[Critique] BREAKFAST CLUB

Par Onrembobine @OnRembobinefr

Titre original : The Breakfast Club

Note:
Origine : États-Unis
Réalisateur : John Hughes
Distribution : Emilio Estevez, Molly Ringwald, Anthony Michael Hall, Judd Nelson, Ally Sheedy, Paul Gleason, John Kapelos, John Hughes…
Genre : Comédie
Date de sortie : 11 septembre 1985

Le Pitch :
Breakfast Club raconte la banale journée de retenue de cinq élèves punis pour des motifs divers qui seront révélés au cours du film. Pour les occuper, le principal leur donne la question suivante comme sujet de dissertation : « pourquoi sommes-nous là ? ».
Au fil de la journée, les adolescents vont découvrir qu’ils ont plus de points communs qu’ils ne le pensaient…

La Critique :
Qui a dit que les années 80 n’étaient que new wave, fluo et décadence artistique ?
Si le cinéma des 70’s était souvent chargé politiquement et socialement parlant, l’apparente bonne humeur et l’insouciance qui régnaient dans la production de la décennie suivante doivent-elle faire oublier que la vie n’était pas forcement toujours rose pour tout le monde, en particulier pour les adolescents ?

Sweet 80’s
Que l’on ait grandi avant, pendant, ou après les années 80, un film comme Breakfast Club de John Hughes représente un véritable voyage dans le temps nous replongeant dans la vie d’un ado en 1985. Car même si le film propose un point de vue américain, l’identification fonctionne malgré tout pour nous autres français, les dernières générations ayant tellement été abreuvées de pop-culture made in USA que nous pouvons facilement nous projeter dans cet univers à la fois si proche et si lointain.
Dès le début des années 80, le public adolescent pouvait, par le biais du magnétoscope familial, vivre une véritable émancipation cinéphilique et, plus largement, (sous-)culturelle. Aussi, Breakfast Club n’est pas seulement un film AVEC des ados, mais bel et bien un film fait POUR les ados de 1985 : d’abord, parce qu’hormis quelques fugaces apparitions d’adultes, ce sont les seuls protagonistes de l’histoire. Ensuite, parce que le scénario ne se réfère à aucune autre expérience collective passée. Le film se présente comme un instantané de son époque : incompréhensible pour les adultes et parents d’alors, et méprisé par une critique qui n’avait pas le recul nécessaire pour voir que la jeunesse qu’il dépeignait en disait long sur le malaise de toute une génération.

Le club des cinq
Dans la peau des cinq pas-si-gais lurons du film, Hughes a choisi des acteurs instantanément assimilables à leurs personnages : Emilio Estevez interprète Andrew Clark, star du lycée dont la motivation pour le sport n’a d’égal que la pression que lui met son père.
Le rôle du rebelle John Bender revient à Judd Nelson, au nez et à la barbe de John Cusack et Nicolas Cage. Anachroniquement parlant, c’est le grunge de la bande et son patronyme en dit long, « to bend » signifiant « tordre/plier ». Soit le traitement que Bender réserve aux règles qui lui sont imposées …
Le troisième homme, c’est Brian Johnson : nerd, intello, mal fagoté et pas le genre à tomber les filles. Un rôle qui va comme un gant à Anthony Michael Hall qui jouera un personnage similaire dans deux autres films de John Hughes (Une Créature de Rêve et 16 Bougies pour Sam).
En dépit des règles élémentaires de galanterie, présentons enfin les deux demoiselles : Ally Sheedy dans le rôle d’Allison Reynolds et Molly Ringwald dans celui de Claire Standish. Tout comme Bender était un grunge avant que le terme n’existe, Allison préfigurait les gothiques : sous ses airs faussement sombres et dépressifs se cache une personne sensible et sensée. Quant à Claire, elle est une bimbo mais fera preuve de caractère, même si son look et ses airs de petite fille gâtée laissaient augurer d’une personnalité très superficielle.

