[Critique] HER

Par Onrembobine @OnRembobinefr

Titre original : Her

Note:
Origine : États-Unis
Réalisateur : Spike Jonze
Distribution : Joaquin Phoenix, Amy Adams, Rooney Mara, Olivia Wilde, Scarlett Johansson, Chris Pratt, Matt Letscher, Portia Doubleday, Sam Jaeger, Luka Jones…
Genre : Romance/Drame
Date de sortie : 19 mars 2014

Le Pitch :
Los Angeles, dans un futur proche : Theodore n’arrive pas à se remettre d’une rupture difficile. Solitaire, il a perdu toute joie de vivre et passe ses journées entre son travail et son appartement, où il cherche désespérément à combler le vide qui le dévore. Il fait alors l’acquisition d’un tout nouveau programme informatique ultra-perfectionné capable de s’adapter à chaque utilisateur, puis d’évoluer en fonction des événements. Lorsqu’il lance le logiciel, Theodore fait la connaissance de Samantha, une voix féminine intelligente et réactive, dotée d’une sensibilité surprenante. Rapidement, Samantha évolue en manifestant des désirs et des besoins propres. Très complices, l’homme et le programme nouent une relation complexe, où l’amour finit par s’installer peu à peu…

La Critique :
« En regardant John avec cette machine tout devint très clair : le Terminator ne s’arrêterait jamais (…) de tous les pères possibles qui sont passés toutes ces années, cette chose, cette machine, était le seul à être à la hauteur. Dans un monde de fou, c’était le choix le plus raisonnable. »
Cette réplique, issue de Terminator 2, scelle d’une certaine façon la filiation entre le nouveau film de Spike Jonze et celui de James Cameron. Dans les deux cas, une machine, ou un programme informatique, accède à une humanité qui semblait lui être interdite, tandis que l’humain parvient à nouer des liens pour le moins imprévisibles (plus que dans le cas de HAL, l’ordinateur malveillant de 2001 l’odyssée de l’espace, car il s’agit ici de sentiments positifs. À noter qu’un parallèle similaire peut être fait avec A.I. Intelligence Artificielle, de Steven Spielberg). Et peu importe finalement, si on parle du Terminator, une machine programmée pour tuer et protéger un gamin, ou de Samantha, ce logiciel ultramoderne créé pour accompagner dans la vie de tous les jours son propriétaire.
Contrairement à John Connor, Theodore, le personnage central de Her, n’est pas menacé de mort. Lui est juste menacé par la solitude et la mélancolie qui affirment jour après jour leur étreinte. Alors qu’il s’est séparé de l’amour de sa vie il y a presque un an, ce trentenaire paisible n’arrive pas à aller de l’avant. Il ne parvient pas à combler un vide qui semble s’agrandir et engloutir tout espoir de salut, en l’éloignant de son entourage, impuissant lui aussi à freiner sa douce mais inexorable chute.
C’est alors qu’intervient Samantha. Pour cet écrivain, qui vit dans ce futur où l’informatique occupe en toute logique une place prépondérante, la mise en place sur le marché d’un programme d’accompagnement personnel censé évoluer à l’unisson avec son propriétaire, est une idée des plus séduisantes. Une fois lancé, le programme en question, auto-baptisé Samantha, chamboule Theodore par son intelligence et sa faculté à capter les nuances de la condition humaine. L’amour viendra plus tard mais les graines sont vite plantées et le terreau fertile car nourri d’une solitude insupportable car trop familière.

Mine de rien, c’est la première fois que Spike Jonze met en scène un long-métrage qu’il a lui même écrit et imaginé. Dans la peau de John Malkovich était écrit par Charlie Kaufman, tout comme Adaptation, tandis que Max et les Maximonstres était l’adaptation d’un livre pour enfants de Maurice Sendak. Le moins que l’on puisse dire, c’est que pour une première, c’est une flamboyante réussite. Spike Jonze est décidément incroyable. On parle quand même d’un gars capable de bosser avec les gus de Jackass (y-compris sur Bad Grandpa le dernier délit en date des trublions têtes brûlées) et à côté, de livrer de remarquables œuvres d’une sensibilité et d’une pertinence inouïes à l’image de Her, cette dystopie unique car universelle.
Rien n’est facile chez Jonze, comme le confirme Her, et pourtant, tout coule de source car les idées prennent place dans une réalité dans laquelle il est aisé de se reconnaître.
Her prend peut-être pied dans le futur, mais jamais le récit ne se repose sur un trop plein d’effets tape à l’œil. Jonze opte pour une palette de pastels chatoyants. Des rouges, des oranges, des jaunes, des verts, son film offre un panorama doux-amer, confortable et malgré tout ce que peut raconter le film, réconfortant. La musique est à l’unisson et accompagne cette love story pas comme les autres, de la plus merveilleuse des façons. Tout en poésie, Her a recours à une imagerie vintage, très années 30, comme pour souligner le caractère cyclique des modes et des courants. La moustache de Joaquin Phoenix, les tenues que les personnages arborent ou encore l’architecture des intérieurs suggèrent un avenir épuré, centré sur les lignes simples et évidentes. Au milieu, l’histoire adopte cette simplicité (à moins que ce ne soit l’inverse), pour permettre à l’émotion de surgir et de sonner avec force et éloquence.

