Histoire gratuite: Entre deux Feux

Par Eguillot

L'histoire gratuite de ce lundi est issue du recueil de space opera (SF) Les Explorateurs, réédité en 2011. Elle restera une semaine sur ce blog avant de disparaître. Vous pouvez vous la procurer sous format ebook sur mon site d'auteur, Amazon, Apple, et la Fnac, ou vous procurer le recueil complet sous format ebook et papier sur Amazon, ou sous format ebook sur Amazon, Apple, et la Fnac. Et si vous habitez dans la région parisienne et que vous souhaitez vous procurer un exemplaire dédicacé du recueil, bien sûr, vous pouvez vous rendre à l'une des séances de dédicace indiquées sur la colonne de droite de ce blog.

Vêtu d’une blouse blanche stérile, les mains gantées dans un tissu synthétique extra-fin, Ulem Beltran arpentait les couloirs du centre de traitement et de surveillance-qualité des eaux d’un pas mécanique. Parfois il s’immobilisait et plaquait la paume contre l’une des cuves de titanium disposées à l’horizontale. Son ADN analysé et validé, les contours d’un tiroir se dessinaient, comme éclairés de l’intérieur. Alors, il retirait sa main et le tiroir accompagnait le mouvement en silence. Ulem récupérait une pipette remplie d’eau, sur laquelle un hologramme indiquait en lettres rouge brillant le code du secteur de la ville alimenté. Les pipettes récupérées, ne restait plus qu’à retourner vers le système central pour procéder aux analyses chimiques et bactériologiques. Ulem n’était encore jamais tombé sur un échantillon corrompu ou dont le degré de toxicité dépassait la norme établie : la supervision humaine n’était que le pendant des vérifications internes opérées de manière constante par les machines, lesquelles ne pouvaient quasiment pas être prises en défaut. Toutefois c’était ce « quasiment » que la C.E.A. (Centrale des Eaux d’Arcasie) se faisait un devoir de contrôler, et c’était aussi la raison pour laquelle Ulem prenait son boulot au sérieux.

De temps à autre on modifiait son affectation et il se retrouvait au département santé et prévention. Là, dans ce secteur hautement médicalisé – il fallait enfiler une combinaison encore plus étanche que celle qu’il portait et se faire décontaminer chaque fois qu’on entrait ou sortait – il effectuait des vérifications différentes, uniquement à distance, s’assurant que les molécules adéquates avaient bien été mélangés à l’eau des personnes susceptibles d’être victimes d’une contamination microbienne ou bactérienne, bénigne ou non. Ces traitements préventifs étaient possibles grâce aux médecins qui surveillaient à l’aide de capteurs, dont chaque demeure était équipée, les biosignes de leurs patients. Les professionnels de la santé déclenchaient les ordonnances à distance au cas par cas et les employés de la C.E.A. vérifiaient que les substances incorporées ne dépassaient pas les doses prescrites. Ainsi, il était extrêmement rare qu’un habitant d’Elsevia tombe malade… une excellente chose pour le tourisme.

Le discret signal de fin de journée se fit entendre. Ulem termina son analyse avant de se diriger vers le vestiaire, accompagné de plusieurs collaborateurs en blouse blanche. Lorsqu’il y pénétra, d’entêtants effluves de jasmin assaillirent ses narines – ce qui n’était pas une surprise : ses collègues préféraient régler les désodorisants muraux à un niveau dissuasif plutôt que d’avoir à supporter la moindre de leurs odeurs corporelles.

Un individu à la chevelure et barbe blond-roux se tenait en face du casier adjacent au sien. Ulem lui fit un signe de tête et l’autre le lui rendit, un léger sourire aux lèvres. A en juger par son attitude et ses coups d’œil furtifs tandis qu’il s’habillait, Falmir désirait l’entretenir de quelque sujet sans oser se lancer. Ulem se garda de lui faciliter la tâche en le questionnant : si Falmir voulait lui parler, cela viendrait tôt ou tard. En silence et sans empressement, Ulem troqua sa blouse contre une confortable combinaison anthracite à la texture de velours.

« Comment se porte Fenentha ? finit par demander Falmir.

C’était une manière plutôt directe de mettre les pieds dans le plat, mais Ulem s’attendait à quelque chose dans ce goût-là : la diplomatie et Falmir avaient rarement fait bon ménage. Il le sonda du regard et Falmir baissa bientôt les paupières, embarrassé. « Elle se porte comme un charme. Je la vois ce soir, répondit-il.

— Au repas de la semaine dernière elle m’a fait l’effet… eh bien, d’être quelqu’un d’agréable à vivre.

— Seulement cela ? s’enquit malicieusement Ulem.

— Oh, bien sûr, elle est ravissante…

— Tu ne t’es pas trompé. Elle a ces qualités, et bien d’autres en supplément. Tu crois que je sortirais avec n’importe qui ?

— Non, bien sûr, mais… tu es toujours déterminé à la trahir ? »

Ulem dévisagea de nouveau son collègue, l’expression amusée si souvent présente sur sa figure ovale remplacée par un bref froncement de sourcils. Il avait fini de se changer et se détourna, se dirigeant vers la sortie comme s’il avait choisi d’ignorer la question. Falmir, pour qui le caractère versatile d’Ulem était source renouvelée de perplexité, verrouilla précipitamment son propre casier avant de s’empresser à sa suite. Ils progressèrent le long d’un couloir aux parois beiges éclairé par des lumières blanches tamisées.

« Trahir, quel grand mot… C’est juste une question de perspective, lâcha Ulem.

— De perspective... Bah ! (Falmir garda un instant le silence avant de reprendre la parole.) Tu en es où avec l’autre ? Iona, c’est ça ?

— C’est ça. Iona Y’ags, la beauté la plus farouche de ce côté-ci du fleuve Wun. Je suis en approche finale. Ce n’est plus qu’une question de jours, peut-être d’heures.

— "En approche finale" ? Tu ne disais pas déjà ça il y a une quinzaine de jours ? »

Ulem fit la moue. « C’est un peu plus compliqué que je ne le prévoyais, de mettre dans son lit une Elsevienne d’origine. Ces gens-là ont tout un tas de rites spéciaux et compliqués, qui impliquent aussi bien l’eau, la terre et l’air que la nourriture. En plus, il m’a fallu faire la connaissance de la moitié de sa famille.

— Tous ces efforts et cette persévérance… je ne sais si je dois t’admirer ou te mépriser. Car au bout du compte à quoi vas-tu aboutir, si ce n’est à tromper Fenentha et à lui briser le cœur ? Elle qui m’a semblé la douceur et la loyauté faite femme. »

Ulem ne répondit rien sur le moment. Comme à son habitude, Falmir voit les choses par le petit bout de la lorgnette, songea-t-il. Pourtant il savait son collègue fasciné par son projet : quel homme ne fantasmerait pas à l’idée de fréquenter deux femmes en même temps, sans qu’aucune des deux ne se doute qu’il en voyait une autre ? Que l’une de ses conquêtes soit une Elsevienne quand il était de notoriété publique qu’aucun mâle humain ayant entretenu des relations intimes avec l’une d’elles n’était jamais « allé voir ailleurs » par la suite renforçait encore l’attrait que sa démarche suscitait, si bien que Falmir ne pouvait s’empêcher de le questionner. Seulement, il le faisait en marquant presque systématiquement sa désapprobation, en vertu d’une éthique qui selon Ulem ne s’appliquait pas à son cas. Il soupira intérieurement. Comment pouvait-il en aller différemment, quand Falmir était engoncé dans ses préceptes conformistes et sa petite vie pépère ? Un tel homme était incapable de comprendre les puissantes émotions qui s’emparaient de lui lorsqu’il se croyait percé à jour par une question en apparence innocente, et devait improviser un mensonge. Il était bien loin de se figurer à quel point ses sentiments sortaient renouvelés et intensifiés de l’épreuve, comment le simple jeu de permutation entre ses deux foyers d’élection le rendait ardent, passionné, et, oui… authentique. Car il était sincèrement amoureux de Fenentha et de sa noblesse de caractère tout en se sentant chaque jour plus épris d’Iona, de son esprit vif et direct – pour ne pas mentionner ses lèvres opale charnues et ses merveilleuses circonvolutions creuses s’étendant de son cou délicat vers son dos. Quel plaisir il aurait à les parcourir de ses doigts ! Comme il s’y abandonnerait ! L’espace de quelques secondes, Ulem se projeta tout entier dans ce futur encore hypothétique avant de tressaillir et de reprendre le cours de ses réflexions. Ses sentiments pour l’une et l’autre n’avaient rien de paradoxal. Au contraire, ils se complétaient fort bien. Cela allait même plus loin : ils s’alimentaient mutuellement. Chacune lui apportait ce qu’elle avait de meilleur, mais quant à lui il estimait leur offrir davantage que ne pourrait le faire quelqu’un d’aussi étriqué que Falmir. « Il ne s’agit pas de Fenentha, répliqua-t-il, elle n’a rien à voir là-dedans. Je mettrais tout en œuvre pour ne pas la décevoir ni la blesser, mais ce qui doit être fait doit être fait. La vie me semblerait bien trop ennuyeuse si je devais me contenter d’une seule.

