L'exode des Juifs du Maroc - Pr. David Bensoussan

Publié le 02 février 2014 par Feujmaroc

Prof. David Bensoussan
Président de la Communauté sépharade unifiée du Québec

L’universitaire et écrivain mont­réa­lais David Bensoussan, ancien Président de la Communauté sépharade unifiée du Québec, vient d’obtenir l’un des plus prestigieux Prix littéraires décernés dans le monde culturel sépharade francophone, le Prix Haïm Zafrani, pour son livre d’Histoire, Il était une fois le Maroc. Témoignages du passé judéo-marocain (Éditions Du Lys, Montréal).

Peut-on dire des Juifs marocains qu’ils sont des réfugiés au même titre que les Juifs d’Égypte chassés dans les vingt-quatre heures ou les Juifs d’Irak ou de Lybie qui firent l’objet de massacres ?


Il faut s’entendre sur la définition d’un réfugié. Il y a des réfugiés en temps de guerre et cela n’est pas le cas des Juifs marocains. Il y a un ensemble de conditions qui font que l’on ne voit plus son avenir dans son pays natal et cela convient mieux à la condition des Juifs marocains.


Quelles sont donc les raisons de l’exode des Juifs marocains ?


Il y a eu un sentiment de libération avec l’établissement de l’État d’Israël. Il y a eu également la crainte qu’après le départ des Français en 1956, l’insécurité reviendrait comme aux temps qui prévalurent avant le Protectorat. Beaucoup voyaient dans l’émigration en Europe ou en Amérique la possibilité d’améliorer leurs conditions socio-économiques. Il y a eu aussi les conversions forcées de jeunes juives au début des années soixante. En parallèle à cela, le Maroc s’est aligné sur les positions radicales
de la Ligue arabe, ce qui a eu pour effet de créer un malaise certain parmi les Juifs du Maroc et les répercussions des conflits du Moyen Orient les ont poussés à quitter le pays.

En quoi l’attrait de l’État hébreu a-t-il influé sur l’émigration des Juifs du Maroc?


Pour beaucoup, la renaissance de l’État d’Israël a constitué un évènement messianique marquant la fin de l’exil et de ses tourments et le début de la rédemption. L’identification avec la mère patrie judéenne ne s’est jamais estompée au cours des millénaires et la liturgie juive a identifié le retour à Sion avec la fin de l’humiliation : Le vécu des Juifs en terre marocaine a connu de grands moments de symbiose certes, mais aussi de grands moments de détresse. Bien que de nombreuses personnalités juives servirent les souverains avec loyauté, il n’en demeure pas moins que le petit peuple a traversé des conditions d’humiliation difficiles et pas seulement en temps de crise. Mais la fierté ressentie avec la renaissance de l’État hébreu a été partagée par de nombreuses communautés juives à travers le monde sans qu’elles n’aient pour autant connu d’exode massif.

Il y eut une seconde vague d’émigration après la fin du Protectorat français


Avant le Protectorat, les routes n’étaient pas sécuritaires. Les exactions commises contre les ressortissants juifs sont restées pour la plupart impunies. Les Archives de l’Alliance israélite universelle abondent d’exemples d’injustice flagrants qui ont été à l’origine de très nombreuses interventions diplomatiques. Le Protectorat a veillé à ce que le système
judiciaire marocain qu’il supervisait soit mis en application de façon rigoureuse. Tout crime devenait imputable devant les autorités. Avec l’indépendance du Maroc, acceptée avec beaucoup de fierté par la communauté juive, une grande crainte latente n’en tourmentait pas moins les esprits et les Juifs se demandaient s’ils seraient à nouveau sans protection.


Quelles furent les conséquences de l’alignement du Maroc sur les positions radicales de la Ligue arabe?


Au lendemain de l’Indépendance, le courrier avec Israël fut interrompu. Les pays arabes se sont lancés dans des initiatives visant à étouffer l’État d’Israël, tout comme le boycott économique et l’opposition au détournement des eaux du Jourdain. Par ailleurs, lors de la visite du président égyptien Gamal Abdel Nasser, la police interna ceux qui se promenaient avec des kippot, et l’incident diplomatique causé par l’emprisonnement d’un rabbin suisse mit fin à cette mesure sans nom. Le naufrage du bateau Pisces avec
ses émigrants clandestins au large du Détroit de Gibraltar a mis à jour la condition précaire des Juifs marocains et a suscité chez ces derniers une prise de conscience de la précarité de leur état. Les difficultés faites aux Juifs pour l’obtention d’un passeport ne firent qu’augmenter leur inquiétude. Les autorités marocaines finiront par accepter qu’une émigration discrète des communautés juives du Maroc se fasse.

