Toujours en quête sur le roman...

Par Contrelitterature

   Je mets en ligne l'intégralité de mes réponses aux questions posées par Arnaud Bordes, Stephan Carbonnaux et Serge Takvorian dans leur Enquête sur le roman, paru en 2007 au Grand Souffle, ouvrage que j'ai relu dernièrement avec le plus grand intérêt (Alain Santacreu).

La littérature peut-elle être encore pensée en terme d’évolution, de révolution ? En d’autres termes, face aux impératifs commerciaux qui tendent, semble-t-il, à la niveler en la réduisant, par exemple, à ne plus ressortir qu’au seul genre du roman, reste-t-elle cet espace (que l’on dit sacré) de liberté, ce lieu de tous les possibles ?

Il faut attendre la moitié du XVIIIe siècle – et très précisément Jean-François Marmontel en 1787 – pour qu’apparaisse le terme «littérature» au sens moderne. L’activité symbolique de la littérature entre ainsi en synchronie parfaite avec le triomphe de la révolution bourgeoise. L’idée de progrès étant, comme on le sait, le grand concept architectural des Lumières, la littérature ne peut donc se penser qu’en terme d’évolution.

L’impensé de la littérature est, par contre, pleinement «révolutionnaire». En effet, loin de signifier la table rase de l’ancien par le nouveau, la revolutio signifie étymologiquement un retour à la source, au principe générateur du mouvement. C’est la théorie de la littérature romantique qui a fait du roman le genre de l’absolu littéraire : le romancier est considéré comme un démiurge qui, plus que le philosophe des Lumières, réalise la plénitude de l’être. Le roman de la modernité est donc le lieu de tous les possibles excepté Dieu, c’est-à-dire qu’il est le lieu de tous les néants.

 

Par corrélation, et une fois retenue la problématique de la Forme et du Fond, une telle normalisation de l’expression littéraire pourrait-elle provoquer logiquement, en retour, une normalisation des contenus, c’est-à-dire des modes de pensées et, plus profondément des imaginaires ?

Si les structures esthétiques peuvent être mises en rapport avec les structures sociales, comme l’a analysé G. Lukács dans Histoire et conscience de classe (1923), il apparaît évident que la forme du roman a subi des transformations parallèles à l’évènement de la société moderne et libérale. Sous l’influence du genre autobiographique, tel qu’il se découvre dans Les Confessions de Rousseau, le roman s’est «psychologisé» jusqu’à aboutir aux «égobiographies» actuelles. L’histoire du moi humain, du processus d’individualisation psychologique, se confond avec l’histoire «politique» de l’humanité. Dans le groupe social, le moi égocentrique s’est construit à partir du désir de posséder et de jouir. Le moi n’existe que par les rôles qu’il joue et ne se définit que par l’illusion que lui procurent ses rôles. L’histoire de la littérature est donc l’illusion d’un moi écrivant qui ne peut qu’aboutir à la «normalisation des contenus». Ce n’est qu’à l’endroit où le moi rencontre une autre réalité que le sienne qu’apparaît une surconscience lyrique, prophétique, un état créatif. Il est donc du plus grand intérêt d’observer que l’émergence du roman moderne correspond à la disparition de la mystique dans les méandres équivoques du quiétisme. La désappropration du moi marque une approche métaphysique du monde vécu non plus comme expérience – en tant qu’autre – mais comme relation – en tant qu’être.

 

À propos justement du roman, Edmond de Goncourt disait : « le roman est un genre usé, éculé, qui a dit tout ce qu’il y avait à dire. » Aussi, et au-delà du simple fait – peut-être paradoxal – qu’il ait donné son nom à un prix littéraire qui, de par sa prééminence, contribue en effet à la promotion du roman comme genre ultime et incontournable, que pensez-vous de cette assertion ?

Il y a cet extraordinaire explicit du Tractatus de Wittgenstein : « De ce que l’on ne connaît pas, on ne devrait pas parler.» Et puis, il y a aussi ces mots d’Artaud dans Le Pèse-Nerfs : « Ce n’est pas qu’il n’y ait rien à dire, il y a à ne pas dire.» Donc, si le roman, selon Edmond de Goncourt, « a dit tout ce qu’il y avait à dire », il n’a rien dit d’essentiel. Je parle évidemment du roman tel que l’entendent les gens de lettres dont les Goncourt sont devenus une expression éponyme. Mais, ceux que j’appelle les gens de l’être, ceux dont l’écriture accueille la profondeur, la dimension métaphysique, pensent radicalement le contraire : le roman a encore tout à dire car il est le dire du Tout. Le roman est toujours « à venir », en avance sur le temps lui-même, il est l’écriture d’un nouveau prophétisme, d’une nouvelle gnose amoureuse, duelle et non dualiste. Qu’est-ce que la connaissance de la vérité sinon la vérité de la connaissance ? La question de la vérité est de savoir si la parole humaine peut atteindre la vérité, c’est-à-dire ce qui est. Voilà pourquoi, connaître Dieu, n’est pas vraiment une possibilité mais une certitude : un impératif du Verbe.

Julien Gracq constatait : « La littérature est essentiellement une chose dont il [le lecteur français] parle » et, plus loin : « L’écrivain français se  donne à lui-même l’impression d’exister bien moins dans la mesure où on le lit que dans la mesure où on en parle.» Dès lors, est-ce que la littérature, ainsi surmédiatisée, ne deviendrait pas une sorte de mythe d’autant plus creux et vide qu’il serait toujours répandu ? Est-ce que trop de discours sur la littérature ne nuirait pas à la fin à la littérature ? En la vidant de sa substance ? En épuisant, précisément,sa  « littérarité » ?

La littérature en tant qu’institution repose sur le pouvoir discrétionnaire des gens de lettres, de légitimer leurs pairs en instance de reconnaissance médiatique. L’écrivain est reconnu dans la mesure de la réussite de son intégration au «spectacle» littéraire. La stratégie pseudo-révolutionnaire du refus d’intégration n’est qu’une rituélisation inversée de l’entrée en littérature, une postulation « à reculons ». C’est ainsi que sont initiés tous les Houellebecq. Les discours sur la littérature nourrissent le Gros animal : la seule façon d’en finir avec la littérature, c’est la théophanie de l’Amour.

Quel serait votre idéal littéraire ?

Pourquoi tenir compte d’un fait contingent et minuscule ? Parce que, lorsque la vie est apparue sur notre obscure planète, il y a trois ou quatre milliards d’années, c’était tout petit, la vie, minuscule, microscopique. Or, c’était là qu’il fallait regarder pour deviner l’avenir de la Création. La Création n’appartient pas au règne de la quantité. Mon idéal est donc le lieu du livre le plus insignifiant, le plus confidentiel, où le lecteur zélé porte son regard aujourd’hui. Mon idéal n’est pas ce qui serait parce que cela est ou a été, mais ce qui vient. Mon idéal, c’est l’œuvre liturgique qui ritualise l’œuvre de l’homme réalisé, du Dieu-homme. Mon idéal, c’est oser penser l’impensé de la littérature, c’est-à-dire la contrelittérature.