— Curieuse conception de la vie !

— Nous n’avons pas la même, voilà tout. Cela ne m’empêche pas de respecter Fenentha et Iona au moins autant que je me respecte moi-même. »

Ils sortirent du couloir pour déboucher sur une esplanade de marbre inondée de la lumière nacrée de l’étoile du secteur, Hanidèle. Des jetbus rangés côte à côte attendaient sagement leurs passagers. Falmir et Ulem s’immobilisèrent, sur le point de se séparer.

« Si je puis me permettre, à mon avis tu t’engages dans une impasse », dit Falmir en lissant sa barbe.

Ulem haussa les épaules. « Contrairement à toi, je ne me demande pas en permanence si je suis dans la bonne direction ou dans une impasse. Je me contente de prendre la vie comme elle vient, avec ses joies simples et ses désagréments mineurs. Je te conseille d’en faire autant, tu l’apprécieras mieux. »

Falmir hocha la tête d’un air entendu. Ulem le salua et ils se quittèrent, chacun allant s’installer dans son jetbus.

Falmir pouvait bien jouer les donneurs de leçons, Ulem était convaincu qu’il n’en était pas moins rongé par l’envie et aurait volontiers échangé sa situation avec la sienne, ne serait-ce que pour une semaine. Les Elseviennes d’origine et leur peau mauve avaient tous les attraits de l’exotisme pour les colons humains, cependant elles étaient exigeantes et rares étaient ceux prêts à s’investir suffisamment pour entretenir une liaison suivie.

Le jetbus prit son envol, fendant l’air silencieusement. Il ferait un arrêt au geyser de Keldang, l’une des destinations favorites d’Ulem. Aujourd’hui était l’une des trois journées du mois sans touristes, il comptait donc bien profiter de cet état de fait et des dernières heures de clarté pour s’approprier la beauté enchanteresse des lieux.

La plupart des sièges étaient vides et les droïdes d’accompagnement – le terme était politiquement correct, en réalité ils auraient mérité le nom de droïdes d’encadrement – avaient été mis au repos. En temps normal, ces robots surveillaient discrètement dans chacun de leurs déplacements les visiteurs fortunés, lesquels venaient en grand nombre découvrir les prodiges elseviens. Et notamment les cascades dorées dont la réputation avait depuis bien longtemps franchi les limites du système. De ce fait il était essentiel d’opérer une surveillance aussi subtile qu’efficace afin de préserver l’environnement de toute forme de pollution susceptible de contrarier le fragile écosystème. Chacun avait à y gagner car ici, l’industrie touristique était la plus rentable de toutes.

Curieusement, les autochtones ne profitaient guère de l’absence de touristes pour s’aventurer en dehors des villes. Si Elsevia offrait les panoramas les plus somptueux de la galaxie et si la nature y prodiguait des merveilles aussi bien animales que végétales, Ulem avait remarqué que ses concitoyens se montraient le plus souvent blasés. Lui avait conservé son regard de môme émerveillé. Le jour où il le perdrait, il ne serait plus le même homme.

Le jetbus survola les imposantes bâtisses de la capitale dont les murs revêtaient l’aspect du bois. Edifiées dans le respect de l’environnement, elles semblaient jaillies du sol et se fondaient dans le décor, la plupart de leurs étages pourvus de larges balcons agrémentés de plantes luxuriantes ou d’arbrisseaux. Puis le paysage changea et les derniers faubourgs se clairsemèrent avant de disparaître. La région traversée à présent était fertile et contrastée, de hautes futaies ombrageant le rivage de paisibles lacs aux eaux murmurantes, de vastes prairies fleuries où paissaient de formidables pachydermes s’étalant sous des collines en pente douce.

L’appareil se posa sur une plaine moussue où se dressaient çà et là de grands rochers noirs aux formes extravagantes. Ulem laissa passer un couple de personnes âgées avant de descendre à son tour. C’est à peine s’il eut conscience du jetbus qui repartait derrière lui. Recherchant la quiétude, il opta pour un chemin différent de celui emprunté par le couple. Sentir la mousse s’enfoncer sous les pieds était tellement agréable qu’au bout d’un instant il fit une pause pour retirer ses chaussures et marcher pieds nus. Un soupir de bien-être lui échappa. Quelque part, un ruisseau courait sous le tapis végétal. Le ciel présentait des nuances d’orangé nacré de rose et de cotonneuses nuées suivaient le cours du vent à diverses altitudes. Une légère brise lui caressait le visage, comme pour mieux souligner la pureté de l’air. Vers l’ouest, se silhouettait une masse trapue. De loin, on aurait dit un volcan aux rebords déchiquetés. Ulem savait qu’en s’en rapprochant, il finirait par discerner les multiples plis et replis de son écorce de brun et de cuivre mêlés. Car ce volcan était en réalité un néobab, majestueux mélange de vie végétale et minérale de plusieurs kilomètres de circonférence, qui plongeait ses racines jusque dans les entrailles de la terre.

Du vaste cratère, Ulem vit s’échapper un dense nuage composé de milliers de particules vertes. L’amas demeura en suspension, puis au moment où il aurait dû retomber, comme puissamment entraîné, se dirigea à l’horizontale le long d’un couloir invisible. Le lendë, le vent compact qui soufflait continuellement en altitude s’était emparé des particules.

Ulem gagna un poste d’observation à proximité – un anneau de vitriglass d’un mètre de haut qui s’entrouvrit dès qu’il s’en approcha. Il se positionna au centre, de façon à avoir le nuage vert en ligne de mire et appuya l’index sur la surface vitrée. Aussitôt, des détecteurs analysèrent sa morphologie. Puis un séquenceur holographique matérialisa un miroir sphérique à hauteur de ses yeux. Ulem pointa son index devant lui et le leva délicatement tout en regardant à travers le miroir. Le nuage s’agrandit tout à coup. Il haussa insensiblement le doigt et les particules se rapprochèrent encore, jusqu’à revêtir l’apparence de spores allongées. Désormais visibles, de petites créatures bipèdes aux ailes irisées et aux membres graciles voletaient autour des spores, se servant d’une longue et mince trompe qu’elles avaient sur le front pour en aspirer le pollen. Ulem contempla un moment leur manège, un large sourire s’épanouissant peu à peu sur son visage. Assister au repas des diaphanes le divertissait, mais ce n’était qu’un avant-goût de ce qui allait suivre. Il désactiva le poste d’observation et sortit de l’anneau. Ses chaussures toujours à la main il se mit à marcher prestement, sans hésitation. Bientôt, il perçut par intermittence un léger sifflement. Au détour d’un massif de fougères, le sol était fendu d’une de ces failles caractéristiques de la géologie d’Elsevia. Le diamètre de la cavité béante pouvait atteindre une coudée, s’en échappait en chuintant une vapeur blanchâtre.

Ulem s’étendit confortablement sur la mousse, entre la lézarde et un parterre de fleurs odoriférantes. Là, il attendit. Les rayons d’Hanidèle jouaient avec sa peau tout en lui réchauffant les os. La sensation était si apaisante après avoir passé la journée à se concentrer sur des éprouvettes qu’Ulem faillit s’endormir. Néanmoins il garda les paupières entrouvertes. Quelques instants plus tard, de légers murmures firent vibrer l’air, semblant se répercuter en écho à l’infini.

Un à un, les diaphanes apparurent dans son champ de vision.