Un ado pour les gouverner tous
Né en 1950, John Hughes réalise et écrit dès le début des années 80. Son fond de commerce : la comédie adolescente. Alors qu’il a déjà une trentaine d’années, John Hughes reste en phase avec la jeunesse, déclarant qu’il ne « considérait pas les jeunes comme une catégorie inférieure de l’espèce humaine ». C’est peut-être ce respect de ses personnages qui a amené Breakfast Club ou La Folle Journée de Ferris Bueller (1986) à devenir des films cultes.
Malgré le succès instantané de ses premiers films (dont le fantastique Seize Bougies pour Sam (1984)), John Hughes résistera longtemps à l’appel des sirènes hollywoodiennes. Pour preuve, « family man » marié toute sa vie à son amour de lycée, il persistera à tourner et situer l’action de ses films dans son Illinois natal.
On constatera pourtant un virage à 179 degrés dans sa filmographie en 1991 : après l’échec de La P’tite Arnaqueuse, John Hughes se contentera d’écrire. Or, si sa sensibilité faisait mouche lorsqu’il mettait en images ses propres histoires, les scénarios qui suivront vont malgré eux contribuer à aseptiser un certain type de cinéma familial. Un comble pour celui qui offrit aux ados des films faits POUR eux par un type qui pensait COMME eux.
Maman, J’ai raté l’avion (1992), Denis la Malice (1993), Miracle sur la 34ème rue (1994), Les 101 Dalmatiens (1996) ou encore Flubber (1997) : avec l’âge, John Hughes semble s’adresser à un public de plus en plus jeune. Sous le pseudo d’Edmond Dantès (en référence au Comte de Monte Cristo qu’il idolâtre), il signe également le scénario de Beethoven (1991) !
La seconde partie de sa carrière déçoit – non pas que les films en question soient totalement mauvais, mais on était en droit d’attendre plus. Peut-être un jour réévaluera-t-on le premier American Pie (1999) de Paul Weitz comme le digne héritier de John Hughes ? Un pas que je ne franchirai pas aujourd’hui toutefois…

20/20 en rédac’
…car contrairement à American Pie, film potache par excellence, Breakfast Club n’oublie jamais d’être sérieux, voire même parfois carrément noir.
Si le scénario de Hughes n’est pas remarquable à première vue, il fait preuve d’une grande rigueur dans sa construction et sa manière de développer ses personnages. La caractérisation façonnée par le dialogue évoque le théâtre, dont John Hughes observe d’ailleurs ici la règle des trois unités (lieu, action et temps), pour livrer une étude de caractère assez profonde.
Deux suffirent pour rédiger le scénario, probablement en raison du fait que Hughes s’inspira de souvenirs personnels. Le titre lui-même fut soufflé par un ami de son fils.
Afin que les comédiens maitrisent leurs rôles, les répétitions se firent en jouant l’intégralité du scénario, comme au théâtre justement. Le tournage se fera également dans l’ordre chronologique, une décision facilitée par l’unité de lieu de l’action, et qui aida grandement les jeunes acteurs à faire ressortir l’évolution de leurs personnages. Suite au succès du film, on demandera à Hughes de publier le scénario sous forme de pièce, afin de le jouer dans les écoles. Jolie reconnaissance pour son auteur que de voir son public cible s’approprier ainsi son texte.

Rencontre du 3ème stéréotype
Comme nous l’avons vu, la bande du Breakfast Club est composée de stéréotypes ambulants. S’agit-il pour autant d’une facilite d’écriture? Pas vraiment, car si Hughes flirte avec la caricature, c’est aussi un reflet de l’époque où les looks, les couleurs et les comportements étaient exacerbés. Il n’y a qu’à jeter un œil à un clip de Culture Club pour s’en convaincre !
John Hughes évite les clichés de deux façons : tout d’abord, au cours de cette journée, les personnages vont s’ouvrir pour faire tomber une à une les barrières socioculturelles qui séparaient le groupe. Ensuite, parce que ces stéréotypes ne sont pas vraiment le reflet de la personnalité profonde des personnages, mais plutôt un carcan dans lequel nos jeunes héros ont été ou se sont enfermés, de manière consciente ou pas. Une scène coupée montrait d’ailleurs Carl, le concierge, révélant aux enfants ce qu’il adviendra d’eux quelques dix ans plus tard, signifiant bien l’inéluctabilité admise du parcours des individus, par simple extrapolation de leur contexte familiale et culturel.

