Histoire gratuite: votre santé c'est notre avenir (3ème partie)

Par Eguillot

L'histoire gratuite d'aujourd'hui est issue du recueil Votre Santé, c'est notre avenir (thriller/polar), paru en mai 2014. Elle restera une semaine sur ce blog avant de disparaître. Vous pouvez vous la procurer sous format ebook sur mon site d'auteur, Amazon, Apple, Kobo et la Fnac, ou vous procurer le recueil complet sous format ebook et papier sur Amazon, ou sous format ebook sur Apple, Kobo et la Fnac. Et si vous habitez dans la région parisienne et que vous souhaitez vous procurer un exemplaire dédicacé du recueil, bien sûr, vous pouvez vous rendre à l'une des séances de dédicace indiquées sur la colonne de droite de ce blog. Ceci est la troisième et dernière partie de cette novella réservée à un public averti (désolé pour le retard d'une journée!).

Vick reprit enfin le contrôle. Ce sacré souvenir avait été si vivace... Son cœur battait sans doute presque aussi vite que l’avait fait celui de Gilles en cet instant de terreur pure où il avait cru se faire repérer. Il le laissa se calmer tout en balayant du regard le couloir.

Personne pour le moment. Si son enfoiré de cousin l’apercevait... Peut-être son masque l’empêcherait-il de le reconnaître, mais il ne pouvait miser là-dessus. Il devait se fier au conseil de Mélanie, rentrer dans cette pièce puisqu’elle était inoccupée, et y faire le mort jusqu’à la fin de la journée. Après quoi, il aurait le champ libre. L’un des souvenirs de Gilles recelait forcément la clé de l’énigme. Il poussa donc le double battant et alluma. A tout hasard, il mit aussi en marche l’ordinateur. Celui-ci prit son temps pour démarrer, et comme Vick s’y attendait, demanda un mot de passe. Peut-être Gilles le connaissait-il ?

Seul le silence répondit à son interrogation. L’autre ne semblait pas disposé à intervenir de nouveau. Vick décida malgré tout de laisser le poste allumé. Si quelqu’un venait à entrer, il ferait mine d’en avoir terminé et l’éteindrait afin de ne pas éveiller les soupçons.

L’idée de se terrer une nouvelle journée entière alors que la réponse était sans doute si proche ne lui souriait pas plus que ça, mais mieux valait jouer la patience. Il se cala dans le fauteuil de bureau à haut dossier et chercha à questionner l’autre derechef, cette fois à propos du XT-07. Sans plus de résultat. Ça ne fonctionnait décidément pas ainsi.

Dépité, il s’empara de son téléphone portable et se mit à parcourir les applications, sans enthousiasme. Au bout d’un certain temps, il finit par retirer son masque. Le temps s’égrenait, à peine rythmé par les allées et venues qu’il percevait dans le couloir. Il avait couru le risque d’allumer pour une simple raison : s’il s’était fait surprendre dans le noir, il était bon pour que l’alerte soit donnée aussi sec. Le couloir était de toute façon éclairé, sa présence ne pouvait donc pas être décelée de cette manière. A plusieurs reprises, il se releva pour s’étirer, et fit même une centaine de pompes.

Sur le coup de 17h30, l’envie d’uriner qui était montée en lui au cours de ces longues heures se fit pressante. La plupart des scientifiques devaient avoir terminé leur journée, il décida donc de risquer une sortie.

Toujours éclairé à intervalles réguliers par des globes blafards, le couloir était inoccupé. Il s’avança silencieusement. En dépassant l’une des nombreuses portes de part et d’autre, il perçut un son de voix étouffées. Il continua. Nulle part, il ne voyait de toilettes. A une première intersection, il sentit la présence du spectre, sans doute pris dans l’un de ses souvenirs. Il lui résista et poursuivit tout droit sans ralentir. Chacun de ses pas était calculé pour n’émettre aucun son, exercice malaisé avec ce besoin lancinant. De nouveaux croisements se succédèrent. Il choisit de ne pas bifurquer faute d’apercevoir une indication salvatrice. L’autre, en la circonstance, ne l’aidait pas plus qu’il ne l’avait fait chaque fois qu’il avait voulu l’interroger directement.

Au bout du corridor, il repassa son badge, irrité au plus haut point, bien décidé à ne pas faire demi-tour. Le sol lisse ciré se transforma en moquette et Vick déboucha dans le vaste couloir circulaire qui d’après le plan qu’il avait étudié – lequel ne mentionnait malheureusement pas les sanitaires – ceignait le périmètre intérieur réservé aux laboratoires. Il prit à gauche, choix dont il n’eut qu’à se féliciter quand, quelques dizaines de mètres plus loin, il aperçut sur un panneau la double silhouette qu’il cherchait. Il s’engouffra dans la partie dévolue aux hommes. Elles étaient si propres et spacieuses que faire ses besoins en ces lieux lui parut incongru, pour le coup.

Il ne s’attarda pas après s’être soulagé, ressortant sur-le-champ pour revenir sur ses pas... jusqu’à percevoir, dans le couloir en courbe, les échos d’une conversation. Deux hommes au moins, qui venaient vers lui.

Il fit aussitôt demi-tour et se mit à trotter. Craignant que l’un des deux n’ait pour objectif les lieux d’aisance, il prit le parti de se cacher un peu plus loin. Il eut à peine le temps de lire la plaque « Salle Rothschild » sur l’une des portes, qu’il ouvrit celle-ci à la volée, puis referma le plus discrètement possible. Se retournant, il poussa un soupir de soulagement. Inoccupée, elle aussi. Logique à cette heure-ci, au demeurant, car il s’agissait d’une vaste salle de réunion dont un immense bureau en noyer massif de forme oblongue occupait le centre. Le cuir des fauteuils brillait dans le jour déclinant provenant de la baie vitrée. Chaque emplacement en face d’eux était équipé d’un micro.

L’autre était de retour, réalisa-t-il soudain. Ce qu’il se représenta comme une grande aile faite d’un matériau souple s’enroula autour de sa conscience pour l’étouffer en un rien de temps. Vick se retrouvait tout à coup incapable d’agir, réduit à seulement pouvoir écouter et voir au travers d’yeux différents des siens.

La pièce est vide, comme il l’avait espéré. Gilles entreprend de longer les fauteuils, le cœur battant. Il joue plus que sa carrière dans cette affaire. A plusieurs reprises, il s’est surpris à presque regretter avoir été présent dans les toilettes, ce jour-là. Le vieux Servan et Damelin se croyaient seuls. Il s’apprêtait à tirer la chasse quand il avait reconnu leurs voix – il avait automatiquement suspendu son geste.

« Nous avons beaucoup misé sur ce coup, vitupérait le vieux, si jamais la commission d’appel ne fait pas passer ta merde de Limolin, on va perdre une bonne part du bénéfice de ces dernières années.

Dois-je te rappeler, rétorqua froidement Damelin, qui est venu redresser ton affaire à l’époque où elle piquait du nez ?

Inutile. Tu le fais assez souvent.

De quoi as-tu peur ? La commission d’appel est pratiquement à nous.

Tout est dans le “pratiquement”. Je n’aime pas l’incertitude. Minimale ou pas, je m’en branle. C’est quand même un putain de médicament à plus d’un milliard d’euros.

C’est ce qu’il doit nous rapporter, oui. Mais il nous a coûté beaucoup moins.

Peu importe. Qui te dit que nos concurrents ne vont pas essayer d’en développer un autre du même type, si on est recalés ? Et là, le marché nous file pour de bon entre les doigts.

Toujours ta parano. On n’échouera pas. La soirée au château de Crussy permettra de régler les derniers détails.

Juste la veille de la décision. Bordel, c’est quand même très risqué. » Il tira la chasse de son côté, ce qui masqua une partie des mots suivants. « ... une réunion vendredi après-midi. Nous trois et ton poulain, Henri. Je veux vérifier tous les détails.

S’il n’y a que ça pour te rassurer », lâcha d’un ton goguenard Damelin.