D’aussi près, leurs longs cils étaient visibles, et Ulem remarqua les grandes prunelles noires qui ne cessaient de s’agiter dans leurs orbites. Avec un bel ensemble, ils se disposèrent en cercles concentriques autour du cratère. Deux d’entre eux se détachèrent du groupe et, planant à l’horizontale, unirent leurs mains au-dessus du geyser. Lorsque la vapeur s’éleva, ils commencèrent à chanter de concert, se laissant emporter en altitude. Leur voix était claire comme le cristal, mais les notes ne se mariaient pas entre elles et le résultat n’avait rien d’harmonieux. De nouveaux couples se créèrent, leur chant générant une cacophonie grandissante. Tendant l’oreille, Ulem finit par distinguer ce qu’il recherchait. Du chaos émergeait un point d’ancrage, un duo dont les voix et les accords étaient parfaitement assortis. Là où leurs congénères se séparaient pour revenir former d’autres binômes, ces deux-là, une fois atteint l’apogée de leur vol, redescendaient pour s’élancer derechef ensemble, les mains jointes au-dessus du cratère, leur trompe se frôlant sensuellement. Le cœur d’Ulem se mit à battre plus vite quand il entendit dans le charivari des chants deux voix supplémentaires se mélanger avec bonheur. L’ordre prenait peu à peu le pas sur le chaos. Bientôt allait naître une symphonie inhumaine et envoûtante, qui le transporterait de joie extatique.

Une ombre s’étendit sur son corps, et Ulem tourna la tête. Une silhouette ventripotente se découpait en contre-jour. Oh non ! Pas lui ! Nul besoin de distinguer ses traits pour reconnaître Gaspard Naybert. L’individu était plus collant qu’une sangsue alnésienne, en venant ici il savait avoir de bonnes chances de trouver Ulem. Depuis que celui-ci avait eu le malheur de lui apprendre à se servir de ses crampons d’escalade – la première fois où il l’avait rencontré, Gaspard les avait couplés à un ajusteur gravitationnel et grimpait gaillardement sur un arbre en arrachant à chaque mouvement de larges plaques d’écorce – l’indécrottable lourdaud se faisait un devoir de lui infliger sa présence aux moments où il s’y attendait le moins. Etait-ce parce que Gaspard était orphelin qu’il recherchait ainsi sa compagnie ? Ou bien par simple oisiveté, la fortune considérable héritée de ses parents lui permettant de se passer de toute activité professionnelle ? A dire vrai Ulem n’en avait cure, tout ce qu’il voulait c’était profiter de son temps libre sans être importuné.

« Je me suis acheté le dernier Rythmor, le DL-37 », dit Gaspard en forçant sa voix pour couvrir le son des chants. Il exhiba des coudières métalliques, son attitude suggérant qu’il était pleinement satisfait de son acquisition. Ulem lui lança un regard oblique avant de détourner le visage, bien décidé à ignorer l’importun. Il n’avait pas de temps à perdre avec ses enfantillages : les chœurs des diaphanes gagnaient en harmonie et intensité. Un petit moment encore, et les jeux de lumière sur leurs ailes allaient se fondre en motifs multicolores si éphémères et irréels qu’ils en seraient aussi inoubliables que la musique…

« ARSH KOUN ARSH KOUN DHARSH ZVAAAAR ! IRKUN ORKUN ERSH GREEEEM ! » Ulem sursauta, ses cheveux se dressant sur la tête. Les diaphanes s’éparpillèrent et s’enfuirent à tire-d’aile, quelques-uns décochant au passage des regards furibonds ou indignés vers Gaspard. Celui-ci ne les remarqua même pas, trop occupé à gesticuler au rythme des instruments à percussion accompagnant les infernaux braillements rauques et gutturaux. Le son semblait provenir de ses coudières comme de ses genouillères. Ses bras et jambes se détendaient grotesquement en cadence, comme mus par des ressorts.

Ulem se redressa lentement, blême de colère, les narines plissées et les poings serrés. Il pivota vers les diaphanes – ils n’étaient déjà plus que de minuscules points dans le ciel et ne reviendraient pas de sitôt – avant de reporter son attention sur Gaspard. Me calmer, il faut dabord que je me calme. Une profonde inspiration tremblante, et il réussit à desserrer quelque peu les poings et à décrisper la mâchoire. Alors il s’avança vers l’olibrius qui se trémoussait toujours comme un pantin désarticulé, et, prenant son air le plus avenant possible étant données les circonstances, lui fit signe d’éteindre le Rythmor. Gaspard obtempéra sagement, interrompant enfin le vacarme assourdissant. Sa face joufflue était rougie par l’effort, de la sueur perlait sur son cou.

« Tu as vu, ça casse la baraque pas vrai ? haleta-t-il.

— Ah oui, ça, pour casser la baraque… »

Si Gaspard avait été plus attentif, il aurait remarqué la tension contenue dans la voix d’Ulem et la pâleur de son teint. Mais il se contentait de sourire benoîtement, heureux d’avoir attiré l’attention de son « ami. »

Ulem désigna une coudière. « Dis-moi, c’est le dernier modèle ?

— Le dernier et le meilleur ! Tu as remarqué la pureté du son ? Et ce relief ! On a l’impression que la musique jaillit de partout à la fois !

— Musique ? Euh… oui. C’est un modèle étonnant, en effet.

— Et ces mouvements que je faisais ! La grande classe, hein ?

— La très grande classe… Au fait, comment cela fonctionne-t-il ?

— Par impulsions neurales. Ce modèle offre une variété de rythmes encore plus importante que les précédents. (Ulem opina du chef d’un air captivé. Encouragé, Gaspard ouvrit l’une de ses mains larges comme des battoirs, dévoilant un petit boîtier muni d’un bouton et d’une molette.) Tu vois cette mollette ?

— Oui.

— Elle commande le rythme. Tu la descends, ça ralentit. Tu la montes, ça va plus vite.

— Et ce bouton, c’est le marche/arrêt ?

— Précisément. »

Avec dextérité, Ulem fit monter du pouce la molette au maximum pour aussitôt après appuyer sur le bouton de l’index. Il recula avec vivacité à l’instant ou le groupe de Heavy Trash filethien se remettait à aboyer. Les percussions s’abattaient avec frénésie et Gaspard bougeait les membres à toute vitesse à la manière d’un droïde déréglé, ses cheveux bouclés à la teinte ocre tressautant en suivant le tempo. Lequel s’avéra si implacable que Gaspard ne parvenait pas à effleurer le bouton d’arrêt. Un sourire mauvais aux lèvres, Ulem le vit s’effondrer en arrière, sur le séant puis sur le dos, où il continua de battre des mains et des pieds. Il ressemblait à présent davantage à une tortue dont les vains efforts pour se relever seraient aussi dérisoires qu’acharnés. Sa figure avait viré à l’écarlate et Ulem, s’apercevant qu’il frisait l’apoplexie, se demanda avec une pointe d’inquiétude si la plaisanterie n’allait pas un peu loin.

Le Rythmor décida pour lui. L’appareil, ayant détecté une hausse périlleuse du rythme cardiaque de son propriétaire, se mit en panne. Ulem, soulagé, regarda Gaspard ahaner, haleter et tousser comme s’il était resté un peu trop longtemps sous l’eau. Puis il lui tourna le dos en secouant la tête avant de s’éloigner, maudissant une fois de plus entre ses dents le jour où leurs chemins s’étaient croisés.

Par chance, Ulem n’eut à patienter qu’un court laps de temps pour attraper son jetbus. Il voulait à tout prix éviter de faire le voyage en compagnie de Gaspard, qui n’aurait pas manqué de l’accabler de reproches pour le petit tour qu’il lui avait joué. Un tour amplement mérité. La déception de n’avoir pu assister à l’intégralité de la parade amoureuse des diaphanes ne s’atténuait que lentement. Et pour cause : leur période de reproduction était brève et ne survenait qu’une fois l’an. Gaspard avait donc gâché – avec quelle insouciance et quel égocentrisme ! – un spectacle unique, que les simulateurs holographiques les plus pointus n’étaient pas capables de reproduire avec suffisamment de vérité.