À ces facteurs vint s’ajouter l’affaire des conversions forcées…


Au cours de la première moitié des années soixante, la grande majorité des Juifs marocains quitta à tout jamais le Maroc. Le journal du parti Istiqlal affichait régulièrement sous le titre Encore une victoire de l’Islam les photos de filles juives mineures qui se seraient converties de leur plein gré sans permettre à leurs parents de les voir. Il y eut même un kiosque qui vantait ces rapts de mineures juives à la Foire internationale à Casablanca. Ces conversions orchestrées par le Ministère des affaires islamiques ne prirent fin qu’après plusieurs années. Mais les dommages qu’elles firent furent
énormes.


L’aspiration à de meilleures conditions économiques fut aussi une des causes de migration…


L’attrait de la possibilité de faire des études universitaires à l’étranger a incité de nombreux jeunes à partir pour un certain temps. Beaucoup voyaient en l’Occident la possibilité de se tailler une meilleure situation économique et enviaient la démocratie ouverte qui y prévalait, sans crainte de parler d’Israël. Ceci dit, beaucoup auraient pu revenir au Maroc car les opportunités d’affaires ne manquaient pas. Mais d’autres considérations de stabilité et de sécurité sont entrées en jeu.

Comment les conflits du Proche Orient ont-ils influé sur les relations judéo-musulmanes au Maroc?


Au lendemain de la guerre des Six jours, il y eut des incidents isolés perpétrées contre des personnes juives. Il y eut aussi une campagne de boycottage contre les pharmacies juives sous prétexte que leurs propriétaires auraient pu faire parvenir une aide à Israël. Le Maroc envoya un détachement militaire sur les hauteurs du Golan. La solidarité exprimée par le Maroc envers les états arabes belligérants n’avait jamais pris en considération jusque là le sort des Juifs marocains établis en Israël. Ce ne sera qu’après la Guerre de Kippour en 1973 que le Maroc visera à encourager des initiatives de paix israélo-arabe. À cela vient s’ajouter en filigrane la reprise de thèses biaisées sur le conflit israélo-arabe par les médias marocains et l’influence dénaturante de l’enseignement de la haine que déversent les médias arabes contre Israël ou même contre les Juifs.

Quelle a été la position de la monarchie ?


La monarchie alaouite a protégé les Juifs contre les excès. Néanmoins, ceux-ci étaient pris en étau entre les oppositions de droite (L’Istiqlal) et l’opposition de gauche. La première, nationaliste et islamiste, se promettait d’interdire l’émigration et la seconde, doctrinaire, se promettait de s’en prendre aux Juifs en qui elle voulait voir le symbole du capitalisme. Il a
toujours été clair que si la monarchie venait à être renversée, les Juifs seraient les premiers à écoper. Le roi Mohamed V avait une affection réelle envers ses sujets juifs et l’avait courageusement démontré durant la Seconde guerre mondiale en refusant d’appliquer les lois racistes du Gouvernement de Vichy. Le roi Hassan II entreprit d’encourager les initiatives de paix entre Israël et l’Égypte après la guerre de Kippour. Il fut extrêmement déçu que le président égyptien Anouar El Sadate signât un traité de paix séparé avec Israël car il espérait un accord global. Les contacts et les ouvertures faites
par la suite entre le Maroc et Israël furent mis en veilleuse durant l’Intifada.
Le roi Mohamed VI continue la politique de protection des Juifs. Il doit cependant composer avec le parti islamique du PJD qui fait de la propagande antijuive et anti-israélienne son cheval de bataille.


Il faut cependant noter que le Maroc a été un des rares pays arabes qui a
respecté le patrimoine religieux des Juifs marocains et qu’il est le seul pays
arabe ou il existe un musée juif.

Qu’est-ce que le futur réserve aux Juifs marocains ?


Il est déplorable que la nouvelle génération n’ait pas connu la bonne harmonie qui existait entre Juifs, Arabes et Berbères. Cette harmonie a existé malgré les conditions d’humiliation difficiles subies par les Juifs au cours de l’histoire et dont les séquelles n’ont pas été éliminées. La nouvelle génération au Maroc est soumise à un barrage de propagande qui horrifie parfois la génération précédente qui a connu des rapports de compassion et parfois même d’amitié réelle avec les Juifs.


Quant aux Juifs du Maroc, ceux-ci ont subi plusieurs mutations au cours de l’histoire, de l’époque gréco-romaine jusqu’à l’époque contemporaine. Ils en connaissent une autre aujourd’hui. Toutefois, l’empreinte culturelle judéomarocaine est très forte et contribue à modeler le vécu des Juifs des générations futures.

Juif Marocain durant une pause avant le départ - Village du Haut Atlas Marocain .