Cela avait tout juste laissé le temps à Gilles de s’équiper. Il lui manquait cependant un élément crucial, le lieu. Pour l’obtenir, il avait pris un risque terrible, en jouant auprès de Marlyse Remaclo le messager d’Henri Lempereur. Cela s’était passé dans la matinée du jour J. « J’ai croisé Henri, avait-il dit en pointant son nez dans le bureau de l’assistante de direction, et il m’a chargé de vous demander si la salle de réunion de cet après-midi n’aurait pas changé ? »

L’autre était tombée à pieds joints dans le panneau. « Et pourquoi donc ? avait-elle répondu de sa voix claironnante. C’est toujours la Rotschild. »

Muni du précieux renseignement, il n’avait eu qu’à se glisser dans ladite salle à l’heure du déjeuner.

A présent, Gilles s’approche de la table et se penche en retenant sa respiration.

Il laisse échapper un long soupir. Le poids énorme qui menaçait d’écraser son estomac disparaît d’un seul coup. Gilles se sent si léger qu’il se demande s’il ne va pas se mettre à flotter dans l’air par inadvertance. Fixé par une bande adhésive vers le centre de la table, là où aucun genou ne risque de le heurter, le dictaphone est toujours en place. Il a cessé de clignoter, ce qui signifie qu’il est arrivé au bout de la session de six heures que Gilles a programmé.

Il le détache avec empressement – le scotch renforcé fait un bruit à réveiller les morts – et le fourre dans sa blouse. S’il n’y a pas quelque chose de compromettant là-dedans, c’est que les dieux ne sont vraiment pas de son côté sur ce coup-là. En se relevant trop brusquement, il fait tourner un siège, qu’il remet avec fébrilité en position.

Il s’avance vers la porte. L’entrouvre. Le couloir est désert. La lumière minimale rend les lieux sinistres. Il espère qu’il ne croisera à proximité de cette salle ni le gardien ni l’un de ses collègues restés pour faire des heures sup – il s’en trouve toujours pour s’attarder. Durant tout l’interminable trajet jusque vers le centre du bâtiment et le quartier du contrôle qualité, il doit se retenir de ne pas courir. Pourvu qu’il ait réussi à programmer correctement le dictaphone. L’engin était censé compacter le fichier audio en MP3 directement après la fin de la session afin de gagner de la place.

Il se retrouve enfin dans son bureau, et s’installe aussitôt devant son poste, qu’il réactive. Ne lui reste plus qu’à brancher le casque et à écouter.

A force d’appuyer sur le bouton d’avance rapide, son pouce fatigue. Une grande partie de l’enregistrement est en effet vide de tout contenu. Au bout du compte, il tombe sur un passage exploitable. Henri Lempereur a pris la parole, et demande quelle somme maximale son assistante, Stéphanie, devra négocier.

Gilles a un sourire amer. La trop belle Stéphanie. De toutes les collaboratrices si particulières d’Henri, il a fallu que celui-ci porte précisément son choix sur elle pour cette tâche ! Il sait depuis longtemps quel est son rôle, mais elle l’attire comme un pôle magnétique. Heureusement, jusqu’à présent sa timidité l’a préservé d’entrer réellement en relation avec elle. Il se contente de l’observer à la dérobée dès que l’occasion se présente. Comme un ado attardé, il en a cruellement conscience...

« Quatre millions d’euros, répond Servan. Pas davantage.

Bertrand Luvergne est comme les autres, il est gourmand, mais pas au point d’en devenir stupide. Il saura jusqu’où ne pas aller trop loin, assure Damelin.

Stéphanie saura le persuader, renchérit Henri. Elle n’a subi aucun échec, jusqu’à présent. »

Quand, un peu plus tard dans l’enregistrement, le même Damelin et les quatre autres portent un toast à la mise sur le marché du Limolin, Gilles laisse échapper un ricanement de triomphe. Il les tient.

Toujours tremblant, il connecte le dictaphone à son ordinateur. Le transfert est beaucoup trop long à son goût. Il se sentira déjà nettement mieux une fois le fichier compromettant envoyé sur un nuage hors de cette boîte pourrie.

Sauf que...

Il n’a plus de connexion ! Il écarquille les yeux, ferme et rouvre son navigateur, une fois, deux fois... Toujours le même putain de message, « Adresse introuvable. »

Il se sent glacé de la tête aux pieds. Pas ce soir. Justement ce soir ! Cela ne peut être une coïncidence. « Putaindebordeldemerdedebordeldemerde » marmonne-t-il précipitamment. Ils savent. Les autres savent. Et il est inutile de chercher à se connecter au poste de l’un de ses collègues, ils sont tous protégés par des mots de passe.

La main de Gilles s’aventure sous sa blouse et il finit par sortir un objet plat et lisse auquel il s’accroche comme à une bouée de sauvetage. Il allume le smartphone et compose le numéro d’Abdul Kedlaoui.

Au bout de la quatrième sonnerie, fou d’impatience, il raccroche. Il bascule aussitôt en mode SMS. Le message est lapidaire. « Recontactez-moi dès que possible. Gilles. »

Il se lève, puis se met à tourner en rond dans son bureau. Si on le chope avec ce dictaphone... Mais il ne peut pas non plus l’abandonner ici.

Il va les avoir sur le dos, d’une manière ou d’une autre, c’est sûr. Son ordinateur sera nettoyé s’il lui arrive quelque chose, mais il faut pourtant qu’il laisse une trace quelque part, une autre preuve que le dictaphone.

Pris d’une inspiration, il se baisse et ramasse sa sacoche. Il finit par trouver ce qu’il cherche. Une clé USB. Une simple petite clé USB de 16 Go, mais qui sait, elle fera peut-être basculer les choses.

Il se rassied devant l’ordinateur, branche la clé et initialise le transfert du fichier MP3. Les minutes s’égrènent. Il sue tout ce qu’il peut. Quand enfin, le téléchargement est terminé, il s’empare de son téléphone de bureau, ouvre le logement réservé aux piles, les retire et y place sa clé USB avant de remettre le capot. Il respire un grand coup. C’est fait.

Vick cligna des yeux. Où se trouvait-il ? L’éclairage ici était faiblard. Et pour cause, réalisa-t-il en levant la tête, il provenait d’un puits de lumière et non plus de la baie vitrée. Sans être minuscule, la pièce s’avérait aussi plus confinée. Y régnait une odeur de renfermé. Il se retourna, mais son pied entra en collision avec la roulette d’un fauteuil, l’envoyant heurter le bureau. Quelque chose roula là-dessus.

DZING !

Du verre. Qui venait d’éclater en morceaux. Il trouva dans la semi-pénombre le commutateur, et alluma. C’était une éprouvette. Elle avait dû être vide, car il ne repérait ni ne sentait aucune substance. A l’idée qu’il aurait pu lâcher dans l’air l’équivalent du virus Ebola, il frissonna. La pièce contenait des tas d’éprouvettes, la plupart rangées à la verticale dans des étagères. Il y avait aussi au moins deux microscopes et d’autres appareils d’analyse.

La porte derrière lui s’ouvrit à la volée. Il fit volte-face sur un personnage corpulent, à la peau presque jaune et dont le front dégarni mettait en valeur par contraste de fins sourcils arqués.

« Que faites-vous dans cette pièce ? demanda-t-il.

Ye me souis perdou », fit-il en prenant un ridicule accent andalou. Tout en y allant de cette piteuse explication, il se rapprocha de l’ouverture comme s’il avait eu l’intention de sortir.

Le nouveau venu ne fit pas mine de s’effacer, ce qui arrangeait plutôt Vick. Vif comme l’éclair, il lui flanqua un coup de genou dans l’entrejambe avant de réunir ses mains et de se mettre à marteler au niveau de la nuque et du crâne. L’autre ploya les genoux et rampa en gémissant misérablement.

Les mains douloureuses, Vick fit le tour de la pièce du regard. Il se précipita vers un tabouret à proximité de l’un des microscopes, le souleva sans difficulté, se retourna vers l’intrus pour en définitive l’expédier au pays des songes d’un grand coup sur la tête qui fit vibrer l’air d’un son métallique.

L’un des barreaux de son arme de fortune se retrouvait complètement de guingois. Il laissa tomber l’objet. La porte étant toujours entrouverte, il s’empressa de la refermer.

Qui d’autre allait accourir, alerté par le bruit ?

