Transmedia et Littérature

Publié le 06 mars 2014 par Marclindner @Socialtvfrance
Lorsque l’on parle de transmedia, on associe généralement le terme à l’expansion d’un univers cinématographique ou télévisé, mais moins souvent au support littéraire. Cependant, il n’est pas ici question d’adaptations, Hollywood nous ayant montré depuis longtemps qu’il ne pouvait se dispenser des best sellers, mais d’un véritable enrichissement de l’univers, comme tout bon projet transmedia.

En effet, la frontière entre littérature, support d’univers vu comme traditionnel et linéaire par définition, et transmedia n’est pourtant pas si infranchissable; la preuve en est avec ce retour sur quelques expériences. L’axe du livre physique sera ici privilégié mais il existe également quelques cas intéressants de livres numériques affiliés au transmedia.

«  Cathy’s Book  » 

Il s’agit du premier volume d’une trilogie écrit par Sean Stewart et Jordan Weisman et qui a été publié en 2006 aux USA, puis en 2008 en France aux éditions Bayard Jeunesse. Considéré comme le premier exemple de livre « étendu », il prend la forme d’un journal intime, celui de Cathy, qui nous décrit son quotidien d’adolescente. Jusque-là, le chemin observé est assez classique, sauf qu’à la quatrième de couverture, on apprend que Cathy a disparu et qu’elle laisse le soin à sa meilleure amie Emma de la retrouver. Pour mener à bien cet objectif, des indices et documents ont été glissés dans une enveloppe, elle-même insérée dans le livre.

On y trouve donc pêle-mêle : des bouts d’une photo déchirée, une carte de visite, des lettres… Le lecteur (ou plutôt lectrice) est incité à appeler des numéros, visiter des sites comme celui d’Emma : www.doubletalkwireless.net et à débloquer le contenu grâce à des mots de passe et des combinaisons précises de chiffres. 

«  S  » (« Projet Straka » en France) : 

En août dernier a été diffusé sur Youtube un teaser énigmatique en noir et blanc, où l’on voit un homme apparemment mal en point sur une plage. Une voix off, celle d’un vieil homme, nous apprend que ce qui a été écrit est vrai et nous met en garde contre des ennemis mystérieux : « They’re coming, don’t go back, they’re going to find you ! » (« Ils arrivent, ne te retourne pas, ils vont te trouver ! »). Ce teaser a suscité de nombreuses théories, ce qui est finalement assez normal vu qu’ il s’agit d’un nouveau projet de J.J. Abrams. Car c’est en effet de lui et de l’auteur Doug Dorst qu’est né ce « S ».

Précisément, qu’est ce que « S » ? Il s’agit d’un livre d’un obscur auteur (fictif donc), Straka, ayant écrit en 1949 « Le Bateau de Thésée ». Deux étudiants en lettres, Eric et Jennifer, vont commenter des passages, en souligner d’autres, annoter dans la marge et interagir entre eux en faisant de ce livre un véritable support de communication. Publié fin janvier 2014 aux éditions Michel Lafon, c’est donc un ouvrage à la structure narrative polyphonique que le lecteur a entre les mains. En outre, il est également rempli d’éléments qui vont permettre au lecteur de tenter de résoudre le mystère qui existe autour du livre et de la figure de l’auteur, au même titre que des sites Web, de faux blogs etc. C’est l’aspect plus naturel des éléments glissés un peu partout dans le livre et non tous rassemblés dans une enveloppe à la fin de l’ouvrage qui différencie « S » de « Cathy’s Book ».

 «  Thirteen  » :

L’histoire : Adam est un jeune garçon visé par un psychopathe persuadé que les garçons nés sur le coup de minuit de ce millénaire doivent mourir avant la fin de leurs 14 ans. Ceci est un exemple intéressant à noter car même s’il n’est pas à proprement parler transmedia, la stratégie mise en place pour la promotion de ce thriller pour adolescents va permettre au lecteur de devenir héros de l’histoire. En théorie ce concept est loin d’être nouveau, on se souvient tous des livres « dont vous êtes le héros », où chaque décision renvoyait à une situation et à une page précise jusqu’à arriver à une des nombreuses fins possibles.

Cependant, dans le cas présent, « Thirteen » paru aux éditions Macmillan Children’s Books va s’appuyer sur le réseau Instagram. Sur le compte @ThirteenBook (396 abonnés), 2 photos seulement apparaissent, ce qui peut dans un premier temps paraître assez déconcertant. Prenons la dernière: au-dessous de ce qui ressemblerait à une bulle d’un roman graphique, apparaissent les commentaires. Les commentaires sont l’histoire, la description de l’image et c’est en tapant sur celle-ci (là où devraient apparaître normalement les identifications) qu’apparaissent les possibilités de suite (nous menant ainsi de compte en compte affiliés au projet).

Cette aventure Instagram, coécrite par l’auteur du roman Tom Hoyle, a été lancée le 13 février et propose au lecteur de se confronter aux dangers que rencontre Adam dans le roman s’appuyant sur une utilisation assez habile du réseau social, notamment sur l’utilisation de ses nouvelles fonctionnalités (vidéos, tags).