En arrivant dans les faubourgs d’Arcasie, Ulem prit une correspondance. Ce n’est qu’en sortant du second jetbus, non loin de chez Fenentha – elle occupait un confortable appartement dans l’un de ces bâtiments à terrasses où résidaient les classes aisées de la population – qu’il cessa de ruminer sa déception. Hanidèle venait de se coucher. L’air était aussi pur qu’à la campagne et les lumières de la ville artificiellement résorbées afin que là-haut dans le ciel, les satellites d’Elsevia apparaissent dans toute leur splendeur. Quatre des six étaient visibles ce soir-là. Il y avait Eün, vaste sphère bleue cerclée de sa fabuleuse ceinture d’astéroïdes d’un blanc resplendissant, le lointain Moystar, de moitié moins volumineux et d’un grenat impénétrable, Galyn drapé de blanc, présentant aux côtés de ses cratères gris une impressionnante faille d’un noir abyssal qui parcourait toute son écorce, et Vixa dont l’atmosphère était sillonnée de fascinantes nuées vert émeraude. Cette vision avait le don de chasser les soucis d’Ulem et là encore, ce fut le cas.

La porte de l’immeuble s’ouvrit pour le laisser entrer. Il gagna la plate-forme d’accès aux étages supérieurs et murmura « Fenentha Redgrave. » Un champ de stase l’enveloppa et moins d’une seconde plus tard, le déposa sur une nouvelle plate-forme à l’étage désiré. Le cœur léger à la pensée de retrouver sa bien-aimée, il avança d’un pas leste jusqu’à l’entrée de son appartement. La porte glissa silencieusement sans qu’il eût à annoncer sa présence – son identité déjà établie par les détecteurs de l’ascenseur. Deux chandelles allumées trônaient sur la table du salon, environnées d’assiettes de porcelaine savamment décorées, de couverts brillant d’un éclat argenté et de verres de cristal. Un délicieux fumet d’une variété de sole nommée linamel et de sauce parfumée aux épices de Bengalour titillait les narines.

Fenentha l’accueillit de son sourire lumineux. Elle avait revêtu une longue robe pourpre soyeuse, décolletée comme il les aimait et s’harmonisant avec les cheveux blonds scintillants qui lui tombaient en cascade sur les épaules. Pour tout ornement elle portait sur le revers de la poitrine une discrète broche de gemmes andosiennes au teint laiteux marbré de turquoise.

« Tout ça pour moi ! fit mine de se récrier Ulem. C’est beaucoup trop… Tu as même sorti une bouteille d’élixir de Balj ! »

Fenentha lui passa les bras au-dessus des épaules avant de l’embrasser. « Rien n’est trop beau pour toi mon amour, susurra-t-elle. Tu vas être absent trois interminables jours et trois non moins interminables nuits, il faut bien que pendant ce temps mon souvenir de nous deux soit le plus heureux possible.

— Tu exagères, la réprimanda gentiment Ulem en lui caressant les cheveux. Je me serais à peine absenté que déjà tu me verras revenir.

— Oh, que non ! (Elle se dégagea et plongea ses yeux couleur lapis dans les siens, la mine grave.) Trois jours, c’est long tu sais. Je ne te l’ai peut-être jamais dit, mais le temps s’écoule beaucoup plus lentement quand tu n’es pas avec moi. Si seulement la Centrale ne t’envoyait pas à l’autre bout de la planète la moitié de la semaine ! C’est tout de même injuste que tu doives sacrifier une part si importante de ta vie personnelle pour ton job. Ils n’ont donc personne en dehors de toi ?

— Nous en avons déjà parlé, Fen. (La voix d’Ulem s’était faite apaisante et il lui prit une main qu’il effleura du bout des doigts.) Cela durera quelques années encore avant que je puisse demander à ce que mon poste ici à Arcasie devienne permanent. Allons, ne gâchons pas la soirée en nous insurgeant contre l’inévitable. De toute façon, ni toi ni moi ne pouvons rien changer à la situation. Occupons-nous plutôt de ces appétissants mets que tu as fait préparer… et profitons l’un de l’autre. »

Elle y souscrivit malgré un dernier regard peiné et ils passèrent à table. Divers sujets plus légers furent abordés, Fenentha retrouvant peu à peu le sourire. Puis la conversation vint à se porter sur leur première rencontre. Celle-ci remontait à environ deux ans auparavant, à l’occasion d’une de ces nombreuses fêtes à ciel ouvert qui rassemblaient en soirée touristes et autochtones en mal de distraction. Au pied de la rassurante charpente massive d’Alanduniêv, immense néobab veillant sur une plaine dont l’herbe, d’une qualité inconnue sur Terre était à la fois soyeuse, confortable et résistante, les verres s’étaient entrechoqués et l’orchestre avait battu son plein, entraînant nombre de convives à s’élancer sur la piste de danse délimitée par les droïdes d’accompagnement.

« Je me souviens, dit Ulem d’un ton réjoui, tu dansais avec un grand escogriffe oblanite qui s’y prenait comme un manche. J’avais l’impression qu’il t’avait confondue avec un sac de sable qu’il s’était mis en tête de secouer pour en déverser le contenu. »

Elle partit d’un petit rire cristallin. « C’était un peu ça… (Son expression se fit rêveuse.) Mais il ne manquait pas d’un certain courage pour avoir osé m’inviter. C’était un grand timide et il ne cessait de faire des grimaces embarrassées en s’excusant de sa maladresse.

— N’empêche, tu as été soulagée quand j’ai pris le relais à la danse suivante, n’est-ce pas ?

— J’avoue que tu m’as tirée d’un mauvais pas. Et je t’ai tout de suite trouvé mignon. (Ils échangèrent un baiser impromptu.)

— Pour moi, tu étais la plus belle de la soirée. Au début c’est seulement ainsi que je te voyais : comme une ravissante créature. Mais cela a vite changé…

— Quand je suis allée voir l’Oblanite ?

— Oui. J’avais remarqué moi aussi l’attitude de ses deux amis, l’Udanien et l’Andosien. A vrai dire je trouvais cela drôle, de les voir mimer sa danse avec toi.

— Cruel plutôt que drôle, je dirais, rectifia-t-elle. Le pauvre était rouge comme une écrevisse terrienne et ne savait plus où se mettre. Si je n’étais pas venue lui parler, sa soirée aurait été gâchée, c’est certain.

— Que lui as-tu dit, exactement ?

— Juste que je le remerciais de m’avoir invitée. Puis en me tournant vers ses "amis", j’ai laissé entendre bien haut que tout le monde n’avait pas sa bravoure, et que je serais curieuse de voir comment eux se débrouilleraient.

— Ça leur a bien rabattu le caquet.

— Ils avaient l’air très jeunes et inexpérimentés, ils ne devaient pas être mieux dégrossis que lui, répondit-elle en haussant ses épaules menues.

— Sans doute. En tout cas c’est à ce moment que j’ai compris qui tu étais : quelqu’un de bien. Et j’ai décidé que si je laissais passer l’occasion de mieux te connaître, je serais un parfait imbécile.

— Ce qui est loin d’être le cas, mon amour. En plus de ta jolie frimousse ronde, c’est ton esprit et ton humour qui m’ont le plus attiré en toi. Ta façon d’aborder la vie en ne paraissant rien prendre au sérieux, en sachant goûter la saveur des choses. Et aussi… (ses joues rosirent) une sorte de fragilité en toi qui te rend si attachant.

— Ma foi, je ne sais pas si je suis fragile… Ce qui est sûr, c’est que nous nous complétons parfaitement. »

Ils devisèrent ainsi quelques instants encore, se remémorant leur premier baiser et d’autres épisodes de leur vie commune. Puis, pendant que le droïde de Fenentha – un modèle de base à la personnalité embryonnaire et dont l’unique caractéristique remarquable était la voix masculine chaleureuse – s’occupait de la vaisselle et des reliefs du repas ils se dirigèrent vers la chambre. Là, ils firent l’amour avec toute la fougue de leurs trente ans. Par moments il sembla à Ulem que Fenentha l’étreignait comme s’ils ne devaient plus se revoir, et une fois de plus la pensée le traversa qu’elle prenait leur petite séparation hebdomadaire trop à cœur.

Le lendemain, ils s’embrassèrent longuement sur le seuil de la porte d’entrée. En quittant Fen, Ulem ne put s’empêcher de se demander quelle serait sa réaction si elle apprenait que loin de se préparer au voyage pour Yachitan aux confins du globe comme elle le croyait, il se rendait à son lieu de travail habituel. Au mieux serait-elle interloquée, au pire effondrée. Le mensonge lui avait été suggéré au cours d’une conversation en apparence anodine par Ruy Lans, le contrôleur général des eaux. L’homme avait un jour retrouvé son épouse dans les bras d’un amant de passage et saisissait depuis la moindre opportunité de tirer vengeance du genre féminin. Il avait pris Ulem sous son aile et lui fournissait tous les alibis et justifications dont il avait besoin, ce qui s’avérait fort utile. Le risque existait toujours que Fenentha mène son enquête, bien entendu, auquel cas il finirait probablement par être démasqué. Cela faisait partie du jeu et Ulem l’assumait. Si elle en venait au point de le soupçonner et de faire des recherches sur son compte, eh bien cela signifierait que leur relation toucherait à son terme. Il serait alors temps d’envisager un nouveau projet de couple, aussi triste et affligeant que cela paraisse. Ce type de situation ne lui était pas inconnu et il savait comment rebondir.