Rien à foutre pour le moment, décida-t-il. Il verrait au fur et à mesure. Guettant le début de la sirène d’alarme, il se rua vers le combiné téléphonique. Promptement, il le mit à l’envers et retira le capot. C’était bien une clé USB là-dedans. Ses doigts se refermèrent dessus. Seize Gigas. Pouvoir entendre les morts n’avait peut-être pas que des inconvénients, tout bien pesé.

« Désolé, mon gars, murmura-t-il en considérant l’homme inerte. T’as pas choisi la bonne boîte. Ni le bon moment pour ramener ta fraise. »

Il fourra la clé USB dans sa poche et se dirigea vers la porte. Ce couloir dans lequel il s’engagea, il l’avait vu défiler comme dans un rêve quand c’était l’autre qui conduisait. Refaire le trajet en sens inverse en se fiant à ses souvenirs n’était pas un problème. En chemin, il croisa l’une des scientifiques du labo, qu’il se contenta de saluer d’un bref hochement de tête, sans ralentir. La femme parut intriguée mais ne chercha pas à l’interroger. Les flics avaient révélé à Vick que DSN pratiquait couramment des échanges de personnel avec différents laboratoires, y compris à l’étranger. Ses chances de passer inaperçu dans la masse s’en trouvaient accrues.

Il plia et déplia ses mains douloureuses. Il pouvait s’estimer heureux que l’alarme n’ait pas été donnée. Si vraiment la clé USB contenait l’enregistrement de Gilles, il y avait de quoi se réjouir.

Vick se mit à penser à un type dont les médias ne cessaient de lui rebattre les oreilles, un certain Edward Snowden. Ce gars-là n’était pas spécialement en faveur auprès des autorités de son pays, et pourtant, à sa manière il rendait service à une multitude de personnes. Ce Gilles Deleme était lui aussi une sorte d’Edward Snowden, dans son genre. Malheureusement pour lui, il s’était fait buter avant d’avoir pu accéder à la notoriété. Combien d’autres cherchant ainsi à rendre service à la société étaient-ils effacés avant d’avoir pu l’ouvrir ? Combien criaient dans le vide, sans être entendus ? Bien moins nombreux, évidemment, que l’immense majorité de ceux au courant de ce qui déraillait et qui préféraient la fermer pour rester bien peinards.

Tout à ses réflexions, il avait fini par rejoindre le secteur administratif. Il reconnut les plantes et les fauteuils en cuir, et vit sur un mur une indication vers une salle de fitness.

« Eh ! Max ! Vous n’oubliez pas quelqu’un, dites-moi ? » Il y avait une pointe d’irritation dans la voix claire de la jeune femme. Vick se retourna. Elle se tenait les poings sur les hanches, ravissante dans son début de colère. Sans conteste, la nénette à la crinière de tigresse devait être habituée à ce que tous les mâles soient à ses pieds.

« Tiens ! Le joli p’tit lot ! Je pensais que t’avais déjà pris les devants, la belle, et j’espérais te rejoindre à temps. » Il tira nerveusement sur sa manche. Sa montre indiquait 18h05. Il n’aurait pas cru qu’aussi peu de temps se soit écoulé.

« Alors, vous me raccompagnez, ou non ?

Et comment ! Je suis un homme de parole.

J’aimerais bien le croire », grommela-t-elle. Elle lui emboîta cependant le pas.

Vick perçut la présence de l’autre. Il pouvait presque le sentir baver contre l’épaule de la fille. Il retint une grimace. Les ménages à trois, ce n’était pas trop son truc.

D’un autre côté, se dit-il tout en reniflant le parfum fruité de la jeune femme, puisque l’un de ces trois était un fantôme, peut-être qu’il pouvait faire une exception. Si les choses allaient aussi loin que ce Gilles en avait envie, ce serait quelque part une autre manière d’apporter du repos à son âme. Un peu de solidarité masculine, ça ne pouvait pas faire de mal.

Elle suivait son rythme sans forcer malgré ses hauts talons, la princesse.

Il n’y avait plus de vigiles dans le hall d’accueil – sans doute depuis peu. En arrivant devant le tourniquet, Vick fit en sorte de passer en premier pour le lui tenir. Il répéta l’opération pour la double porte vitrée, derrière laquelle une silhouette s’appuyait contre un mur.

Henri le reconnut en même temps que lui. Son cousin en lâcha sa clope en les considérant tous deux, hébété.

« Qu’est-ce qu’il y a ? s’enquit Stéphanie.

Rien de bien grave, dit Vick en la prenant par le bras. J’ai dû lui marcher sur un orteil la dernière fois qu’on s’est croisés. Sans rancune, mon gars. »

Henri, le visage blême, demeura muet comme une carpe.

Stéphanie était à présent hésitante. Elle le suivit néanmoins, mais elle avait les sourcils froncés.

« Ma voiture est celle-ci, dit Vick en désignant la Mégane bleu ciel. Je te suis jusque chez toi, princesse ?

Je ne sais pas », lâcha-t-elle, gênée.

Vick pouvait sentir Gilles trépigner. De l’index, il souleva gentiment le menton de la belle. « Je te promets que je n’ai jamais rien fait à une femme qu’elle n’ait bien voulu », dit-il en prenant sa voix la plus douce et chaude en la regardant droit dans les yeux. Il avait fait bien pire, en réalité. Il devait éviter de songer à ces gosses qu’il avait bousillés. C’était dans une autre vie. « Je ne suis pas un méchant. Viril, oui, mais pas méchant. »

Elle esquissa un sourire coquin. « Fais attention à ne rien promettre que tu ne puisses tenir.

Pas de risques ! Je suis tout sauf un homme politique. »

Baissant élégamment ses longs cils, la belle se détourna. Comme il observait son mignon petit cul se tortiller dans la direction de sa propre bagnole, un cabriolet, il dut admettre qu’elle venait de faire battre son cœur un peu plus vite, en le tutoyant de la sorte pour la première fois. Cette nana-là pouvait bien n’avoir aucun flingue – à ce qu’il en savait en tout cas –, ça ne l’empêchait pas d’être douée pour mettre dans le mille.

Le temps de se débarrasser de sa blouse et de se harnacher, la voiture de Stéphanie passa derrière la sienne. Il démarra aussitôt et lui fila le train, jetant au passage un coup d’œil sur le seuil du labo. Henri avait-il essayé de rappeler les vigiles ? Son cousin ne se trouvait plus devant l’entrée.

Vick devait se préparer à une riposte de sa part. Il était prêt à parier que la bombe sexuelle qui mettait en émoi son fantôme de compagnon ne serait pas étrangère à l’affaire. Les souvenirs de Gilles le prouvaient, non seulement Henri et Stéphanie se connaissaient, mais il y avait un lien hiérarchique entre les deux. En toute logique, Vick aurait dû la planter là, aller sans tarder retrouver Abdul et lui refiler la clé USB. Vu la journée qu’il venait de passer, il aurait dû avoir son content d’adrénaline. Pourtant, ce parfum excitant de risque et d’aventure le séduisait toujours. Et bien sûr, d’aussi jolies jambes, une mini-jupe si courte et un physique, en somme, si flamboyant ne se trouvaient pas tous les jours.

Vick laissa le cabriolet de Stéphanie s’engager dans le parking souterrain à ouverture électrique. Mieux valait de son côté garder sa liberté de mouvement, aussi se gara-t-il sur l’emplacement payant le plus proche. S’il devait écoper d’une ou deux contredanses, la note parviendrait à Abdul, ce qui n’était pas pour lui déplaire. Tout en verrouillant sa caisse, il souriait encore à l’idée de la place de la Pucelle qu’ils avaient traversée peu avant d’arriver devant l’immeuble de la belle.

La porte du garage était en train de se refermer. Vick se glissa dessous prestement. Un mélange d’odeur d’huile, de carburant et de renfermé l’accueillit. La lumière blanche des néons éclairait les colonnes de bétons et les différentes entrées de garage. Il tourna la tête aux claquements de talons.

« Vous auriez pu vous garer à côté de la mienne, il y a de la place, dit Stéphanie.

Alors on ne se tutoie plus, princesse ? »

Elle piqua un fard. Baissant ses longs cils, elle se détourna. Ce n’était pas exactement comme si elle l’avait invité à la suivre, néanmoins il y avait quelque chose dans son attitude qui semblait l’indiquer. Vick s’avança donc à grands pas dans sa direction, adoptant son air le plus dégagé.