Il y a ensuite Samantha, ce programme informatique qui parle avec la voix de Scarlett Johansson. Scarlett qui n’apparait donc jamais à l’écran sous sa (superbe) forme physique. Pourtant, et c’est vraiment impressionnant, au bout d’un moment, on la voit presque. Elle est là, au même titre qu’Amy Adams ou Joaquin Phoenix. Dans le film, Samantha évolue et devient une personne réelle aux yeux de Theodore qui oublie presque, lorsqu’il lâche prise, qu’il ne parle pas avec un être humain. Pour nous spectateurs, c’est la même chose. Au début, c’est la voix de Scarlett que l’on entend, mais ensuite, c’est tout simplement Scarlett que l’on voit presque. Une prouesse qui doit beaucoup à Spike Jonze bien sûr, qui arrive à évoquer une matérialisation qui n’intervient jamais, mais aussi à Scarlett Johansson, qui s’impose au fil des minutes pour s’emménager une place à part. À ce titre, Her doit ABSOLUMENT être vu en version originale. Profonde, chaleureuse, sexy, grave et légère, la voix de Scarlett habite le film et lui confère une partie de son identité, en cohésion totale avec Joaquin Phoenix, impressionnant de retenue, de sensibilité et de courage, qui embrasse un rôle difficile. Excellent sur toute la ligne, à la fois candide, touchant et torturé, le comédien n’en fait jamais trop. Il est là, juste et ahurissant de naturel.
Her vaut donc pour son duo. Pour cet homme qui noue une relation ambiguë qui n’a rien de superficiel, avec un logiciel, mais pas seulement. Autour de ce couple hors-norme gravite une galerie de personnages tout aussi attachants, qui suggèrent une humanité à la dérive qui a peut-être enfin compris la futilité des faux semblants et les vertues de la sincérité.
Amy Adams est à nouveau parfaite. Photocopie du protagoniste principal, elle nourrit les mêmes desseins sans peut-être se l’avouer. Chris Pratt, acteur montant, à la sensibilité pénétrante, fait lui aussi un boulot admirable, tout comme Olivia Wilde, dont le magnétisme illustre tout ce qu’une nouvelle rencontre peut impliquer dans la vie d’un homme renfermé sur lui-même.
Enfin, il y a Rooney Mara. Présente la plupart du temps via des flash-backs rappelant le cinéma purement viscéral et lyrique d’un Terrence Malick (Jonze l’admet volontiers), la magnifique actrice incarne l’être perdu. Celle qui, par son départ, a mis le feu aux poudres et qui a révélé la vraie nature du personnage pivot, comme le dit Joaquin Phoenix à la fin du film, lors d’une scène clé bouleversante.

Romance teintée d’une science-fiction discrète et intelligente, Her nous questionne également au sujet de notre place dans la société, sur nos désirs et notre ambition, et met en exergue l’amour. Remarquablement écrit, souvent drôle et savoureusement décalé, il interroge aussi sur la solitude de l’homme moderne qui peut s’appuyer sur la technologie pour combler ce vide. Mais jusqu’à quel point ? Là est une bonne partie de l’essence du nouveau chef-d’œuvre de Spike Jonze. Un cinéaste équilibriste discret mais bourré de talent. Un metteur en scène qui s’efface derrière son récit et ses acteurs, mais qui prend le soin de soigner ses plans, en mixant les techniques, et en veillant au moindre petit détail. Her s’apparente à un conte à la fois onirique, renversant, parfois effrayant à donner le vertige. Un conte philosophique qui certes, risque de ne pas toucher tout le monde de la même façon, mais qui dans tous les cas, peut difficilement laisser indifférent. Celles et ceux qui y trouveront une résonance, risquent de ressortir bouleversés de la salle. Her fait partie de ces films qui ne s’oublient pas comme ça. De ceux qui, une fois terminés, continuent de vivre et de murir dans l’esprit. En cela, il est certainement nécessaire de le voir plusieurs fois. En version originale ! Surtout pas en version française !

@ Gilles Rolland

Crédits photos : Wild Bunch Distribution

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