Bombardements

Publié le 28 mai 2014 par Theatrummundi

Karl Kraus


Je ne connais pas personnellement d'auteur qui ait décrit plus magistralement que Karl Kraus le sentiment de résignation et d'impuissance avec lequel la plupart d'entre nous subissent aujourd'hui le pouvoir de la presse et des médias. « C’est le journalisme », a-t-on envie de dire, comme on dit, dans d'autres circonstances : « C’est la guerre ». Pour ne parler que d'un aspect qui n'est probablement ni aussi important, ni aussi secondaire qu'on le croit généralement, mais qui est, en tout cas, très révélateur, je ne rencontre pratiquement pas d'intellectuel digne de ce nom qui attende du journalisme à prétentions intellectuelles autre chose que le pire, c'est-à-dire la superficialité et l'à-peu-près, la simplification grossière, le mensonge par omission et par sélection et la servilité devant les valeurs (momentanément) imposées. Mais c'est le genre de constatation qu'on ne fait généralement qu'en privé. Le phénomène journalistique a fini par acquérir le caractère complètement impersonnel et anonyme d'une puissance naturelle contre laquelle il serait ridicule et absurde de se révolter publiquement. Le fait que la mise en garde et la critique abstraite proviennent parfois des journalistes eux-mêmes signifie simplement que leur invulnérabilité et leur impunité sont réellement devenues totales. La grandeur de Kraus est de n'avoir accepté ni l'impersonnalité ni la normalité du phénomène, d'avoir choisi de citer des textes et des noms de désigner des responsables précis de la médiocrité, de la malhonnêteté et de la bassesse « ordinaires ».

Jacques Bouveresse, C'est la guerre - C'est le journal

Premier paragraphe de la préface à la version scénique des Derniers Jours de l'humanité, de Karl Kraus, aux éditions Agone

Karl Kraus


Je ne connais pas personnellement d'auteur qui ait décrit plus magistralement que Karl Kraus le sentiment de résignation et d'impuissance avec lequel la plupart d'entre nous subissent aujourd'hui le pouvoir de la presse et des médias. « C’est le journalisme », a-t-on envie de dire, comme on dit, dans d'autres circonstances : « C’est la guerre ». Pour ne parler que d'un aspect qui n'est probablement ni aussi important, ni aussi secondaire qu'on le croit généralement, mais qui est, en tout cas, très révélateur, je ne rencontre pratiquement pas d'intellectuel digne de ce nom qui attende du journalisme à prétentions intellectuelles autre chose que le pire, c'est-à-dire la superficialité et l'à-peu-près, la simplification grossière, le mensonge par omission et par sélection et la servilité devant les valeurs (momentanément) imposées. Mais c'est le genre de constatation qu'on ne fait généralement qu'en privé. Le phénomène journalistique a fini par acquérir le caractère complètement impersonnel et anonyme d'une puissance naturelle contre laquelle il serait ridicule et absurde de se révolter publiquement. Le fait que la mise en garde et la critique abstraite proviennent parfois des journalistes eux-mêmes signifie simplement que leur invulnérabilité et leur impunité sont réellement devenues totales. La grandeur de Kraus est de n'avoir accepté ni l'impersonnalité ni la normalité du phénomène, d'avoir choisi de citer des textes et des noms de désigner des responsables précis de la médiocrité, de la malhonnêteté et de la bassesse « ordinaires ».

Jacques Bouveresse, C'est la guerre - C'est le journal

Premier paragraphe de la préface à la version scénique des Derniers Jours de l'humanité, de Karl Kraus, aux éditions Agone