Une autre présence que la sienne admirait le déhanché de la créature de rêve. En dehors de l’attirance purement physique, il était difficile d’imaginer ce qui pouvait rapprocher un scientifique tel que Gilles d’un personnage en apparence aussi superficiel que cette fille de cocktails. Elle avait du charme, certes, et dans l’ascenseur, son parfum aurait pu en enivrer plus d’un. Comparée à celles qu’il avait connues en Afrique, elle lui faisait cependant l’effet d’être fragile comme une allumette – il en finissait par se demander par quel bout la prendre. Elle semblait plutôt gênée du silence entre eux. « Alors tu... tu es nouveau chez DSN ? lâcha-t-elle.

Ah ! Tu vois, quand tu veux, la belle ! De passage, seulement de passage. Un échange avec le labo de Nantes.

Et ta spécialité, c’est quoi ?

En dehors des jolis p’tits culs comme le tien, tu veux dire ? La moelle épinière. Je suis quelqu’un qui a beaucoup de moelle, tu vois ? Mais je suis sûr que je suis moins moelleux que toi... » Il s’approcha d’elle et lui glissa la main sur les reins, certain que Gilles devait écarquiller les yeux d’horreur.

« Ah, on arrive », fit-elle en le repoussant avec un gracieux sourire.

Il la laissa passer, toute de tissu froufroutant, et la suivit sur l’épais tapis incarnat qui menait à son appart. Vaste était celui-ci, et lumineux. De grands rideaux de velours rouge encadraient les hautes fenêtres, il y avait au sol de moelleux tapis, des coussins, des poufs de couleur chamarrée, deux sofas, des fauteuils... Autant de touches de confort invitant à la détente. Des enceintes étaient intégrées aux murs, des spots de toute la gamme chromatique se trouvaient vissés sur le plafond, et un nombre effarant de CD sur les étagères venait compléter le tableau. Il n’y avait pas à dire, la miss était une vraie mélomane. Le loft devait facilement pouvoir se transformer en boîte de nuit, au grand dam des voisins, à tous les coups.

Vick se rapprocha d’un comptoir derrière lequel trônaient une grande variété de bouteilles. « Tu m’as l’air sacrément équipée, dis donc. » Il eut un sourire grivois. « Dans tous les sens du terme. Ça tombe bien, je m’y connais en cocktails. Voyons... un black russian, ça te dirait ?

Oui, pourquoi pas. »

Vick mélangea la liqueur de café et la vodka avec un art consommé. Pendant ce temps, Stéphanie téléphonait au traiteur. Elle commanda des chinoiseries quelconques.

Il lui donna son verre dans un tintement de glaçons et ils trinquèrent tous deux. « Tu me fais l’effet d’être un homme plein de surprises, susurra-t-elle après avoir savouré les deux premières gorgées. Tu en as encore beaucoup, en réserve ?

Si je te le disais, poupée, ça ne serait plus des surprises. »

Elle se mit à rire, et ils achevèrent leur verre. « C’est bon, mais... il me fait tourner la tête, dit-elle de sa voix sensuelle.

Tu veux vraiment que je te fasse tourner la tête ? répliqua-t-il. Alors, j’espère que tu as des morceaux dansants ! » Il désigna les étagères.

Elle gloussa, puis saisit l’un des CD qu’elle enfourna dans son lecteur ultra-moderne. Les accords de Joan Jett and the Blackhearts, I love Rock N’Roll, résonnèrent fabuleusement dans la pièce.

Il la prit par la taille et ensemble, ils se mirent à tournoyer et à virevolter, à tel point qu’elle finit par retirer ses chaussures. Vick se demandait si Gilles n’avait pas définitivement rejoint le septième ciel, car il ne percevait plus guère sa présence. Les boucles dorées de sa compagne, la manière dont ses seins ballottaient dans son chemisier, mobilisaient il est vrai la plus grande part de son attention. Les morceaux s’enchaînèrent, et ils ne captèrent la sonnerie à la porte d’entrée qu’à la faveur d’un intervalle entre deux.

C’était le traiteur. Ils allèrent s’installer autour d’une large table de verre et se régalèrent de makis et de sushis. Vick sortait une vanne de temps en temps, et elle riait à gorge déployée.

« Tu sais ce que j’aime, chez toi ? fit-elle à la fin du repas, les yeux brillants. Ton côté direct. Les autres scientifiques sont d’un compliqué, si tu savais ! Non, c’est vrai, on a l’impression que pour sortir avec, il faut avoir fait polytechnique ! »

Elle se rapprocha lentement, et ses lèvres rose bonbon s’entrouvrirent. Il l’embrassa. Ses mains musclées et calleuses commencèrent à parcourir le frêle dos de la jeune femme. Il savoura l’instant, et par analogie, crut comprendre pourquoi il ne percevait plus la présence de Gilles. Celui-ci s’était en quelque sorte mis à l’écoute du corps de Vick et de ses sensations, si bien que la personnalité du scientifique était totalement en retrait. Vick lui-même sentait que ses capacités de réflexion étaient mises en sommeil à mesure que le contact délicieux se prolongeait. Comme à son habitude, il fit confiance à ses instincts. Se baissant, il souleva la jeune femme dans ses bras. Stéphanie, de son côté, passa les siens autour de son cou.

« Tu me dis où est la chambre ou bien je dois chercher tout seul ? demanda-t-il.

A droite. Vers là », indiqua-t-elle.

Il s’avança jusqu’à une porte à l’autre bout de la pièce qu’il ouvrit du genou.

Couvre-lit rubis, draps en satin, vastes oreillers d’un blanc neigeux, le lit à baldaquin de la jeune femme semblait tout droit sorti d’un conte de fées – ou d’un bordel, songea-t-il irrévérencieusement.

Elle commença à se dévêtir, et il en fit autant. Elle portait des dessous en dentelles qui ajoutaient encore à son côté fragile et vulnérable. Apparences, que tout cela, bien sûr. Elle ne serait pas arrivée à ce niveau sans une volonté de fer. En outre, l’expérience de mercenaire de Vick lui faisait dire qu’en ce bas monde, l’argent coulant à flots était plus souvent synonyme de bassesses et de compromissions que de grandeur et de noblesse. Il lui embrassa les seins. Dans un premier temps, elle se laissa faire, puis glissa sa main vers son entrejambe rigide. Elle sourit, se détourna et alla fourrager dans le tiroir de sa table de nuit. « Fraise, banane, groseille ? demanda-t-elle en lui présentant trois capotes.

Euh... banane puisque j’ai la banane », fit-il en souriant.

Elle éclata de rire, et sembla incapable de s’arrêter. « Tu... tu as manqué ta vocation, hoqueta-t-elle. Tu devrais être dans le marketing, je suis sûre que tu en vendrais des tas, avec ce genre de slogan.

Oui, mais à condition de t’embaucher pour tourner le clip avec moi. »

Elle lui sourit, et il l’attira contre elle. En lui enlevant sa petite culotte, il découvrit qu’elle se rasait les parties intimes, ce qui lui procura une impression bizarre – elle ressemblait presque à une petite fille, ainsi.

Il lui palucha les seins – elle les avait opulents et rebondis, parfaits en somme – et la pointe de ses tétons durcis. Le lit, sur lequel ils s’allongèrent, était tout à la fois moelleux et ferme. Il avait de l’énergie à revendre, et elle n’était pas en reste. Longtemps, leurs ébats se prolongèrent. Il s’abandonna à fond, et quand elle lui cria sa jouissance, il sentit son vagin se contracter autour de lui à plusieurs reprises. Tout en se retirant, il s’efforça de repérer la présence de l’autre, mais il était encore tellement empli d’elle qu’il en était incapable. Il ne pouvait écarter l’éventualité que Gilles ait pris le contrôle un bref instant au moment de l’éjaculation. Il ne le saurait jamais.

A la vérité, ça ne l’aurait pas plus ennuyé que cela. Même les fantômes méritaient le repos du guerrier.

Après s’être débarrassé du préservatif usagé – elle lui indiqua la salle de bains –, Vick commença à se rhabiller tout en contemplant la nuit étoilée par la fenêtre.