Il s’engouffra dans un jetbus et décida de cesser de remuer des idées noires pour se focaliser sur un avenir plus proche et souriant. Ce soir, il verrait Iona. La perspective s’accompagnait d’un indéniable sentiment de culpabilité… pourtant négligeable en comparaison du plaisir anticipé qui le grisait. Fenentha eut-elle été moins honnête, moins attentionnée, moins innocente, moins pure en somme, il était persuadé que ce mélange doux-amer de honte et de volupté n’aurait pas été aussi stimulant. Oui, il s’abreuvait de liqueurs que d’aucuns auraient trouvé bien étranges. Ces mêmes personnes qui ignoraient tout du sens véritable de la vie. A la nuit tombée, si comme il l’espérait et en avait l’intime conviction Iona lui cédait enfin, il atteindrait la plénitude.

Evoquer l’image de la seconde élue de son cœur lui remit à l’esprit les rumeurs circulant sur les Elseviens d’origine. On disait qu’ils possédaient des pouvoirs psychiques issus de leur appendice occipital, sorte de prolongation oblongue logée à l’arrière du crâne. Soi-disant, c’était ces « pouvoirs » qui leur garantissaient la fidélité de leur partenaire masculin ou féminin pour la vie – cela n’avait en aucun cas été prouvé scientifiquement. Il n’existait à cet égard aucun témoignage de colon ayant partagé des relations intimes avec un Elsevien de sexe opposé, c’est pourquoi Ulem ne prenait guère ces racontars au sérieux. Si pouvoirs il y a, eh bien peut-être me délivreront-ils de mon péché mignon, se disait-il. Dans le cas beaucoup plus probable ils savéreraient inexistants, je serai celui qui mettra fin à une légende sans fondement. En définitive, mes collègues au boulot devraient me considérer comme un véritable scientifique nhésitant pas à payer de sa personne pour mener des expérimentations. L’idée le fit sourire.

La journée s’étira en longueur et Ulem se fit reprocher en diverses occasions son manque de concentration à la tâche. Quand enfin il fut de retour au vestiaire il se changea, ne répondant que laconiquement à ceux qui remarquèrent sa fébrilité. Certes il avait connu plusieurs femmes dans sa vie, mais avec aucune il n’avait dû faire preuve d’autant d’assiduité qu’avec Iona. Trois mois, leur rencontre au marché de la Croisée des Chemins remontait à trois mois en arrière ! Depuis, Ulem lui avait rendu visite de plus en plus fréquemment, se pliant à chacun de ses désirs, accomplissant consciencieusement chacun des rites prescrits par ses coutumes ancestrales. Et il n’avait obtenu que quelques baisers du bout des lèvres ! Il y avait de quoi être nerveux.

Malgré son impatience, ou peut-être à cause d’elle – dominer ses émotions étant l’un des premiers préceptes de l’art de la séduction – il prit le temps de se rendre au centre esthétique. Là, des femmes trop parfumées et volubiles, dont l’âge avancé ne se devinait qu’à la voix ou après un examen attentif des iris lui firent une manucure complète. Il se fit également coiffer et raser de près. Armé d’un bouquet de fleurs resplendissantes, il embarqua ensuite sur un glisseur qui remontait le cours du fleuve Wun. Le voyage fut court et agréable, même si exceptionnellement Ulem ne savoura guère le paysage. La demeure d’Iona Y’ags se situait un peu à l’écart de la ville, perchée sur un promontoire rocheux surplombant le fleuve. Bien que construite par les colons humains, elle était recouverte à la mode elsevienne d’un mélange de mousse, d’algues d’eau douce et d’une variété de nénuphars dont le choix et la disposition ne devaient rien au hasard.

Ulem aperçut Iona de loin. Il s’approcha sans faire de bruit, se demandant si elle le remarquerait. Elle était penchée sur un établi à l’extérieur, vraisemblablement occupée à des travaux de couture. Soudain elle leva le visage et lui fit un petit signe de la main. Surpris, il le lui rendit après un bref temps d’arrêt. Il contourna des buissons d’épineux – les Elseviens refusaient d’employer des droïdes aussi le secteur était-il plus sauvage que les alentours de n’importe quelle habitation coloniale – puis emprunta un raidillon rejoignant le promontoire et parcourut enfin les derniers mètres. Il était un peu essoufflé et son cœur battait plus vite que la normale, mais il savait l’effort physique n’en être que partiellement responsable. Iona avait posé ses aiguilles et ses étoffes moirées. Son pantalon moulant et ce bustier noir qui enserrait sa plantureuse poitrine étaient vraiment très seyants. Ses longues mèches brunes s’entrelaçaient en complexes lacis – la coiffure devait avoir une signification car elle se modifiait à chaque rencontre. Un jour il lui poserait la question. Pour le moment présent il s’inclina devant elle, porta sa main libre à son front puis à son torse avant de la tendre dans sa direction comme elle le lui avait enseigné. Sans un mot elle exécuta gracieusement un salut semblable, puis releva le menton de cette façon majestueuse qui la rendait arrogante et inabordable pour la majorité des hommes, mais à l’inverse renforçait son attrait aux yeux d’Ulem. Le léger pli à la commissure de ses lèvres pleines démentait cette attitude altière, révélant qu’elle était contente de le voir. Ses prunelles à l’iris orangé s’attardèrent un instant sur le bouquet que tenait Ulem, puis elle le lui prit des mains.

« Allons les replanter là-bas à côté des autres, dit-elle en désignant une parcelle de terrain fleurie jouxtant le grand rocher où était sise sa maison. Comme cela…

— Lorsque tu passeras à côté tu penseras à moi, compléta-t-il. Oui, je sais. » Ils échangèrent un sourire complice et il se remémora la première fois qu’il lui avait offert un bouquet. « C’est une très ancienne coutume humaine, lui avait-il expliqué. Nous offrons des fleurs aux personnes, en général de sexe opposé, qui font vibrer notre cœur… pour lesquelles nous avons des sentiments, si tu préfères. » Le visage d’Iona s’était illuminé d’une franche jovialité qui l’avait pris au dépourvu. « Pour nous c’est bien différent, avait-elle répliqué. Nous piétinons les fleurs à l’occasion de cérémonies festives. Elles jouent également un rôle dans ce que nous appelons le rituel de la terre. »

La transplantation accomplie, ils entrèrent préparer le repas. Le mobilier était un assortiment insolite d’antique et de moderne : en bonne place à côté d’un modulofauteuil figurait une inconfortable chaise en bois ouvragé. Jusqu’aux ustensiles de cuisine, qui incluaient aussi bien un rustique pilon et son mortier qu’un couteau laser. Si les Elseviens avaient appris à accepter par commodité d’utiliser une part de la technologie introduite par les colons, pour le reste ils défendaient farouchement leurs racines et s’efforçaient de préserver leur mode de vie traditionnel.

Au dîner, Ulem orienta la conversation vers les nombreux frères et sœurs d’Iona, autant pour s’assurer qu’aucun d’eux ne débarquerait à l’improviste que pour détendre son hôte, car il avait déjà remarqué son relâchement quand les sujets familiaux étaient abordés. Il ne se risqua à approcher sa main de son avant-bras pour le lui caresser qu’après avoir avalé avec difficulté la dernière bouchée d’une espèce de pudding poivré – il avait décidément du mal à se faire à sa cuisine. Elle se contenta de hausser imperceptiblement ses longs sourcils graciles. Alors, il se pencha vers elle et l’embrassa tendrement. Elle accepta le baiser sans y répondre. Cette réserve dont elle était coutumière et refusait de se départir était irritante. Résolu à tenter le tout pour le tout, Ulem s’éclaircit la gorge et la regarda bien en face. « Tu sais, dans ce genre de circonstances nous autres humains avons tendance à nous allonger confortablement auprès de l’être aimé pour nous abandonner à nos épanchements naturels. C’est très agréable, comme tu pourras le vérifier si tu acceptes de t’étendre dans ta couche et de me laisser faire le reste.

