Rugby : Le French Flair

Publié le 17 avril 2014 par Levestiaire @levestiaire_net

Vous en avez forcément entendu parler. Vous ne savez pas vraiment ce que c’est mais ça ne vous dérange pas. Le nom sonne bien, ça doit être un nouveau courant artistique post-hipster trop tendance, c’est peut-être une chanson de Julien Doré ? Ou un concept un peu naïf, un peu éculé, que les jeunes de moins de 45 ans ne peuvent pas connaitre et que les autres croient avoir connu. Un rêve d’un autre temps qui ne deviendra jamais réalité, un peu comme le monstre du Loch Ness, une victoire des Irlandais face aux All Blacks ou Martin Castrogiovanni avec les cheveux propres.

Qu’est ce ? Existe-t-il ? L’a-t-on jamais vu ? Le Vestiaire est parti à la recherche du French Flair.

Quand on ne sait pas par où commencer, il faut procéder par élimination. Nous avons émis l’hypothèse suivante : le French Flair ne se trouve ni dans les mains de David Marty, ni dans les pieds de Jean-Baptiste Poux. Ces deux pistes mises de côté, notre enquête a débuté comme toutes les autres. Nous avons cherché le French Flair aux endroits où il a été aperçu pour la dernière fois, c’est à dire dans les délires des plus grands mythomanes du rugby français. Nous nous sommes donc infligés les passages les plus mièvres de la bibliographie de Denis Lalanne, les articles les plus merdiques – la sélection a été très difficile – de Richard Escroc, l’imposteur qui se prend pour son successeur, l’intégrale des chroniques-somnifères de Pierre Villepreux et enfin un édito de Jacques Verdier tiré au hasard.

Juste avant le nervousse brekdaoune, nous sommes parvenus à cette définition approximative :

Le French Flair serait un grain de folie, une magie fragile, un irrésistible souffle d’euphorie qui balaye le terrain de large en large, une inspiration génialement française qui emporte les trois-quarts les plus élégants du monde vers la ligne d’essai adverse, la gloire éternelle et le dessous des jupons des petites Anglaises. Le French Flair, c’est l’inné. C’est le TALENT. Le french flair, c’est le contraire du travail. C’est la branlette. C’est la suffisance. Le French flair, c’est l’intime conviction que nos joueurs ont au fond d’eux-mêmes quelque chose de plus que les autres. Ce quelque chose n’est donc pas Henry Chavancy, puisque l’Irlandais Jonathan Sexton l’a aussi. Ce quelque chose, c’est un coq.

Le French flair, c’est 3 finales de coupe du monde, perdues certes mais quand même, plus une flopée d’exploits sans lendemain auxquels on a pris la sale habitude de donner un nom, histoire de les faire rentrer dans la mémoire collective et de bâtir notre propre légende à partir de victoires dans des matchs sans enjeu. Heureusement que les Néo-Zélandais ou les Gallois ne sont pas assez cons – ou sont trop modestes – pour baptiser leurs beaux essais, ils y passeraient tellement de temps qu’ils n’en auraient plus assez pour les marquer. Nous ça va, on arrive encore largement à les compter. Et si nous réfléchissions ensemble à un nom grandiloquent à donner au prochain essai d’envergure du XV de France ? Comme ce genre d’apparition survient tous les 10 ans environ, et que l’essai à la dernière seconde contre les Anglais semble correspondre à la description, il nous reste à peine 9 ans et 11 mois pour trouver un nom à notre prochain exploit sans lendemain. Dépêchons-nous ! Voici quelques propositions :

-   L’essai Bleu Blanc Rouge

-   l’Essai de la Fin de Tous les Temps Eternels

-   Le Plus Bel Essai du Monde Connu et de Tous les Autres et Aussi Des Réalités Parallèles Comme dans Inception