Tout en refusant de laisser leurs parents décider de leur avenir, les personnages comprennent toutefois qu’ils doivent briser le moule qu’on leur impose. Ainsi, Andrew (Emilio Estevez) n’est pas le fils-à-papa que l’on imagine d’abord lorsqu’on le voit débarquer avec son look BCBG : il bouillonne à l’intérieur, il veut s’émanciper. Il en va ainsi de chacun des autres personnages, leur attitude et leur personnalité n’étant que conditionnées par le milieu dont ils sont issus. John Hughes dévoile les fêlures et les frustrations qui rongent ces jeunes qui, à l’exception de John Bender (Judd Nelson) ont pourtant l’air tout à fait « normaux ». Ce dernier découvrira in fine qu’il n’est pas le seul à être malheureux !
Les parents sont au cœur de plusieurs dialogues de Breakfast Club. La rébellion est latente et c’est le principal qui en fera les frais ; lui, le représentant de l’autorité et incarnation de l’image paternelle (ou, plus largement, parentale). En pensant infliger une punition mémorable à ce club des cinq de fortune, il va leur permettre de se fédérer. Et si ils sont au nombre de cinq comme les doigts de la main, ce n’est peut-être pas un hasard, puisque cette analogie anatomique renforce symboliquement les liens du groupe.
Le film, se déroulant entièrement durant la retenue, reprend au passage certains codes du film de prison (l’escapade dans les couloirs est une authentique tentative d’évasion, le maton/principal qui abuse de son pouvoir) et les « prisonniers » ont tous une dette envers la société/l’école. Nous découvrirons que leurs forfaits ne relevaient d’ailleurs pas de la bêtise gratuite, mais représentaient un appel à l’aide. Hélas, lors du prologue, les parents semblent incapables de parler à leurs progénitures. Cadrés de face dans leur voiture, les rôles sont définis par le siège occupé : le chauffeur/parent, celui qui décide. Et le passager/enfant, forcé de suivre.
Face à cette incommunicabilité, ces enfants perdus semblent abattus lorsqu’ils prennent place dans la bibliothèque. Leurs appels à l’aide ont échoué, ne leur rapportant qu’un après-midi de retenue en lieu et place de l’attention espérée.
Toutefois, la journée leur permettra de trouver un soutien inattendu auprès de leurs codétenus, même si aucun d’entre eux ne sera dupe quant au faible espoir que leur amitié puisse se prolonger dans un système scolaire (et donc social) qui continuera à les cantonner au clan qui était le leur jusqu’alors. Le film se conclura sur cette note amère, la magie du Breakfast Club semblant condamnée à ne pas perdurer.

« Ce n’est pas que pour les enfants »
L’école n’est pas représentée comme un havre d’épanouissement intellectuel, mais plutôt comme une usine produisant des individus selon des gabarits prédéfinis. Le Breakfast Club est un rebus pour les pièces défectueuses qu’on voudrait reconditionner. En cas d’échec, c’est la poubelle assurée.

Le constat que dresse ici John Hughes est d’autant plus déprimant que personne ne semble échapper à la fatalité ambiante. Les deux seuls intervenants adultes du film, le principal Vernon et le concierge, témoignent également d’un cynisme certain de la part du réalisateur.
Malgré leur court temps de présence à l’écran, les deux hommes se révèlent abjects et détestables. Carl, le concierge tout d’abord : lui-même probablement issu d’une classe peu aisée, il ne montre aucune sympathie à l’égard des élèves. Pire, il les méprise. Et même si il n’occupe pas un poste d’encadrement, il a suffisamment roulé sa bosse et vu assez de jeunes passer dans ses murs pour savoir que ceux-ci ne vaudront bientôt pas mieux que lui. Marginal, il n’en est pas moins l’observateur silencieux du passage de ces jeunes insouciants et/ou inconscients, pensant encore pouvoir devenir quelqu’un. Carl, lui, est très lucide. Il SAIT ce qu’il adviendra d’eux. Il en a déjà vu, il en verra encore.