« Reste, mon chéri, fit-elle. Au moins pour cette nuit. »

Il la regarda, hocha la tête, et se coucha à côté d’elle.

Tard, beaucoup plus tard cette nuit-là, il la sentit se glisser en dehors du lit. Elle ne faisait presque aucun bruit comme elle fouillait ses vêtements. Une vraie pro. Vick la laissa faire, se félicitant d’avoir dissimulé la clé USB dans un compartiment de la Mégane. Il était curieux de savoir si la belle irait jusqu’à sortir de l’appartement pour se mettre en quête de son véhicule, ou si elle se contenterait de rappeler Henri.

Au lieu de cela, elle revint se coucher.

En se réveillant ce matin-là, Stéphanie laissa son regard s’attarder sur son coup d’une nuit. Elle battit des paupières. Il avait une vieille cicatrice au niveau de l’épaule qu’elle n’avait pas remarquée la veille. C’était loin d’être un Apollon, avec sa figure burinée, sa mâchoire carrée, volontaire et son nez fort. Il n’avait pas non plus, cela dit, un aspect rédhibitoire. Au contraire, ses traits énergiques étaient séduisants, une sorte de magnétisme de grand fauve se dégageait de lui. Que cet étrange personnage se faisant passer pour un scientifique apparaisse le jour qui avait suivi le déclenchement de l’alarme du labo n’était pas un hasard. Elle avait fait la relation après avoir reçu le coup de fil d’Henri. Son supérieur avait refusé de lui révéler sa réelle identité – « ce n’est pas ton problème » avait-il laissé tomber avec son arrogance coutumière –, lui demandant juste de céder à ses avances, puis de profiter de la nuit pour le fouiller, et de l’appeler aussitôt après. Elle n’avait rien trouvé.

Elle en était soulagée, réalisa-t-elle. Si ce Max s’était réellement battu l’avant-veille, cela ne le rendait que plus sexy encore à ses yeux. Le coup parfait d’une nuit. Elle était pleinement consciente, cela dit, que s’il menait vraiment une vie aussi dangereuse, il serait prudent de garder ses distances à l’avenir. Elle était bien décidée à ne pas l’interroger à propos de ce qui l’intéressait réellement au labo, à jouer les idiotes jusqu’au bout. Aussi lorsqu’il se leva et prétendit, après l’avoir embrassé et s’être habillé, qu’il était pressé, avalant à peine un morceau de pain avant de s’esquiver, le laissa-t-elle faire. A peine ressentit-elle une pointe d’irritation en s’apercevant qu’il ne lui demandait pas même son numéro. D’habitude, c’était elle qui avait toutes les peines à faire comprendre aux mâles qu’elle ne souhaitait pas rester en relation.

Elle poussa un soupir lorsque la porte se referma derrière lui, prit son portable et sélectionna le prénom d’Henri. Il n’y eut que deux sonneries de l’autre côté.

« Pas trop tôt, Stéphanie.

Moi aussi je suis contente de vous parler, répondit-elle d’un ton sec. Je n’ai rien trouvé.

Rien ? Vous êtes sûre ?

Juste son portefeuille, mais il n’y avait que des billets et des pièces à l’intérieur. Et il n’avait pas de sacoche, rien. »

Silence de l’autre côté. Puis finalement : « Il vous a dit où il créchait ?

Non. Je n’allais pas lui demander s’il vivait chez ses parents, quand même.

Très drôle. Il est encore là ?

Il vient de partir.

Alors suivez-le. Je veux être sûr qu’il revienne au labo. Compris ?

Vous n’oubliez pas ma petite prime...

Je vous l’ai dit. Votre salaire sera doublé ce mois-ci. Allez, filez ! » Et de raccrocher. Henri n’avait jamais été un monstre de politesse, mais là, il était vraiment à cran.

Stéphanie s’étant habillée en même temps que son amant, elle n’eut qu’à sauter dans ses escarpins. Elle jeta un coup d’œil dans la cour. Soit il n’était pas encore sorti, soit déjà hors de vue. Elle s’empara de son sac à main et fonça vers l’ascenseur, claquant la porte derrière elle.

Le suivre, il en avait de bonnes ! Pour qui la prenait-il ? Une James Bond girl ?

Une fois au niveau du sous-sol, elle courut jusqu’à son cabriolet, ouvrit la portière et démarra sans avoir ajusté sa ceinture. La voiture bondit en avant, ses pneus crissèrent dans le parking. Stéphanie freina et activa la porte du garage. Elle put enfin sortir et s’intercaler entre deux voitures.

Comme d’habitude à cette heure, ça n’avançait pas. Une longue file de véhicules lui barrait la route. La Mégane n’étant pas directement devant, Stéphanie prit le parti de sortir. Un regard derrière elle, puis devant. A cet instant, le feu à deux cents mètres de là passa au vert. La Mégane bleu ciel surgit en deuxième position, tournant à droite.

« Et merde ! » lâcha-t-elle. Ce n’était pas le chemin du labo.

Un klaxon retentit derrière elle, et elle leva la main fébrilement. Elle reprit le volant. Cela avançait si mollement que le feu repassa au rouge avant qu’elle ne l’ait atteint. Pestant, elle en profita pour attacher sa ceinture. Lorsque le feu se remit au vert, elle vira à droite. Il y avait moins de circulation de ce côté. Un autre feu, un peu plus loin, venait de verdir. Tout en accélérant pour couvrir la distance, elle repéra la Mégane, deux voitures devant la sienne. Elle poussa un soupir de soulagement.

La filature au sein du dédale du centre-ville promettait d’être malaisée, avec les piétons susceptibles de traverser devant elle à tout moment, ou d’autres véhicules de lui griller la politesse. Par bonheur, la course fut brève. Quelques minutes seulement après leur départ, Max rangea sa Renault sur un emplacement libre dans la rue Mansard. Plutôt que de tourner dans la même rue, elle prit en perpendiculaire avant de se garer à son tour. N’étant pas très douée pour l’exercice, elle dut s’y reprendre à plusieurs reprises malgré son radar de proximité à l’arrière.

Dès le contact coupé, elle tâcha de repérer Max. En pure perte. Seul son véhicule, inoccupé, était visible. Il devait s’être engouffré dans l’un des deux ou trois bâtiments les plus proches. Mais lequel ?

Elle jura. Elle ne s’était pas coiffée, pas maquillée, avait la dalle et se trouvait réduite à moisir ici le temps que l’autre ressorte. S’il ressortait. Elle détestait ça. Fouillant dans son sac, elle mit la main sur son rouge à lèvres. Elle se l’appliqua consciencieusement en s’inspectant dans le rétro. Suivit le pinceau de mascara pour les cils.

Coup d’œil vers la Mégane. La bagnole était toujours là. Il y avait une boulangerie, au coin de la rue. N’y tenant plus, elle se leva et s’y rendit d’un pas vif. Elle prit une bouteille d’eau, un éclair au café et un croque-monsieur. Il lui faudrait faire un tour à la salle de fitness dès que possible pour compenser ces légers excès – dans son métier, il était primordial d’entretenir son corps.

Elle en était à la moitié du croque-monsieur, qu’elle mastiquait au-dessus d’une serviette, prenant soin de ne pas faire tomber de miettes dans sa voiture, lorsque son smartphone se mit à lui passer le dernier tube de Rihanna. Henri, évidemment.

« Il n’est toujours pas au labo ?

Ça m’étonnerait qu’il y retourne. Aujourd’hui, en tout cas. Il est toujours à Rouen, dans la rue Mansard.

Chez lui ?

Peut-être bien. Il a garé sa voiture et il est parti dans un immeuble.

Quel numéro ?

Ça, je n’en sais rien. Le temps que je me gare, je n’ai pas pu voir.

Fais chier ! Il me faut l’info. Ecoutez, je veux que vous continuiez à le surveiller toute la journée. Je veux savoir où il va et à quel moment. Surtout, ne vous faites pas repérer.

Rien que ça. Ce n’est pas dans ma fiche de poste, il me semble.

Votre fiche de poste, on s’en fout. Si vous trouvez une autre boîte qui est prête à vous donner autant pour ce que vous faites, vous me prévenez. »

Va te faire voir, songea-t-elle.