— Oh, je sais ! Nous agissons de même.

— Alors ? Tu es d’accord ?

— Etant donné que toi et moi avons accompli tous les rites préconisés par Zar Y’olk le Haut, notre union va pouvoir se concrétiser dès ce soir » répondit-elle avec solennité.

Fantastique ! exulta Ulem, les yeux brillants. Mon instinct ne mavait pas trompé. Je sentais bien que cétait dans lair !

« Il y a toutefois une dernière étape à accomplir, ajouta-t-elle en fixant Ulem – lequel avait la bouche ouverte et était suspendu à ses lèvres. Pour nous Elseviens, c’est un acte naturel, mais d’après ce que m’a confié ma cousine Lin, qui le tenait de sa grand-mère, cela peut se révéler déstabilisant pour un humain.

— De quoi s’agit-il ?

— Cela s’appelle la transmutation. En principe elle s’opère à tour de rôle, mais comme tu es un humain nous devrons nous en tenir à une seule. Nos esprits vont communier un instant, puis tu quitteras ton corps pour rejoindre le mien et j’apprendrai à mieux te connaître.

— Quitter mon corps ? Ce n’est pas dangereux ?

— Il n’y a aucun risque, répondit-elle d’un ton rassurant. Et si tout se déroule comme prévu, après cela nous pourrons en venir à des relations plus physiques.

— C’est une forme d’hypnose ?

— J’ignore la signification de ce mot.

— Est-ce que cela implique que nous nous regardions droit dans les yeux ?

— En effet, c’est ainsi que cela débute. »

Ulem se mit à réfléchir. Il connaissait les techniques d’hypnose pour avoir consulté plusieurs banques de données traitant le sujet. Y résister ne devrait pas lui poser trop de problèmes, car il avait appris que seuls les individus consentants s’y abandonnaient complètement. En toute logique, les conséquences seraient superficielles et si cela pouvait rassurer Iona et la convaincre d’aller plus loin… « Combien de temps cela dure-t-il ? s’enquit-il.

— Cela dépend des individus. Je dirais une heure, tout au plus. »

Une heure ! Il ne s’était pas attendu à cela. Pourrait-il tenir aussi longtemps ? Et qu’adviendrait-il s’il ne résistait pas ? Que lui enjoindrait donc de faire Iona ? Jamais il n’avait eu à se soumettre à un tel acte de foi pour quiconque… Allons ! se morigéna-t-il. Iona s’était toujours montrée franche et directe envers lui, et si parfois il lui était arrivé d’être un peu cassante, à aucun moment elle n’avait fait preuve de déloyauté. Il feindrait de se laisser faire et ensuite ils passeraient à autre chose, voilà tout. « Allons-y donc » murmura-t-il d’un ton résigné.

Selon les instructions d’Iona, ils s’étendirent face à face sur le matelas du lit, qui épousa aussitôt leur anatomie. Elle riva ses yeux orange aux siens. Lui tentait de regarder sur les côtés : ses pommettes, son joli nez, ses sourcils. Par intervalles néanmoins leur regard se croisait et Ulem éprouvait de plus en plus de difficultés à ne pas être… aspiré ?

Ce fut précisément ce qui survint. Les cercles safran s’agrandirent et bientôt il n’y eut plus qu’eux et les pigments colorés à l’intérieur. Puis tout devint noir. Un instant Ulem eut une sensation de frôlement et son cerveau absorba quantité d’informations et d’images se succédant si rapidement qu’elles défiaient toute analyse. Alors tout cessa. Après coup, il eut le sentiment d’avoir revécu l’existence d’Iona en remontant le fil de l’âge adulte, de sa jeunesse et d’une grande partie de son enfance. S’il ne se trompait pas, il avait même eu accès à ses pensées les plus intimes ! Oui, désormais il la connaissait plus profondément qu’aucune femme – et il avait l’intuition pour le moins déplaisante que la réciproque était vraie.

Quand la lumière revint, il lui sembla qu’il contemplait son reflet dans un miroir. Pourtant, l’angle de vision n’était… pas correct ! Et la pièce ne contient pas de miroirs ! Choqué, Ulem réalisa que son corps reposait inerte et se demanda s’il n’avait pas trouvé la mort et ne flottait pas en l’air, réduit à l’état d’esprit désincarné. Sans en avoir décidé ainsi, il se rapprocha de son visage aux joues rondes. Il ressentit un souffle léger sur les doigts mauves qui venaient de se poser sur ses lèvres. Une seconde main aux longs doigts fins lui ferma délicatement les paupières.

« Ne t’inquiète pas, tu vis et respires normalement. (C’était la voix d’Iona.) Ton corps est dans un état catatonique. Ton esprit est en moi. Je t’avais bien prévenu, l’expérience peut être déconcertante pour un humain. Tu regagneras ton corps et reprendras le cours de ta vie dès que je le permettrai. »

La voix d’Iona avait laissé transparaître de l’amertume et de la sécheresse dans cette dernière assertion, ce qui provoqua l’inquiétude d’Ulem. Il essaya d’entrer en communication… sans succès. Sa tentative avait été aussi futile que pour un poisson de sortir de l’eau et de se mettre à marcher.

« Ta duplicité et ta malhonnêteté envers moi me causent une peine et un déchirement que tu ne peux concevoir. Les mesures que je suis contrainte de prendre me déplaisent au plus haut point, mais il m’est impossible d’agir différemment. »

Des mesures ? Quelles mesures ? Alarmé, Ulem s’efforça de nouveau de parler et de s’agiter, encore une fois en vain. Les éclairages qu’il avait maintenant de la personnalité d’Iona n’avaient rien de rassurant. Certes, « méticuleuse » et « bardée de principes » étaient les premiers mots qui lui venaient pour la décrire mais elle pouvait aussi se montrer rancunière et vindicative, voire intraitable. Le plus terrifiant demeurant que lui-même n’avait apparemment plus aucune prise sur les événements.

Iona se leva et alla chercher son P-com. Le code qu’elle composa parut familier à Ulem. Un hologramme de visage féminin se matérialisa et il entendit Iona saluer son interlocutrice. Le joli minois à l’expression intriguée appartenait à Violaine, l’une des anciennes conquêtes d’Ulem. Il n’eut pas le temps de s’interroger ni d’écouter l’entretien des deux femmes, car sans douleur, comme une porte qui se ferme, sa conscience de l’environnement s’éteignit subitement.

***

Il se réveilla sur la terrasse d’un café où vaquaient des droïdes aux bras chargés de plateaux contenant verres, bouteilles, carafes et flacons de diverses formes et dimensions. D’ici, on pouvait embrasser l’horizon du regard. Dans le lointain, Hanidèle rasait la cime des collines : il ne devait plus rester qu’une ou deux heures de clarté naturelle.

« Ton repos a duré une journée et une nuit, l’informa Iona. Bientôt tu seras de nouveau libre. »

Ah bon ? Quand exactement ?

Elle ne répondit pas, mais plutôt se tourna vers une table où semblait l’attendre une svelte blonde élégamment vêtue d’un tailleur blanc. Fen. Jusqu’à ce qu’Iona s’avance vers elle, Ulem contempla Fenentha stupidement, sans comprendre pourquoi cette dernière lui rendait son regard sans paraître le reconnaître. Puis brutalement, les implications s’imposèrent à lui et il réagit avec véhémence. Oh non ! Je ten supplie Iona ! Ne fais pas ça ! Ne lui dis rien de moi !

Iona demeura sourde à ses suppliques. L’instinct et l’esprit de déduction d’Ulem lui soufflaient qu’elle et lui ne pouvaient communiquer par la pensée – sinon pour quelle raison lui parlait-elle à voix haute chaque fois qu’elle s’adressait à lui ? – mais il refusait de se résigner à sa condition d’observateur muet et impuissant.

Elles se saluèrent, puis Iona s’assit en face de Fenentha et elles commandèrent des rafraîchissements. Les pires craintes d’Ulem se confirmèrent lorsque la première déclara tout de go : « Je tenais à vous rencontrer car nous avons une connaissance commune qui travaille à la Centrale des Eaux, Ulem Beltran. »

Les yeux de Fenentha s’arrondirent d’étonnement, tandis qu’Ulem, horrifié, avait l’impression d’osciller sur le rebord d’un gouffre sans fond. « Vous ne venez donc pas vous renseigner sur la prochaine réception organisée par la Sevex ? (C’était le nom de l’entreprise de loisirs où était employée Fenentha.) 