Le principal Vernon, lui, tente d’en imposer. Et il y arrive souvent, parvenant même à neutraliser Bender par quelques remarques blessantes… Toutefois, dans l’intimité de son bureau, on découvre un homme pas aussi droit dans ses bottes qu’il ne voudrait le faire croire. Lors d’une conversation avec Carl (où les deux hommes échangeront des confidences pas si différentes de celles partagées au sein du breakfast club), ce dernier lui posera une question existentielle – en substance : rêviez-vous vraiment d’être où vous êtes aujourd’hui lorsque vous aviez 16 ans? Ce à quoi Vernon répond qu’il rêvait d’être John Lennon…
On peut voir là un questionnement sur le devenir de la génération hippie : ce type qui défendait la libre pensée se retrouve aujourd’hui à monter la garde dans un système visant à maintenir leurs progénitures sur un chemin qui leur est imposé.
Vernon apparaît soudainement pour ce qu’il est : un raté, dans la mesure où lui non plus n’a pas su concrétiser ses rêves d’enfance, les abandonnant au profit d’une carrière socialement respectable. Une fois de plus, c’est le clairvoyant Carl qui le perce à jour.

Carl est un personnage très théâtral, omniscient comme une sorte d’oracle. Il incarne le point de vue critique de John Hughes sur les personnages qui défilent à l’écran. De par son exclusion de toute fonction d’encadrement (il est concierge et ne veut rien de plus), lui seul peut s’amuser et rire de cette éternelle comédie à laquelle élèves et professeurs se livrent.
John Hughes dresse un constat amer de son époque, où la « coolitude » ne parvient que maladroitement à cacher un malaise profond. L’année suivante, La Folle Journée de Ferris Bueller se montrera un tantinet moins déprimant, faisant de son héros un sale gosse arrogant, décidé à enfreindre toutes les règles pour s’amuser. Un peu comme si les membres du Breakfast Club passaient à l’acte !

« On s’était dit rendez-vous dans 10 ans… »
Au fil de sa carrière, les scénarios de John Hughes deviendront de plus en plus lisses et « mainstream », le pire étant atteint avec son ultime scénario pour le remake américain des Visiteurs en 2001…
Notre éternel ado et Peter Pan Hollywoodien décida ensuite de prendre une retraite anticipée pour des raisons encore inconnues à ce jour. Peut-être en valait-il mieux ainsi, l’inspiration semblant s’être tarie ?
Il se retira dans sa ferme, dans l’Illinois, mais ne put profiter longtemps d’une fortune peut-être parfois mal acquise, puisqu’il succomba à une crise cardiaque en août 2006, laissant derrière lui son épouse, seul et unique amour de sa vie rencontrée au lycée.
John Hughes envisagea un moment de donner une suite au Breakfast Club, afin de raconter ce qu’il était advenu de ses cinq membres. Cette suite ne se fit jamais, en partie parce que le réalisateur et Judd Nelson s’étaient jurés de ne plus jamais retravailler ensemble…
À défaut d’avoir pu découvrir le futur des personnages sur grand écran, une scène coupée du film montrait Carl prophétisant l’avenir de chacun des personnages :Bender aurait fini par mettre fin à ses jours, Claire se serait fait refaire les seins et lifté le visage ; Allison serait devenue une grande poète sans le sou ; Andrew aurait épousé une jolie hôtesse de l’air qui aurait pris trop d’embonpoint après plusieurs grossesses… Et comme un mauvais présage adressé à lui-même, John Hughes faisait entrevoir à Carl un avenir placé sous le signe de la réussite professionnelle pour Brian, le condamnant toutefois à mourir prématurément d’une crise cardiaque en raison du stress engrangé au travail… Reposez en paix, M. Hughes. En quelques films, vous avez su toucher le cœur de toute une génération et imprimer sur pellicule des souvenirs que Proust lui-même n’aurait su raviver.

@ Jérôme Muslewski

Crédits photos : Universal Pictures France

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