« Alors ? insista-t-il.

C’est vous le boss, répondit-elle d’un ton traînant. Je vous rappelle. »

Tout en achevant son repas, elle surveillait la Mégane dans son rétro.

Il ne reparut pas, ni non plus au cours des interminables heures qui suivirent. Elle fut tentée à plusieurs reprises de rappeler Henri pour lui demander si elle devait vraiment rester aussi longtemps. A chaque fois, elle s’en abstint. La Fouine, comme était surnommé son supérieur en raison de sa propension à épier les collaborateurs du labo et à éplucher leurs dossiers, voudrait des résultats. Elle se raccrocha à l’idée de gagner dix mille euros ce mois-ci au lieu de ses cinq mille habituels. Restait à espérer qu’il tiendrait parole, évidemment.

Le temps passa. Par moments, elle se mettait à dodeliner, s’ébrouait et se remettait à fixer avec intensité le rétro. Ce fut lors de l’un de ces réveils qu’elle l’aperçut enfin. Dès qu’elle le reconnut, son cœur fit un bond dans sa poitrine. Max avait un paquet d’enveloppes sous le bras et un sac de toile synthétique pourvu d’une fermeture éclair en bandoulière. Il semblait pressé, mais ne s’arrêta au niveau de sa voiture que pour y déposer le sac dans le coffre, poursuivant ensuite à pied. Elle sortit et se mit à le suivre de loin. Sa respiration s’emballait un peu trop à son goût. Non seulement elle ne devait pas se laisser gagner par l’excitation et la peur, mais elle devait aussi être à l’affût du moindre détail, et tout cela, sans pour autant attirer l’attention sur elle. Elle se félicita d’avoir revêtu le matin même l’une des tenues les plus passe-partout de sa vaste garde-robe, composée d’un pantalon quelconque, d’un chemisier strict et d’escarpins.

Ils remontèrent plusieurs rues avant de parvenir à l’avenue Pasteur. Elle le regarda s’engouffrer à l’intérieur du bureau de poste. En attendant son retour, elle se cala contre le coin de la Caisse d’Epargne la plus proche et fit mine de s’intéresser au distributeur. Au bout d’un moment, elle saisit dans son sac un petit miroir de poche et feignit de s’y mirer, observant en réalité la sortie du bureau. Lorsqu’enfin il se repointa au bout de quelques minutes, se fut pour se diriger, non vers elle mais vers une boutique qu’elle identifia après s’en être approchée comme un Saladwich’. Aussitôt, elle remonta la rue pour reprendre son observation de loin. L’attente fut moins longue et cette fois, il vint dans sa direction. Elle alla se cacher derrière une colonne de l’hôtel de l’Agglomération en face, puis quand il repassa, se remit à le suivre après lui avoir laissé une avance suffisante. Il portait à présent un sac en papier marron – de la bouffe, à tous les coups.

Malgré l’aspect ludique qu’il pouvait y avoir à se prendre pour une Mata Hari, elle éprouvait un sentiment de malaise. Une part d’elle-même souhaitait qu’il la découvre afin d’avoir une vraie discussion avec lui, d’apprendre qui il était réellement et ce qu’il savait. S’il avait été plus vieux, il aurait pu être son John Wayne, le genre de mec qui transpirait le danger et l’aventure, mais qui à l’usage pouvait aussi être... confortable, et protecteur.

Elle se mordit la lèvre. Ce genre de réflexion ne lui ressemblait pas, ce n’était pas du tout pro. Elle savait reconnaître une zone grise quand elle en rencontrait une. Chez DamelinServanNielzen, les zones grises, ce n’était pas ce qui manquait. L’absence de curiosité était érigée en vertu dans la société, le cloisonnement y faisait loi. Moins l’on en savait sur certaines activités sensibles, mieux l’on se portait. Du moment que l’argent rentrait, elle n’avait jamais eu de scrupules à appliquer à la lettre ces consignes plus ou moins tacites, alors pourquoi changer ?

Comme elle l’avait prévu, Max revint au niveau de la rue Mansard. Il déverrouilla à distance les portières de sa voiture, et Stéphanie hâta le pas vers la sienne. Elle n’avait pas le temps de rappeler Henri pour le moment. Tant pis.

La filature reprit. En ce milieu d’après-midi, la circulation était moins dense que dans la matinée, ce qui facilitait les choses. Max resta rive droite, et finit par se garer au niveau de la Place de la Haute Vieille Tour. Elle l’observa de loin sortir de sa voiture puis entrer dans l’hôtel. Il y avait quelques emplacements libres dans les rues adjacentes, elle parqua cette fois sans difficulté son cabriolet hors de vue de l’établissement.

Elle pensait en avoir terminé avec cette journée de merde, mais Henri, qu’elle joignit au téléphone, voulut absolument connaître le numéro de la chambre de Max. Après avoir poussé quelques jurons bien sentis devant son smartphone éteint, elle se résolut à sortir de son cabriolet et à se rapprocher du deux étoiles miteux. Elle se posta entre un panneau publicitaire et un platane, gardant bien en vue la façade de l’établissement.

De tous les stratagèmes de cinéma ou de série dont elle se souvenait pour découvrir le numéro d’une chambre d’hôtel, nul ne lui paraissait applicable sans avoir toutes les chances de se faire repérer ou d’éveiller les soupçons. Indécise, elle se mit à attendre tout en se triturant la cervelle. Non, vraiment, elle ne trouvait pas. Hors de question que Max l’aperçoive et se doute qu’elle l’avait suivi.

Au fur et à mesure que les ombres des immeubles s’allongeaient autour d’elle, elle se sentait moins en sécurité et envisageait de plus en plus sérieusement de se barrer sans demander son reste. Au diable Henri et ses exigences !

Les allées et venues de clients rentrant dans l’hôtel ou en sortant s’intensifiaient. Stéphanie triturait nerveusement sa clé de contact dans sa poche quand un miracle se produisit. La vision fut fugitive, mais suffisante. Max se contenta de se pencher à sa fenêtre une dizaine de secondes avant de se reculer et de refermer les battants.

« Miracle », se répéta-t-elle, la gorge sèche.

Elle empoigna son smartphone. Henri ne répondit pas. Furieuse, elle revint dans la rue où elle avait garé sa voiture, puis refit une tentative. Cette fois, il décrocha.

« Il est au troisième étage, derrière la fenêtre juste à la verticale du mot “hôtel”, dit-elle.

Très bien Stéphanie, ça devrait suffire. Vous pouvez rentrer chez vous.

Merci », cracha-t-elle en appuyant sur le « i » avant de raccrocher. Elle n’aurait pas dû, bien sûr, mais la journée avait été suffisamment longue et éprouvante.

***

Comme convenu, en arrivant à l’hôtel, Joachim laissa son compère Francis régler d’avance la chambre réservée une heure auparavant à l’aide d’un nom d’emprunt, Roux. Le léger accent allemand de Francis faisait toujours bon effet auprès des réceptionnistes. Etait-ce toutefois suffisant pour faire oublier ses épaules de déménageur et ses yeux de glace qui jamais ne souriaient, Joachim n’en était pas certain. Mais Francis était à l’aise dans son rôle, et c’était ce qu’il fallait.

Les formalités réglées, ils montèrent au quatrième étage, où se trouvait leur chambre. Joachim poussa un soupir désabusé en pénétrant dans la pièce. Il y avait là tout juste le confort minimum, et en terme d’espace, à peine de quoi ne pas se marcher dessus. Ils posèrent leurs mallettes et attendirent. Joachim se posta à la fenêtre, et, vieille habitude, se mit à détailler les environs immédiats dans les dernières lueurs du jour. Les feuilles des platanes se balançaient mollement dans la brise. Un rayon orange tirant sur le rouge se reflétait dans une sorte de verrière. Quelques passants et véhicules circulaient, mais rien de suspect là dedans, la place de la Haute Vieille Tour baignait dans la quiétude. Ils avaient décidé de patienter jusqu’à 23h00. Pour tuer le temps, Joachim proposa à Francis de taper le carton. L’autre n’y trouva rien à redire. Ils avaient l’habitude de faire équipe, et Joachim ne se formalisait pas de l’humeur taciturne de son compère. Pour ce qu’ils avaient à faire, c’était parfait.

