Les révoltes arabes : pourquoi la Tunisie s’en sort mieux

Publié le 06 mars 2014 par Copeau @Contrepoints

Par Siham Mengad [*]
Un article de Libre Afrique.

Aujourd’hui, les Tunisiens, avec un minimum de violence et un maximum de raison, ont réussi à rédiger une nouvelle constitution, la plus progressiste dans le monde arabe, et qui a sorti le pays de la crise politique. Mais si « la révolte du Jasmin » a retrouvé de l’élan et a ressuscité l’espoir en Tunisie, pourquoi les autres pays du fameux « printemps arabe » ont-ils toujours des difficultés à trouver le chemin démocratique ?

Le « printemps arabe » a conduit à des résultats divers. En Tunisie, en Égypte et en Libye, les révoltes ont provoqué le renversement des dictateurs et le changement du régime. Dans certaines parties du Sud de la Méditerranée, les révoltes ont obligé l’élite dirigeante à apaiser la population en déversant des subventions et des aides économiques ciblées, ou en engageant des réformes limitées du système politique. Pourquoi donc cette différence dans les résultats ?

Le cas tunisien était dès le départ révélateur.

« Le printemps arabe » dans ce pays a pris le temps de s’installer. La Tunisie est un pays maghrébin qui a des particularités en termes géographique, historique, démographique, économique, social, politique et géopolitique. À ce titre, le facteur géographique a été un facteur non négligeable dans le déclenchement de la révolution du « Jasmin », notamment en matière de facilités de communication et de rassemblement. Déclenché dans les villes du Sud-Ouest, le mouvement de protestation a vite gagné en intensité par « un effet cliquet » et s’est rapidement étendu à toutes les régions. Les nouvelles technologies (Facebook et Twitter) ont, à cet égard, joué le rôle de courroie de transmission des informations en temps réel.

La Tunisie est une société largement urbanisée et aussi éduquée, à l’instar du Liban, de la Palestine et de la Jordanie. La femme s’est taillée une place méritée dans la société tunisienne et dans le mouvement pour le changement. La condition féminine y est relativement avancée par rapport aux autres pays du Maghreb. Il est clair que la Tunisie a beaucoup bénéficié des acquis de la période de Bourguiba, qui avait aboli la polygamie, encouragé l’instruction des femmes et amélioré le statut juridique de la femme tunisienne.

Mais au-delà, ce qui caractérise surtout la Tunisie par rapport à l’Égypte et à la Libye, c’est l’homogénéité de sa population. Une société compacte qui n’est pas traversée par des lignes de fortes fractures linguistiques (francophones-arabophones-berbérophones), ethniques (arabes, berbères, kabyles, kurdes ou noirs), religieuses (chrétiens, musulmans, chiites-sunnites), voire tribales. Par rapport à l’Égypte ou la Libye, le clivage au sein de la société tunisienne n’est pas aussi fort que dans les autres sociétés d’Afrique du nord. Ce qui a contribué dans le cas tunisien au renforcement de l’aspect pacifique de la transition démocratique dans ce pays. On a assisté dans cette révolution à moins de conflits, de violences, plus de coordination et de compromis.

Cela dit, deux attitudes ont été décisives, celles de l’armée et du parti islamiste An-Nahda. Ainsi, le rôle de l’armée était déterminant dés le départ car fraternisant avec la population. Ce sont plutôt la police et les services de renseignement qui ont eu droit à toutes les attentions du régime et auxquels ont été confiées les tâches les plus ingrates de surveillance, de verrouillage, de contrôle et de répression. C’est la jonction entre la jeunesse et une armée au service du pays et non asservie à un régime, qui a sans doute permis la déroute du régime tunisien. Contrairement à l’Égypte, l’armée tunisienne a gardé sa neutralité historique depuis l’ère Bourguiba, et ce depuis le début de la révolte jusqu’à aujourd’hui. Sa marginalisation par Ben Ali au profit des forces de renseignement, son retrait par rapport à la vie politique, son absence du secteur économique contrairement à l’Égypte (pas d’enjeux pour elle afin de contrôler la rente), tout cela lui a permis de ne pas s’immiscer dans le processus de transition politique et ne pas bloquer sa marche vers la démocratie.

Le profil de la mouvance islamiste en Tunisie est aussi un facteur explicatif de la réussite relative de la transition tunisienne. La mouvance islamiste An-Nahda tient un discours empreint de réalisme et de modération et appelle à une Tunisie démocratique et non à une République islamique. Les mouvements islamistes tunisiens ne sont pas les acteurs dominants de la scène politique. Et s’ils parvenaient à occuper le devant de la scène, c’est davantage le modèle turc qui serait leur source d’inspiration, et non le « modèle wahabite » ou celui « des Frères Musulmans ». Les islamistes en Tunisie ont adopté un profil plutôt réaliste, à aucun moment, nous n’avons pu entendre un slogan de type religieux, tel que « le Coran est la solution ». Cela atteste du réalisme de la révolution tunisienne et son caractère moderniste.

Enfin, on peut toujours rappeler la tradition réformatrice de la Tunisie : c’est le premier pays arabo-musulman à se doter d’une constitution au sens moderne du terme dès 1861. La tradition pionnière de la Tunisie dans les réformes politiques à travers son histoire explique dans une large mesure la consolidation de sa transition démocratique actuelle.

Comme elle a été le déclic des révoltes, la Tunisie aujourd’hui est le laboratoire de la transition démocratique dans le monde arabe. Tunisiens et Tunisiennes, de par leur culture, histoire, et conscience collective, ont pu relativement éviter les dérives et les pièges des révoltes. Néanmoins le chemin reste long, et la Tunisie d’aujourd’hui est confrontée aux défis de la mise en place d’une réelle démocratie, par l’application de l’esprit de sa nouvelle Constitution, et surtout la sortie de la crise économique.


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[*] Siham Mengad est doctorante en Droit international et Sciences politiques au GERPAD, Université de Fès (Maroc).