Le retour du collectif

Par Marc Traverson


Peut-être sommes-nous allés à l'extrême de la tendance actuelle, et la balance est-elle en train de revenir à une position plus équilibrée ? Il se pourrait en effet que la figure de l'individu tout puissant, tenu de mener sa barque en toute liberté/indépendance/originalité, s'estompe quelque peu pour laisser entrevoir un autre paysage.

Si notre société reste à n'en pas douter celle de l'individu-roi, il semble que l'on assiste à un subtil retour de balancier. Comme un discret retour du collectif. Je me fonde sur quelques intuitions, et observations de terrain.

Par exemple, la demande des organisations pour de nouvelles pratiques tissant du lien entre les personnes, dans les groupes, les collectifs, certaines strates "métier". Le besoin de mettre en place des espaces où l'on puisse se parler, réfléchir ensemble (au fonctionnement de l'organisation, du service, aux interfaces et aux interactions). Des temps qui autorisent aussi bien la prise de recul que la confrontation des idées, la régulation des divergences, les échanges sur les pratiques professionnelles. Il peut s'agir du co-développement, de supervision en groupes de pairs, de coaching d'équipes, de temps de facilitation en grands groupes. Les objectifs opérationnels sont chaque fois différents, mais le besoin sous-jacent est le même : faire mieux ensemble. Et acquérir les compétences relationnelles qui le permettent.

Il y a ces mots qui fleurissent : collaboratif, coopération, agilité, intelligence collective. Comme si l'idée s'imposait doucement que l'efficacité d'une équipe, d'un groupe projet, d'un service ou d'une business unit, et finalement de l'organisation dans son ensemble, résultait non seulement d'un bon casting mais aussi de l'alchimie particulière entre les personnes, et que cet équilibre-là, toujours instable, n'était pas une donnée de départ mais à construire, à cultiver dans le temps. Développement durable du management, appliqué à une certaine écologie humaine. Ne soyons pas naïf : je ne garantis pas que cela dépasse toujours le stade de la déclaration d'intention et du marketing RH. Et cependant la prise de conscience gagne du terrain.

Parlant de collectif, qui a l'esprit facétieux regardera du côté du politique, sous les projecteurs en ce printemps. Au moment où j'écris ces lignes, François Hollande, que tout le monde (cabris sautant sur leurs chaises) presse de "remanier", cherche une équipe, une dream team. Du collectif. De la cohésion, de la cohérence, de l'impact. Car c'est là que le bât blesse : dans la synchronisation et la complémentarité de l'équipe gouvernementale, ou plutôt dans son absence.

Hélas, il s'agit plus d'une difficulté de méthode - on pourrait dire de système - que d'incompétence individuelle. Changer les personnes, les titulaires des postes, ne fait que reproduire un des maux de l'Etat français, l'instabilité, l'incapacité à s'inscrire dans la durée, l'éternel recommencement du cycle infernal du lancement de réformes et du vote de lois auquelles il n'est pas donné suite. C'est le syndrôme de Pénélope, qui défait la nuit ce qu'elle a tissé la journée.

Pire, on ne fait en spéculant ainsi sur des noms que reproduire ce fantasme de l'homme providentiel, l'égotisme egrotant qui, de maladie chronique de la Ve République, en est devenue le cancer. Qu'importe le nom du ministre ? Le changement n'a de sens que collectivement. De ces élites en vrac, tentées, pour masquer leur impuissance, par une pratique du pouvoir au choix manipulatoire ou dilatoire, on attendrait un peu de suite dans les idées, de netteté, d'humilité authentique. C'est la condition d'une capacité à entraîner. Quand les liens partout se défont, que les solidarités s'abîment et que les tensions s'affirment, le véritable programme d'un appareil politique devrait être de modéliser une pratique collective solide, irréprochable et, osons le mot : moderne.