-   L’Essai Moi Chanter

En tant que téléspectateurs exigeants, nous ne laissons généralement à nos représentants, quelle que soit leur discipline sportive, que trois options : la gloire temporaire pour une victoire, la gloire éternelle pour une défaite en finale, le mépris pour tout autre résultat. A la différence du commun des autres supporters, le rugbyphile initié au French Flair n’attend pas simplement de son équipe qu’elle gagne. Il veut qu’elle gagne AVEC PANACHE, en respectant les enseignements du French Flair. Quand les Anglais, peuple vulgaire, se satisfont d’un titre de champion du monde acquis à la force d’un jeu d’avants tout moche et d’un buteur tellement régulier qu’on se faisait chier, un esthète de l’ovalie comme Richard Escroc refuserait de gagner le Challenge Européen grâce aux horribles charges de Mathieu Bastareaud, dont la brutalité et surtout l’efficacité mettent terriblement en danger les valeurs du French Flair. Le type, qui se dit expert rugby, pense SERIEUSEMENT que seuls les courses chaloupées et les cadrages-débordements de Gaël Fickou peuvent mener le XV de France vers les lendemains et les troisièmes mi-temps qui chantent. Faudra penser à l’emmener voir un match, un jour. Et puis il nous filera sa recette de space-cake, l’ami Richard, parce que quand on  en est à ranger Julien Puricelli et Fabien Barcella parmi les glorieux anciens du XV de France (si si, regardez), c’est que c’est de la bonne. Il doit mettre de la Mongolienne.

Le concept de French Flair vous parait déjà un peu prétentieux. Une fois replacé dans son contexte, celui du rugby d’après 1995, vous allez voir qu’il est incroyablement con. Contrairement à Richard qui fait la sieste devant les matchs du Top14 (voilà une chose qu’on ne pourra pas lui reprocher), vous vous êtes peut-être aperçu que les défenses atteignent un niveau d’organisation assez machiavélique. Quand il suffisait à Guy Boniface ou à Jean Dauger de battre un défenseur pour marquer, il faut aujourd’hui passer au moins trois rideaux pour voir l’en-but. Et comme dans les jeux vidéo, plus on est près de la fin, plus ça devient difficile. Il faut d’abord franchir le niveau du méchant pilier de 125 kg et qui court à 30 km/h, appelons-le Gurthrö Steenkamp, qui menace très sérieusement de vous arracher la seule tête que vous avez. Vient ensuite le niveau 2, celui du flanker que nous appellerons Gherard Vosloo, qui revient en travers pour vous couper en deux. Pour les survivants, le niveau 3 est celui de l’arrière, n’importe lequel, qui attend tranquillement pendant que ses ailiers referment le piège et vous poussent à faire une mauvaise passe ou à garder le ballon au sol. Ces trois barrages posent de sérieux problèmes à tous les joueurs qui ne s’appellent pas Wesley Fofana, et ils sont nombreux. Inutile de préciser que chaque équipe dispose d’un spécialiste de la défense, qui passe une vie de merde à regarder des animations 3D sur un ordinateur et à décrypter toutes les combinaisons utilisées par l’équipe adverse au cours des 25 dernières années, entrainements compris. Marquer un essai est devenu un exploit, qu’il soit personnel ou collectif. Et cet exploit, non content d’être réalisé, devrait en plus être le fruit d’un heureux hasard, d’un grain de folie génialement français, d’une tentative suicidaire de cadrage-débordement. Incroyablement con, non ?

Et pourtant, certains s’acharnent à chercher du talent là où il y a principalement du travail. Après les Google Glass, voici les French Flair Glass : un peu comme des lunettes 3D, quand on les porte, on voit tout en French Flair. Quand Gaël Fickou profite du travail de toute une équipe et fait une demi-feinte de passe pour éliminer le dernier défenseur qui était déjà dans le vent, Richard y voit du French Flair à l’état pur. Sorry Richie : les rares fois où ce fameux hasard fait son apparition, il n’est qu’une illusion. Les crochets de Brice Dulin, si prodigieux, si déroutants soient-ils, sont TRAVAILLÉS quotidiennement. Les changements d’appuis de Wesley Fofana sont RÉPÉTÉS jusqu’à plus soif. Les en-avant de Thierry Dusautoir sont minutieusement PRÉPARÉS à l’entrainement. Et ça marche pour plein d’autres choses de la vie. Laurent Ruquier n’invente pas ses vannes en direct. Les filles ne sont pas aussi belles au naturel. Laurent Ruquier non plus n’est pas aussi belle au naturel.

Le French Flair, c’est le Père Noël à l’envers. Y’a vraiment que les vieux pour y croire. 

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