L’heure venue, Francis entrouvrit la porte de leur chambre et se mit à écouter les bruits dans l’hôtel. Il hocha la tête et referma. Joachim ouvrit sa mallette. Rapidement, il ajusta son masque à gaz, et son associé en fit autant. L’attaché-case de Francis contenait quant à lui leurs pétoires. Les revolvers furent équipés d’un silencieux, les crans de sûreté retirés, les gants ultra-fins enfilés. Enfin, les deux hommes sortirent, une mallette dans une main, le revolver dans l’autre. Ils portaient des mocassins, qui ne firent aucun bruit sur le tapis de l’escalier. Les lieux étaient faiblement éclairés, ce qui devrait suffire. L’air se trouvait désagréablement confiné dans le masque, la visibilité amoindrie. Une fois arrivés au troisième, ils s’avancèrent à pas de loups dans le couloir sur la droite. Francis désigna l’une des portes. Joachim confirma d’une inclinaison de tête – d’après ses calculs aussi, ce ne pouvait être que celle-ci. Joachim rangea alors avec précaution son flingue dans une poche et retira de l’intérieur de sa veste un objet cylindrique en métal. Le gaz soporifique leur avait une nouvelle fois été fourni par leur commanditaire. Indétectable dans l’organisme, le produit avait fait ses preuves à l’occasion de leur précédent contrat.

A l’aide de son passe universel, qu’il glissa dans la serrure et fit jouer de ses doigts de fée, Francis déverrouilla la porte. Il l’entrebâilla puis se recula. Par mesure de sûreté, Joachim se plaqua contre le mur et laissa juste dépasser la main qui empoignait la bombe aérosol. L’engin émit son « pschitt » caractéristique. L’effet était ultra rapide. Même si l’homme était aussi dangereux qu’on le leur avait affirmé, même s’il se tenait aux aguets, il n’aurait le temps que de faire un ou deux mouvements avant de rejoindre les bras de Morphée. Par acquit de conscience, Joachim compta une vingtaine de secondes avant de relâcher la pression sur le bouton. Il fit alors un signe de tête à son compère et rangea la bombe. Francis pénétra dans la chambre.

Comme retentissait le double « plop » du flingue de ce dernier, la porte d’en face s’ouvrit. Joachim plongea la main dans la poche où il avait fourré son revolver...

Il se figea. Deux flingues étaient pointés sur lui. L’homme et la femme qui les maniaient tendaient des cartes de la police dans sa direction. Des flics ! Et qui pour comble, portaient un masque. Quelqu’un les avait trahis, mais qui ?

La femme fourra sa carte dans son blouson, lui fit signe de la fermer et de poser son arme au sol. L’homme, un grand aux cheveux frisés, se rua à son tour dans la chambre.

« Police ! Lâchez votre... » Une détonation retentit. Beaucoup trop forte pour être celle du flingue de Francis.

La femme flic n’avait relâché son attention qu’une petite seconde, mais cela suffit à Joachim pour redresser le canon de son arme... qui vola, heurtée de plein fouet par un coup de pied à mi-hauteur. Joachim jura. L’auteur du coup de pied ne ressemblait pas à un flic, mais portait lui aussi un masque. L’inconnu s’effaça pour laisser le champ libre à la fille, qui derechef le tint en joue.

Vick savait quelle précaution élémentaire prendre. A tout prix, ne pas rester dans l’axe de la porte d’en face pour éviter de se manger une bastos si c’était l’assassin qui s’en était sorti aux dépens du flic. Auquel cas, il lui faudrait immobiliser le second tueur, le temps pour Mélanie de régler son compte au premier. Si elle y parvenait...

« Je l’ai eu », fit Abdul en ressortant. Sa voix tremblait quelque peu. Il maniait deux armes, celle du tueur et la sienne. « Contre le mur, les mains dans le dos » ordonna-t-il d’un ton raffermi en se tournant vers le complice du couloir.

Vick percevait à présent des exclamations étouffées. Des portes s’entrouvraient, sans pour autant que les occupants n’osent encore risquer un œil dans le couloir. Dès que Mélanie eut passé les menottes au tueur indemne, Vick se rendit dans sa chambre et alluma. L’homme baignait dans une mare de sang, mais remuait faiblement. Mélanie demandait sur sa radio une ambulance et une camionnette de soutien. Vick pivota. Le traversin qu’il avait fourré sous ses draps avait pris une balle, et la tête de mannequin affublée d’une moumoute une seconde. Il en frissonna rétrospectivement. Il n’aurait eu aucune chance. Encore heureux que les flics et lui aient perçu les vibrations liées au poids des individus, car ces derniers n’avaient fait aucun bruit à l’exception du léger sifflement de la bombe aérosol vers la fin.

Mélanie était retournée dans la chambre d’en face occupée par le jeune couple. « Merci d’avoir coopéré, leur dit-elle de sa voix nasillarde sous son masque. Tout s’est bien passé.

Vous l’avez... commença l’homme.

Neutralisés. Ils étaient deux. L’un est blessé et l’autre menotté. Tout ira bien, à présent. Ne vous en faites pas. »

Vick enjamba le tueur au sol et alla aérer sa chambre pour évacuer le gaz plus rapidement. Par la suite, sur les instructions de Mélanie, il s’employa à rassurer les clients de l’hôtel qui s’étaient aperçus que quelque chose ne tournait pas rond. Son masque ne lui permit guère d’obtenir l’effet escompté, même après avoir assuré aux uns et aux autres que le produit utilisé dans l’hôtel était juste du « gaz lacrymogène » – un pieux mensonge. A tout le moins, ceux auxquels il parla ne firent-ils aucune difficulté pour se cloîtrer dans leurs chambres.

Comme, dix minutes plus tard, d’autres flics investissaient l’immeuble et évacuaient le tueur, Abdul se tourna vers Vick en descendant les marches. Ils avaient ôté leurs masques au deuxième étage et respiraient enfin plus librement. « Comment avez-vous su, pour le gaz ? demanda le flic de haute taille.

Par déduction, mentit Vick. Il me semblait probable qu’ils allaient recommencer.

Recommencer ?

C’est de cette manière qu’ils ont eu Gilles Deleme, à mon avis.

De mieux en mieux. Qu’est-ce qui vous fait croire ça ?

C’est l’hypothèse la plus plausible, puisque vous m’aviez dit n’avoir relevé aucune trace de sabotage sur la voiture de Gilles Deleme, et que l’autopsie n’avait rien donné.

Il aurait pu être tué avant. Les meurtriers n’auraient eu par la suite qu’à opérer cette mise en scène.

Le timing était trop serré. Même s’ils l’avaient empoisonné avec une saloperie indécelable à l’autopsie, ils auraient été forcés de le faire sur son lieu de travail, sinon, les médecins légistes se seraient aperçus que l’heure de sa mort ne collait pas. » Il secoua la tête. « Trop risqué, avec ses collègues autour de lui. Il valait beaucoup mieux qu’ils attendent qu’il rentre chez lui et déclenchent à distance, avec une télécommande, le même genre de bombe soporifique que vous avez trouvée sur le tueur. Ils avaient dû la planquer au préalable, par exemple sous un siège de sa bagnole. La mise en scène devenait beaucoup plus facile ainsi.

Et ensuite, ils sont allés récupérer l’aérosol. Cela semble se tenir... Vous avez en tout cas un sacré flair. Ça, et la clé USB... Ma parole, c’est vous qui devriez être inspecteur !

Je n’ai aucun mérite », assura Vick. Ce n’était pas de la simple modestie, mais Abdul pouvait toujours se gratter pour qu’il lui en révèle davantage sur le sujet.

« Vous allez maintenant devoir me suivre au poste pour porter plainte, dit Abdul en lui lançant un regard perçant. Et il faudra que vous le fassiez sous votre vrai nom, en présentant vos papiers, sans quoi toute cette affaire s’écroulera. »

Vick eut une moue dubitative. « Même si mon vrai nom est Vick Lempereur ? »

L’autre le regarda avec des yeux ronds.

Il était à peine 7h00 ce samedi matin quand Vick appuya sur la sonnette de l’appartement de Stéphanie Haglène. Comme elle tardait à se montrer, il fit signe à Mélanie Garoin et au second flic dont il ignorait le prénom de patienter, et sonna une nouvelle fois.