— Non. Il m’a fallu trouver ce prétexte pour vous rencontrer plus facilement. Je ne pouvais vous dire ce que j’ai à dire par communicateur.

— Et de quoi s’agit-il ? »

Il y avait de l’appréhension dans la voix de Fen, et Ulem sentit son propre esprit se contracter, se recroqueviller comme pour mieux absorber l’impact à venir.

Iona prit une longue inspiration. « Ulem a commencé à me courtiser il y a trois mois environ. Il m’avait dit être célibataire et j’ignorais qu’il avait des relations intimes avec vous. Nous nous sommes fréquentés d’abord de façon espacée puis de plus en plus régulièrement, mais toujours pendant les mêmes moitiés de semaine. Le reste du temps il prétextait se rendre dans la ville de Yachitan, alors qu’en réalité il était en votre compagnie. Je suis vraiment désolée, mais il nous a menti et trompé toutes les deux. »

Ça y était. A présent c’était sûr, Ulem tombait en chute libre. Nooooooooon ! hurla-t-il silencieusement. Le sang avait reflué de la tête de Fen et ses yeux s’étaient embués. « Ce n’est pas possible ! protesta-t-elle la gorge nouée par l’émotion.

— Hélas si. » Iona retira de son sac à main une holocam compacte avec laquelle elle projeta le film qu’ils avaient pris l’après-midi où ils s’étaient baignés dans le fleuve Wun. Elle figea l’image au moment où tous les deux étaient enlacés, en train de poser devant l’objectif. A ce stade, Fenentha se cachait la figure des deux mains et regardait entre ses doigts. Iona mit fin au supplice en arrêtant l’appareil.

D’une toute petite voix altérée par l’émotion, Fenentha demanda : « Vous avez eu des… rapports ?

— C’est bien pire que cela. Nous avons accompli ensemble les rites d’union des âmes et nous sommes joints spirituellement. Dorénavant et jusqu’à notre trépas, nous sommes liés. »

Il y eut un silence, puis Fenentha baissa les paupières et, les lèvres tremblantes, laissa échapper de longs sanglots entrecoupés de reniflements. Ulem se sentait presque autant meurtri de ne pouvoir exprimer ses émotions ni la consoler que de la voir dans cet état. Il en voulait terriblement à Iona d’appliquer une justice aussi inhumaine – faisant taire la voix lui murmurant qu’il était le premier responsable de la situation. Et l’Elsevienne se prévalait d’un « lien » privilégié ? En ce qui le concernait, il était certain de pouvoir regagner son indépendance aussitôt qu’elle l’aurait libéré ! Du moins si elle se décidait à le faire. Le doute horrible s’insinua, mais Ulem le rejeta avec virulence : elle lui avait affirmé le délivrer prochainement et était femme de parole. Il devait s’en tenir à cela sous peine de devenir cinglé.

Iona attendit que les pleurs de l’humaine se fussent espacés. Elle s’exprima ensuite d’une voix où perçait une profonde tristesse. « Nous ne sommes pas les premières de ses victimes. Il y en a eu d’autres, et la liste s’allongera si nous ne réagissons pas.

— Comment… le savez-vous ? hoqueta Fenentha.

— J’ai contacté deux d’entre elles, Violaine et Clotilde. Quand je leur ai raconté mon infortune, chacune a bien voulu évoquer sa relation avec lui, en me précisant les dates exactes. Cela remonte à quatre ans en arrière. Ulem entretenait ces deux liaisons alternativement, de la même manière qu’il en a usé avec nous jusqu’à présent. Et il y a aussi un fait décisif qui me permet de prédire que son comportement n’évoluera pas. Bien que je l’aie rencontré depuis moins longtemps que vous, je crois connaître dans le détail chaque aspect de sa personnalité. »

Non, cesse de lui parler de moi ! Tu n’as pas le droit de dévoiler ma vie ni qui je suis. Je t’en supplie, tais-toi donc !

Fenentha fronça les sourcils et contempla son interlocutrice de ses yeux rougis, dont le bleu des iris paraissait plus pâle. « A cause de ce… ce lien spirituel dont vous parliez ?

— Exactement. Ulem recherche le frisson du danger, il retire du plaisir de ses mensonges. C’est un équilibriste qui n’aime rien tant qu’évoluer sur la corde raide. C’est une drogue pour lui. (Elle caressa de la main son appendice occipital et Ulem ressentit le contact de ses doigts.) Il ne pourra jamais entretenir une relation unique avec une femme. Pourtant nous l’aimons toutes les deux et peut-être inconsciemment aimons-nous une part de sa fausseté.

— Parlez pour vous ! C’est un salaud, une ordure !

— Vous dites cela maintenant, mais la prochaine fois que vous l’aurez en face de vous, qui sait comment vous réagirez ? (Fenentha haussa les épaules, la mine déconfite.) Je sais quant à moi qu’il me faudra le partager si je veux le garder, car si je brisais son esprit rebelle il ne serait plus lui-même. Cependant, je préférerais le partager avec vous plutôt qu’une autre.

— Et pourquoi cela ?

— Parce que je vous connais à travers lui.

— Vous me connaissez ? Comment est-ce possible ? Il vous a parlé de moi ?

— Oh ! que non, il s’en est bien gardé. Toutefois, cette union spirituelle que j’évoquais comporte des échanges d’informations parfois involontaires.

— J’ai du mal à comprendre.

— Je ne peux vous en dire plus. Mon peuple préfère garder le secret sur certaines pratiques que nous jugeons sacrées.

— Je suppose que je dois donc vous croire sur parole… En tout les cas, je ne suis pas partageuse.

— Ni moi non plus. Mais si vous tenez réellement au couple que vous formiez tous les deux, si vous aimez encore Ulem, vous apprendrez à le devenir.

— Je dois réfléchir à tout cela et avant tout me remettre, marmonna Fenentha. (Ses yeux se posèrent sur son verre qu’avait déposé un droïde sans qu’elle le remarque et elle le porta à la bouche, en absorbant le contenu à grands traits.) Tout cela est… nouveau pour moi, bredouilla-t-elle en essuyant une larme.

— Avant que nous nous séparions, je dois vous prévenir qu’Ulem sait que nous nous sommes rencontrées aujourd’hui. »

Fenentha la dévisagea mais comprit à sa physionomie fermée que son interlocutrice n’était pas disposée à en révéler davantage.

Elles se levèrent d’un commun accord et se quittèrent, Fenentha les épaules voûtées, Iona d’une démarche ample et volontaire, plus fière que jamais.

Tout au long du trajet du retour, Iona resta silencieuse. Ulem devina qu’elle était affectée par sa rencontre avec Fen davantage qu’elle n’aurait voulu l’admettre. Quant à lui il en avait plus qu’assez de cette invisible prison où elle le tenait confiné. Son impatience croissait et les secondes s’égrenaient avec une invraisemblable lenteur, le paysage défilant avec une paresse indolente. Dans quel état retrouverait-il son corps ? Iona allait-elle tenir parole ? Et si oui, recouvrerait-il toutes ses facultés ? Ces questions, Ulem ne cessa de les ressasser, jusqu’au moment tant attendu où enfin elle pénétra dans la chambre où reposait toujours son enveloppe charnelle – dont la peau avait pris une inquiétante teinte cireuse. « Il était temps que cela se termine, murmura Iona en se massant l’arrière du crâne. La transmutation ne se prolonge pas aussi longtemps, normalement. »

Libère-moi, maintenant ! Immédiatement !

Elle ouvrit manuellement les paupières de son corps et scruta ses yeux. Le transfert proprement dit fut rapide et brutal. L’esprit d’Ulem, catapulté en avant, subit une décharge électrique et tout s’assombrit. Ensuite, insensiblement, les cellules nerveuses de son cerveau se réveillèrent. Il ne reprit possession de ses sens que progressivement, observant cinq bonnes minutes le plafond et le visage d’Iona avant que leurs contours se précisent. Dans l’heure qui suivit, il s’efforça en vain de parler ou de remuer, tandis qu’elle pratiquait sur lui des massages ponctuels et accentués destinés à stimuler muscles et nerfs. L’effet escompté fut finalement obtenu : Ulem redevint capable de se mouvoir et de s’exprimer dans une faible mesure. « Tu n’avais pas le droit… de faire cela », murmura-t-il. Sa langue était râpeuse, sa gorge et ses lèvres, desséchées. Iona lui donna un verre d’eau qu’il but à petites gorgées précautionneuses.

