis Hopper, John Milius, Brian De Palma, Malick justement, mais aussi Steven Spielberg et George Lucas. Or, dans l’analyse contextuelle que fait Jean-Baptise Thoré dans l’excellent livret de 16 pages inclus avec l’édition française de La Porte du Paradis, celui-ci contredit l’idée généralement reçue selon laquelle l’échec financier (3 malheureux millions de dollars de recette aux USA lors de sa sortie initiale !) du film aurait déclenché la fin du système de l’ « auteur » tant revendiqué par ce Nouvel Hollywood. Or, Jean-Baptiste Thoré établit une nuance judicieuse en avançant que Cimino était en fait peut-être, non pas « la cause », mais « la première victime » du changement de politique des studios. Un revirement vers un cinéma plus commercial suite au rachat des studios par des conglomérats plus portés sur la rentabilité que sur l’Art et qui allait désormais considérer Star Wars comme le modèle à suivre. Un cinéma ciblant plus volontiers un public jeune et à qui La Porte du Paradis ne parlait pas.
Ironiquement, on peut dire avec le recul, que La Porte du Paradis aura in fine bénéficié du rôle de martyre qu’il a joué à sa sortie, lui permettant l’accession au rang envié de chef-d’œuvre, franchissant aujourd’hui fièrement la Porte du Paradis de son titre pour accéder à la postérité numérique du 7ème Art.

Critique du blu-ray
Carlotta propose La Porte du Paradis dans une édition 2 disques blu-ray, le premier comportant le film dans sa version longue de 3h 36 restaurées, le second disque étant dédié aux bonus.

Le transfert au format 1:2,40 respecté propose une image anamorphique d’une qualité incomparable avec le DVD paru chez MGM USA en 1999. Toutefois, la restauration faite non pas à partir du négatif original, mais d’interpositifs couleurs Technicolor (le Technicolor reposant sur la superposition de 3 images noir&blanc chacune teintée en bleu, vert et rouge et dont le mélange donne la colorimétrie si particulière du procédé), ce qui a probablement déterminé plusieurs choix techniques pour cette ressortie : tout d’abord, Cimino a saisi l’occasion de retoucher les couleurs du film qui était sorti à l’origine dans des teintes plus pâles et moins contrastées, probablement pour donner un côté vieilli à l’image. Le présent blu-ray correspond plus aux normes des transferts modernes, avec des couleurs plus vives et contrastées. Nul besoin de crier à la trahison toutefois puisque c’est Cimino lui-même qui a supervisé ce nouveau transfert et on ne peut reprocher au peintre qu’il est d’avoir saisi l’opportunité de retoucher la palette colorimétrique de son œuvre.
L’indisponibilité du négatif original a toutefois empêché de réaliser un transfert au format 4K, la norme utilisée pour les restaurations les plus spectaculaires parues en blu-ray ces dernières années (ainsi que pour les films récents), et sans parler de déception, le résultat n’est pas spectaculaire de prime abord. Certes, l’image a été nettoyée et stabilisée, mais l’ensemble manque parfois de définition, un point d’autant plus frustrant que les panoramas et le luxe de détails des décors donnent envie d’en voir autant que possible. En l’état, il faut quand même saluer la qualité objective optimale de ce transfert définitif d’un film que l’on peut voir et revoir chez soi dans les meilleures conditions qui soient.
La version longue n’ayant jamais été doublée, Carlotta ne propose que la VO en DTS HD MA 5.1 avec sous-titres français optionnels (j’insiste sur ce dernier point car il n’y a rien de plus irritant pour les anglophiles de voir des sous-titres superflus parasiter le visionnage d’un film).
Là encore, il ne faut pas s’attendre à un DTS spectaculaire et vrombissant. La musique est très bien mise en avant, mais les ambiances et les voix varient d’une scène à l’autre, Cimino privilégiant la prise de son directe afin de préserver la spontanéité des acteurs. Un choix honorable même si plusieurs scènes s’avèrent tout simplement inaudibles en raison de bruits divers à l’écran ! Preuve encore une fois s’il en était besoin, que Cimino avait à cœur de faire un film où le sens provient de la perception d’ensemble plutôt que des dialogues déclamés par les personnages. Le seul vrai discours du film, c’est celui de son réalisateur semble donc estimer Cimino. Cimino, ou l’Auteur dans toute sa splendeur et sa mégalomanie. Pour le meilleur et pour le pire !

Bonus
Certes, il n’y a pas de commentaire audio ni de making-of, mais l’entretien de 50 minutes avec un Michael Cimino aujourd’hui septuagénaire (et ressemblant à un mélange improbable entre Jean-Luc Lahaye et Lolo Ferrari pour le visage, et Karl Lagarfeld pour le ton et les manières) est exemplaire dans sa décontraction et sa manière de laisser s’exprimer un artiste en toute intimité. Cimino semble mettre un point d’honneur à démystifier certains aspects des rumeurs et légendes autour du tournage de son film, quitte à tenter de nous faire croire que son film ne veut rien dire. Il semble satisfait de laisser la critique (française principalement) analyser son œuvre et refuse à plusieurs reprises de se laisser entraîner sur le chemin de l’auto-analyse. Passionnant, car cela permet de « rencontrer » virtuellement ce réalisateur trop tôt retraité.

Carlotta propose également des entretiens individuels avec Kris Kristofferson, Isabelle Huppert, Jeff Bridges et David Mansfield (compositeur de la musique du film) qui eux, reviennent plus volontiers sur l’aventure du tournage, contredisant malgré eux les propos faussement modestes de Michael Cimino. Les acteurs parlent de l’attitude de leur bourreau de réalisateur sur le tournage, ainsi que des décisions artistiques radicales que celui-ci pouvait prendre à l’époque.

Et puis, en plus des bonus vidéos, il y a une petite cerise sur le gâteau : un livret de 16 pages proposant une brillante analyse du film, par le non moins brillant Jean-Baptiste Thoré, critique ciné et auteur de plusieurs livres traitant du cinéma américain des années 70, dont un livre sur Michael Cimino, Les Voix perdues de l’Amérique.
À l’heure de la surenchère des bonus (même si les 9 heures de bonus de The Hobbit sont exemplaires, on ne peut malheureusement pas en dire autant de nombreuses featurettes promo qui se bornent à nous vanter les mérites d’un film que nous avons forcément déjà acheté !), Carlotta démontre que l’écrit est un parfait complément à l’image et que, pour comprendre et aimer le cinéma, il faut non seulement regarder des films, mais aussi lire sur le sujet.

@ Jérôme Muslewski

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