La porte s’ouvrit et la jeune femme se pointa en robe de chambre, les cheveux en pétard, des valises sous les yeux – elle avait apparemment mal dormi, ce qui signifiait peut-être qu’elle avait une conscience. Bien que paraissant être tombée du lit, elle parvenait encore à être sexy.

« Bonjour, Stéphanie, dit Vick. Je vais laisser Madame te parler. » Il s’effaça devant Mélanie Garoin.

Police, Madame, fit l’intéressée en brandissant sa carte et un papier. J’ai un mandat d’arrêt contre vous. La loi vous autorise à appeler quelqu’un de votre famille ou de votre entourage ainsi que votre employeur. Vous pouvez aussi joindre votre avocat.

Mais je... De quoi suis-je accusée ?

Tu te figurais pouvoir me suivre sans que je m’en aperçoive ? questionna Vick.

Et alors ? On n’arrête pas les gens pour ça, tout de même !

A partir du moment où on a essayé de m’assassiner dans la nuit qui a suivi, c’est un motif valable. »

Stéphanie blêmit. Son regard se reporta sur les deux autres personnes présentes avant de revenir sur son amant d’une nuit.

Mélanie, qui avait rangé sa carte, exhiba des photos. Sur l’une on reconnaissait, vue de haut, la blonde chevelure de la jeune femme, ainsi que Vick. Sur une deuxième en plan rapproché, les traits fins de l’assistante de DSN étaient nettement visibles. Une troisième la montrait dans son cabriolet blanc et marron, en train de manœuvrer pour faire demi-tour.

Stéphanie articula le mot « merde » sans le prononcer.

« Nous en avons beaucoup d’autres, dit Mélanie.

Pour le moment, tu es en première ligne, ajouta Vick. Sauf si tu as appelé quelqu’un d’autre hier soir pour lui donner mon adresse. »

Elle n’hésita pas une seconde pour balancer son boss, comme il l’avait prévu. « Henri. C’est Henri que j’ai appelé hier soir. C’est lui qui m’avait demandé de te suivre.

Henri Lempereur ? demanda Mélanie.

Oui. Henri Lempereur. »

Vick sourit. Un premier très bon point. Ne resterait qu’à récupérer le smartphone de la jeune femme pour obtenir une deuxième preuve matérielle de l’implication de son cousin. « Les collègues de Madame, lui apprit-il en désignant Mélanie, doivent être chez notre ami en ce moment même. » Il espérait qu’Abdul et les autres flics n’aient pas foiré le travail. Etant donnés l’abnégation du métis et son professionnalisme, il en doutait.

« Je... je vous suis quand même ? demanda Stéphanie.

Je vais vous permettre de vous habiller, dit Mélanie, sinon il risque d’y avoir une émeute au poste.

Il faudrait quelqu’un pour la surveiller pendant qu’elle se change, intervint Vick. Puis-je me...

Je m’en occupe », trancha Mélanie en lui lançant un regard glacial. Elle rentra dans le loft à la suite de la jeune femme, laissant Vick et le second policier échanger un regard chargé de sous-entendus.

Les journaux réagirent aussi rapidement qu’Abdul, Mélanie et Vick l’avaient escompté, d’abord sur les éditions web, puis sur les éditions papier. Des titres comme Le Limolin, le nouveau Médiator ?, ou Soupçons sur un grand laboratoire firent les manchettes de quotidiens comme Libération, Le Figaro ou Le Monde. Vick n’avait pas seulement envoyé les copies de la clé USB de Gilles Deleme assorties de sa lettre anonyme aux journaux nationaux, mais également aux agences de presse telles Reuters ou l’AFP, dont Abdul lui avait communiqué les adresses. L’événement fut donc largement couvert.

Dans la journée du samedi, un scribouillard de Tendance Ouest accrédité auprès de l’Hôtel de police de Rouen eut vent de l’arrestation du Directeur commercial adjoint du laboratoire fabriquant le Limolin. Le soir même, tout le monde ne parlait plus que de cela.

Interrogé par les grandes chaînes de télévision et de radio devant la Préfecture de police de Paris, Abdul, sous les yeux amusés de Vick, qui observait la scène depuis son poste à l’hôtel, s’efforça d’enfumer les journalistes. Selon le flic, les deux affaires, celles de la tentative de meurtre apparemment commanditée par Henri Lempereur sur celui que la presse appelait « le mystérieux inconnu » et la mise sur le marché du Limolin n’étaient pas « forcément liées, à ce stade de l’enquête ». La brigade criminelle n’avait à l’en croire « rien à voir » avec la lettre anonyme dénonçant les méfaits du Limolin envoyée aux journaux.

Vick le trouva assez bon comédien. C’était Abdul qui avait tenu à ce qu’il expédie les copies des clés USB à la presse. Selon lui, cette preuve n’aurait pas été recevable par un tribunal du moment qu’elle n’avait pas été acquise dans le cadre d’une perquisition légale du laboratoire. Vick avait cru comprendre au cours de leurs échanges qu’en l’occurrence, Abdul avait troqué sa casquette d’inspecteur de la Crim’ contre celle de simple citoyen soucieux de préserver la santé publique, en provoquant dès que possible un scandale suffisant pour mettre hors-jeu le Limolin. En cela, il respectait la mémoire de Gilles Deleme et ses dernières volontés.

« Si la presse réagit vraiment comme prévu, ils ne pourront pas y couper, lui avait assuré Abdul avant de partir pour Paris afin de répondre à une convocation de sa hiérarchie. De nouveaux experts, indépendants cette fois, seront nommés pour analyser le Limolin. Et pour peu que le médicament soit jugé nocif, je me fais fort d’obtenir de mes collègues de la Répression des fraudes une perquisition du labo. Je leur parlerai de votre produit, le XT-07.

Ce scandale nous permettra de rouvrir, officiellement cette fois, l’enquête sur la mort de Gilles Deleme, avait ajouté Mélanie, et de faire le lien avec la tentative d’assassinat à votre encontre, puisque le mode opératoire comporte selon vous une similarité. » La rusée femme flic l’avait alors dévisagé d’un air soupçonneux. Depuis la révélation qu’il leur avait faite de sa véritable identité, les poulets se doutaient que Vick n’était pas juste l’innocente victime qu’il prétendait être. Restait à espérer qu’ils ne chercheraient pas à savoir ce qu’il était réellement advenu d’Albert Grandjean, ou en tout cas que leurs investigations à ce sujet ne donneraient rien. Vick jouait un jeu serré, il en avait conscience. Il ne pouvait cependant plus se défiler, son témoignage étant désormais crucial pour le procès de son cousin qui ne manquerait pas de s’ouvrir.

Le lundi, les titres des journaux nationaux montèrent en puissance. On eut droit à Quand un Laboratoire « se paye » une commission de révision, La mort suspecte d’un témoin gênant, Le témoignage accablant de « l’assistante particulière » de DSN, et le préféré de Vick, Le Limolin provisoirement retiré du marché

Dans la Mégane lui appartenant à présent en propre, celui qui était encore il y a peu un simple vagabond taillait la route. Les journalistes s’étaient soudainement fait un peu trop nombreux à Rouen. Vick comptait bien garder l’anonymat jusqu’au procès de son cousin, échappant ainsi aux turbulences jusqu’au dernier moment. Il se doutait que les pontes de DSN, en plus de faire appel à une armée d’avocats, tenteraient d’enterrer tout ce qui pouvait l’être avant une éventuelle perquisition du labo. Cet antidote au XT-07, il pouvait sauf miracle faire une croix dessus.

Il y avait cependant des motifs de satisfaction, dont le moindre n’était pas de ne plus sentir l’esprit de Gilles Deleme rôder autour de lui.

Son regard se posa un instant sur le portable contenant le message d’Abdul à sa droite, à la place du mort. Pour lui qui avait toujours été un rebelle, la proposition de l’inspecteur était étrangement tentante. Aussi incongrue que fût l’idée de bosser de nouveau avec les flics, peut-être, dans l’affaire, s’était-il dégoté un boulot valable. Les dieux avaient décidément un putain de sens de l’humour.