Pierre Janson, dit « La Palme », Compagnon tailleur de pierre français émigré en Nouvelle-France.

Par Jean-Michel Mathonière

Fils de Barthélémy Janson, tailleur de pierre demeurant rue de Sèvres, dans le faubourg Saint-Germain à Paris, Pierre est engagé à Paris le 26 février 1688 par Monseigneur Jean-Baptiste de la Croix de Saint-Vallier, évêque de Québec, comme « tailleur de pierre » afin d’aller construire en Nouvelle-France (le futur Québec) églises et autres bâtiments. Un contrat pour trois ans prévoit que tous les matériaux lui seront fournis et qu’il sera rémunéré pour sa peine et ses outils. Une avance est consentie pour les frais du voyage. Janson embarque à La Rochelle avec trois autres tailleurs de pierre, ainsi que des charpentiers et un taillandier, aux alentours du 23 mars 1688.

Un assez grand nombre de documents nous permettent de suivre la carrière de Pierre Janson, lequel n’est jamais revenu en France et a fait sa vie en Nouvelle-France. Le 9 septembre 1688, il épouse à Québec la veuve d’un maître de navire ; le contrat de mariage le désigne alors comme « appareilleur de bastimens ». Une quittance en date du 8 juin 1689 précise « Pierre Janson appareilleur de bastimens dit Lapalme ».

Ce surnom, qui appartient à la liste de ceux fréquemment employés par les Compagnons tailleurs de pierre jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, trahit son appartenance probable au compagnonnage.

Dans un marché pour la construction d’une maison en juillet 1690, Janson « dit Lapalme » est simplement désigné comme « maçon », qu’il faut entendre ici comme « entrepreneur », ce que précise formellement un autre marché de construction en date d’avril 1691. Ses affaires vont bien : Janson fait rapidement l’acquisition d’une maison et il s’associe ponctuellement avec d’autres entrepreneurs pour édifier divers bâtiments d’importance. En 1696, il signe comme témoin dans un acte de cession de terrain à un autre maçon et il est alors désigné comme « maître maçon ». D’autres actes des années 1700 le désignent comme « entrepreneur d’ouvrages de maçonnerie », formulation qui sera la plus fréquente par la suite.

Sa première épouse étant décédée vers la fin de 1696 ou les premiers jours de 1697, il convole à nouveau en 1701 avec une veuve, qui décèdera rapidement (n’oublions pas que les conditions de vie dans ces contrées étaient alors particulièrement rudes), puis, en janvier 1704, il épouse cette fois-ci une jeune femme de vingt-deux ans, venant d’une famille assez aisée. Le contrat de mariage le désigne alors comme « architecte ».

Le 2 mai 1708, « Pierre Jeanson dit La Palme, entrepreneur de bastimens » reçoit, du fait de sa compétence et de ses bonnes mœurs, une commission de « mesureur et arpenteur royal en ce pays ». La famille s’installe alors à Montréal. En 1710, un marché pour la construction d’un clocher désigne le « dit La Palme » comme « maître architecte et entrepreneur d’ouvrages de maçonnerie ». Les affaires continuent de bien fonctionner et il fait l’acquisition en 1712 d’une nouvelle maison et de plusieurs terrains. Il continue ses acquisitions et reventes de terrains de 1713 à 1719, étant tantôt désigné dans les actes comme « maître maçon », tantôt comme « entrepreneur », tantôt encore comme « architecte ». Enfin, un contrat d’apprentissage de trois ans qu’il passe le 13 février 1719 avec Michel Baugis, âgé de dix-sept ans, pour lui enseigner le métier de tailleur de pierre, le désigne tout à la fois de « maître architecte tailleur de pierre et entrepreneur d’ouvrages de maçonnerie ». Il ne subsiste malheureusement aucun de ses ouvrages importants. Il est décédé vers 1721, après avoir engendré vingt-deux enfants.


La signature de « Pierre Janson dit Lapalme » sur un acte notarié de novembre 1710 pour la construction du clocher de l'église Notre-Dame à Montréal. Cliché Archives nationales du Québec.

Parmi ses sept fils qui atteignirent l’âge adulte, cinq choisirent le métier de maçon et tailleur de pierre. L’un d’eux, Dominique, né en 1701, connaîtra un certain succès professionnel. Lui aussi surnommé « La Palme », il possède à vingt-quatre ans suffisamment d’expérience pour s’engager à construire l’église paroissiale de Contrecœur. En février 1726, il épouse la fille d’un autre maçon bien en vue, Pierre Couturier, dit « Le Bourguignon », constructeur de Montréal, dont une autre fille avait déjà épousé en 1722 Louis, l’un des frères de Dominique. Cette même année, dans un marché pour la construction d’une grande maison, Dominique Janson « dit La Palme » est qualifié d’« architecte et entrepreneur de maçonnerie ». Suite aux grands incendies de 1721 et de 1734, le travail ne manque pas et il signe d’importants contrats, notamment pour la construction des remparts et des portes de Montréal. En 1747, il s’établira à Québec et recevra en 1751 le titre d’« architecte du Roi ».

Il n'est pas à exclure que Dominique Janson fut un temps le possesseur de l'exceptionnel carnet de croquis attribué à François de Lajoüe (1656-1719), Divers peizages figures et fortifications dessinees a la main en lanée 1675 (voir l'étude que consacre Robert Derome à ce document, qui est peut-être l'œuvre d'un Compagnon tailleur de pierre contemporain de Pierre Janson et en relation avec lui).

Ces quelques informations illustrent bien deux faits importants dont le premier mériterait des recherches approfondies : d'une part, la présence d'assez nombreux Compagnons parmi les émigrants en Nouvelle-France (il n'est pas impossible qu'ils aient implanté là-bas le Devoir : voir le texte de ma préface au roman de Ginette Fauquet, La chaîne d'alliance, où j'évoque cette présence compagnonnique négligée) ; d'autre part, une nouvelle fois, la variation des professions exercées par les Compagnons tailleurs de pierre d'antan, selon le contexte (tantôt tailleurs de pierre, tantôt architectes, ou maîtres-maçons, ou arpenteurs etc.), et l'étendue de leurs savoirs professionnels.

La biographie de La Palme a fait l’objet d’une publication très détaillée par l’un de ses descendants, Fernand Janson. Elle est accessible en ligne : http://users.xplornet.com/~janson_lapalme/Index.htm

L'homme pense parce qu'il a une main. Anaxagore (500-428 av. J.-C.)