« Je ne pouvais pas savoir que les humains étaient à ce point déloyaux. A moins que tu ne sois pas représentatif de ceux de ton espèce ? C’est ce que j’incline à croire, car avant de te rencontrer je ne me souviens pas avoir été attirée par un humain.

— C’est du kidnapping pur et simple, poursuivit Ulem sans paraître l’entendre. Une forfaiture indigne ! (Il darda sur elle un regard dépourvu de toute aménité.)

— Tu as le premier kidnappé mon cœur. Je t’ai donné ma confiance et tu as abusé de ma naïveté. Il était juste que tu sois à ton tour trahi, ne serait-ce que pour apprendre ce que l’on ressent à subir une imposture.

— Tout est fini entre nous. Je ne te pardonnerai pas ce que tu nous as fait, à Fen et moi. »

Iona eut une moue réprobatrice. Son expression était celle d’une mère considérant un enfant capricieux et irresponsable, ce qui eut le don d’irriter Ulem davantage encore. « Tes paroles sont dictées par la colère. Tu t’apercevras dans les jours à venir que tu peux désormais difficilement te passer de moi. Il serait futile d’essayer de revenir en arrière car le lien qui a été créé ne peut être détruit que par la mort de l’un de nous deux. Et je sais que tu n’es pas un meurtrier. »

Ulem garda le lit la nuit suivante et toute une journée. Ses repas lui étaient apportés par Iona mais elle ne mangeait pas avec lui et évitait sa compagnie. Ulem avait beau se focaliser sur sa propre personne, il ne voyait pas de quel lien elle avait parlé. Lorsque ses jambes furent tout juste assez solides pour le porter il s’en alla comme un voleur, profitant d’une des absences d’Iona. Il était persuadé que jamais plus il ne croiserait son chemin – ni celui d’aucune autre Elsevienne à la peau mauve, s’il avait son mot à dire.

Ulem passa chez un médecin, qui lui prescrivit des fortifiants et signa un formulaire électronique justifiant auprès de la Centrale des Eaux d’Arcasie ses deux jours d’absence. Se sentant encore faible, Ulem regagna son appartement. Le droïde de Fen l’attendait sur le seuil, les bras chargés de ses vêtements, crèmes, lotions capillaires et divers produits d’hygiène et de beauté confiés à sa compagne. Ou plutôt, son ex-compagne. Le droïde n’était porteur d’aucun message. Ulem soupira, déverrouilla sa porte et, les lèvres serrées, récupéra ses affaires.

Le lendemain, son état physique en nette amélioration, il reprit le travail. Toute la journée il évita Falmir – ce dernier n’aurait pas manqué de s’enquérir de l’évolution de la situation et il n’était pas pressé de lui raconter l’épouvantable fiasco. Il ne s’avouait pas tout à fait vaincu cependant. Ainsi le soir venu, il prit son courage à deux mains et se rendit chez Fenentha. Elle lui permit d’entrer mais son visage n’aurait pas juré dans une galerie de statues glacées.

Comme il le lui expliqua, elle devait lui pardonner son écart car c’était le premier et le dernier, seuls la curiosité qu’il éprouvait envers les Elseviennes et un défi stupide lancé par les collègues de travail étaient à l’origine de cette regrettable mésaventure. Quant à Iona, elle s’était montrée d’autant plus jalouse qu’ils n’avaient en aucun cas couché ensemble. « Voilà pourquoi elle a fait en sorte de détruire notre couple ! »

Fenentha le laissa discourir sans l’interrompre. Puis : « C’est inutile, Ulem. Iona m’a transmis les coordonnées de Violaine et de Clotilde, qui ont corroboré ses dires. Tu t’es comporté avec elles comme avec nous deux. C’est-à-dire comme un véritable enfoiré. Je ne veux plus rien avoir à faire avec toi. »

Sa voix avait un peu tremblé, mais son expression – c’était la première fois qu’elle le toisait ainsi – était ferme et résolue. Ulem comprit qu’il était inutile d’argumenter.

Un mois s’écoula. Ulem se croyait plein de ressources, pourtant il constata que son entrain et son ardeur à courtiser les demoiselles au physique avantageux avaient passablement diminué. Sans doute s’était-il trop investi dans ses dernières relations. Curieusement, il pensait plus souvent à Iona qu’à Fen. Il se la représentait dans ses travaux de couture ou se rendant au marché, son panier à la main, avec une précision à vous couper le souffle. C’était au point où il finit par se demander si ce qu’il évoquait ne relevait pas davantage de la vision que du souvenir. Dès qu’il le souhaitait sa troublante présence s’évanouissait, il n’éprouvait aucune difficulté à se concentrer sur un autre sujet et il pouvait s’écouler plusieurs jours sans que son image ne lui revienne à l’esprit, mais tout de même, cela avait quelque chose de déconcertant. Le lien mentionné par elle existait-il réellement ?

« Allons donc ! se tança-t-il, tout cela n’est que fumisterie superstitieuse ! »

A plusieurs reprises il approcha divers membres de la gent féminine – il choisissait des touristes de passage, désireux de ne plus s’embarrasser d’une relation à long ou moyen terme – sans démontrer suffisamment de conviction ni de sincérité. Un jour pourtant il parvint à ses fins. La nuit qu’il vécut avec la splendide Nadarienne aux interminables cils langoureux, à la peau d’ébène veloutée et aux formes rebondies aurait dû être des plus torrides. Et certes, le plaisir physique fut bien au rendez-vous. Une fois l’acte accompli cependant, la vacuité de ses sentiments le submergea. Tous ses efforts et ses démarches pour donner un sens à sa vie ou à tout le moins rechercher l’extase lui semblaient fades et sans intérêt : autant d’entreprises vouées à l’échec. Quand il chercha à se souvenir d’une période plus heureuse, ce fut l’image d’Iona qui s’imposa encore – avec une vérité toujours aussi prodigieuse. En se concentrant Ulem acquit même la certitude qu’elle avait pour ainsi dire conscience de sa présence. Quelques jours plus tard, il renouvela l’expérience en essayant d’analyser son déroulement. Il la vit tout d’abord s’avancer de sa démarche souple et sensuelle vers des champignons dorés dans des bois détrempés par la pluie. Que cette présence fut tellement agréable à regarder et émouvante, il ne pouvait se l’expliquer. L’épreuve qu’elle lui avait fait traverser lui restait pourtant en travers de la gorge ! Elle n’avait pas réalisé qu’il l’observait. Mais soudain elle se figea et le cœur d’Ulem fit un bond dans sa poitrine. Elle pense à moi ! Quand bien même sa raison s’évertuait-elle à nier l’évidence, celle-ci s’imposait envers et contre tout. Il essaya de lui transmettre des pensées, sans obtenir de résultat. Sans plus de succès, il fit de son mieux pour se concentrer et écouter ce qu’elle aurait à dire.

Elle était une présence pour lui et lui pour elle, ni plus ni moins.

Cependant une brèche avait été ouverte, et Iona s’y immisça de plus en plus fréquemment. « Tu t’apercevras que tu peux difficilement te passer de moi », avait-elle affirmé. Il combattit farouchement cette idée car il voulait croire que son indépendance lui importait plus que tout. Mieux valait enfouir son image au plus profond et l’oublier pour toujours.

La méthode parut fonctionner… du moins tant que ses activités s’avéraient suffisamment astreignantes. Le reste du temps il se complaisait à la rejoindre mentalement, où qu’elle fût. Un soir, il s’arma de résolution et embarqua sur le glisseur qui remontait le fleuve Wun. Non sans raideur, il descendit à l’arrêt le plus proche du promontoire. De là il laissa ses pas le guider jusqu’à la demeure d’Iona, se persuadant qu’il venait « juste mettre certaines choses au point. » En longeant la fenêtre qui donnait sur le séjour, il l’aperçut assise en face de Fenentha. Toutes deux buvaient à petites gorgées du thé comme des amies de longue date. Ulem secoua la tête. Peu importe à quelle espèce elles appartiennent, les femmes sont décidément des créatures déroutantes. Résigné, il franchit le seuil. Sa vie allait prendre nouvelle tournure.