« The Echo Project  » :

Autre cas plus récent que celui qui accompagne « And the Mountains Echoed« du romancier afghan-américain Khaled Hosseini. Afin d’accompagner le lecteur, une expérience digitale a été proposée par la maison d’édition « Penguin » et par l’agence digitale « Dare Toronto » répondant au nom de  »The Echo Project ». 

Cette expérience digitale prend la forme en terme de navigation d’un web-documentaire. L’idée étant de proposer une ambiance, un « écho » de chaque page (402 au total) : L’internaute peut choisir entre plusieurs navigations, 4 précisément. Les deux premières sont les plus linéaires : lecture page par page en faisant simplement défiler le diaporama et l’autre étant la lecture chapitre par chapitre. Les deux dernières sont les moins linéaires : la lecture par contributeur permet de découvrir les différentes interprétations des différents artistes, car il s’agit en effet d’une oeuvre collective. L’aspect collectif de cette oeuvre peu commune s’étend d’ailleurs au lecteur/internaute et appelle à une autre forme d’interactivité : la co-création de contenu. Certaines pages sont en effet vides d’ambiances et il est incité à proposer sa propre idée afin de combler ce vide.

Enfin, la dernière lecture proposée est une lecture par media, l’occasion cette fois d’observer la richesse de cette expérience. Certaines pages auront comme illustration, écho, une simple vidéo, d’autres un dessin ou une photographie, d’autres encore une vidéo interactive ou proposeront un travail sur le son et la musique. Au final, le pari est réussi : Loin d’imposer une vision préconçue du passage du livre, est suggéré au lecteur/internaute une interprétation tout en subtilité et constitue de fait une assez belle incitation à découvrir l’Afghanistan, pays assez méconnu des Occidentaux. 

«  Media Entity  » : 

La BD n’est pas en reste. Ce projet, porté par Emilie Tarascou et Simon Kansara, dépeint un monde sur informé et sur médiatisé où l’identité virtuelle est perçue comme nuisible. On découvre un trader qui vient de faire perdre à sa banque la somme de 5 milliards et qui, pris de panique, cherche à fuir. Il se réfugie dans le métro et va ensuite rencontrer un mystérieux SDF qui lui propose son aide. 

L’histoire a commencé sur Internet, où la version numérique (ou « turbomedia ») a d’abord été proposée : le lecteur fait défiler les cases à sa propre vitesse donnant un aspect plus cinématographique à sa lecture. Les albums papiers aux éditions Delcourt sont arrivés un peu plus tard et ont été conçus avec un système de réalité augmentée sur tablette et smartphone. En parallèle, un dispositif transmedia ambitieux et plutôt complet a également été mis en place. Il comprend un jeu de rôle permettant d’incarner des personnes déconnectées du monde virtuel qui ont un but précis: provoquer la grande panne: le black out qui permettra de mettre hors service tous les serveurs; des jeux de piste (forme d’ARG) se déroulant lors d’événements autour de la BD ou encore un recueil de nouvelles qui vient renforcer l’univers avec des intrigues complémentaires de la BD.

Quelles leçons peut-on tirer de ces exemples ?

L’avantage de ces nouveaux livres, pour la plupart destinés à un lectorat jeune, est qu’ils ont une vraie capacité à créer un univers englobant et fortement immersif. A ce propos, Amy Lines, marketing manager de la maison d’édition Macmillan Children’s Books (« Thirteen »), résume la situation: « Engager les ados dans des discussions autour de nouveaux livres n’est pas toujours évident. Nous savons qu’ils s’intéressent au monde des médias sociaux pour qu’il leur fournissent plaisir et divertissement »

C’est un fait : Les écrans ont changé notre façon d’écrire mais également de lire (essor des liseuses…) mais ils ne doivent pas être considérés comme des dangers pour le support papier. Au contraire, ils peuvent représenter des atouts qui viennent le compléter.

Toutefois, ces livres complexes peuvent être perçus comme assez illisibles, à l’instar de « S » qui a été confronté à cette critique. La question récurrente étant : « Comment lire ces livres enrichis ? Doit-on d’abord lire l’histoire au premier plan pour ensuite relire en prenant cette fois en compte les différents indices et les différents éléments de gamification qui ont pu être insérés? Ou doit-on tout lire et tout prendre en compte en même temps ? ». La lecture n’étant plus linéaire, le lecteur doit être en mesure de changer sa façon de lireDe plus, il faut également accepter que le statut du livre change, il n’est plus seulement vitrine statique d’un savoir, d’une culture, mais un objet ludique. La France qui se targue depuis toujours d’une grande vivacité et d’une grande culture littéraire est-elle prête à ce bouleversement ?

Au même titre que les sociétés de production, les maisons d’éditions sont appelées à comprendre ce que le transmedia peut amener à leur marché. Certaines ont déjà franchi cette étape, comme la maison d’édition allemande « The Wilde Dutzend » où la co-fondatrice explique que : « Une des choses sur laquelle nous nous concentrons est enrichissement de nos livres produits de façon traditionnelle avec un ensemble transmedia s’attachant à la trame de fond et  à ses secrets ».