[note de lecture] Yannick Torlini, "Camar(a)de", par Jean-Pascal Dubost

Par Florence Trocmé

 
 
Travailler tue. Ce pourrait être le sens direct, immédiat, percutant, reçu de plein fouet par le lecteur de Camar(a)de. L’union (« camarade ») ne fait pas la force, devant la camarde de celui que le travail (ouvrier) use. On figure littérairement la camarde pour la mort parce qu’elle génère « une face décharnée, une tête de mort dont le nez, réduit à l’arête osseuse, paraît aplati » (Le Grand Robert de la langue française). Yannick Torlini rapproche deux mots, leur sens, pour leur proximité sonore ; « ces jours travaillés le visage buriné (ton) par tant et tant et tant de. le visage (ton) qui, nuit après nuit, muqueuse après muqueuse, par tant et tant et tant, ouvert, jour, brise jour, brisé travaillé au corps à corps transfuge qui le visage sans miroir qui. dans un cheminement lourd, une passerelle du. ton visage, a la consistance blêmisée du sable que tu. marteau, pioche, pelle, camarade à te buriner la vie sans cesse à te. » En une succession de poèmes en prose, en un rythme haché, répétitif de l’usure insidieuse du travail sans relâche, surtout manuel, automatique, machinal, en une langue sans complexité mais tortueuse, le poète tente d’embrasser la fatigue ouvrière afin de l’élever en élément de révolte. À l’évidence cet ensemble réfère à des propos politiciens sur le sujet du travail, sinon à des incompréhensions de la gente gouvernante, quelle que soit son acabit, et plonge dans l’histoire de son emploi lexical à des fins peu louables. À partir d’un détournement (« le travail rend libre » etc.), Yannick Torlini dénonce une réalité contraire. Cela s’entend comme poèmes de soulèvement, appels insurrectionnels, incitations à transformer la fatigue en force, « et la crampe jusqu’au vivre jamais. encore. encore. encore. en. corps. » Ce corps martelé d’asservissement si bien et tant, que la langue meurt dans le renoncement, « l’usure de ta langue dans.____camarade dans.___________ta plaie ».  
 
Les poèmes de Yannick Torlini sont de lecture exténuante, et plus ils le sont, plus l’énergie se déploie pour exiger de prendre sur-corps, malgré l’inévitable vers lequel, néanmoins le poète nous entraîne, « camarade. le travail est une guerre que tu continues à perdre chaque matin mais pourtant. geste après geste ta fin avance usinée, chaudronnée, calvairisée, prolétarisée », tirant des traits horizontaux progressifs, annonçant l’arrêt définitif du cœur. Cela écrivant, et usant du mot « camarade » pour interpeler un lectorat précis et possible (à l’image d’un Christophe Manon revendicatif), celui du monde ouvrier tué à la tâche, Yannick Torlini, s’associe à lui devant le désastre qu’est l’incapacité à l’insubordination. Ce livre n’est fait de démagogie, ne laisse pas accroire que la poésie, la langue, peuvent tout, mais peuvent accompagner énergiquement l’exténuation. Dans la parenthèse du titre, tout est dit, le « a » du vivant-camarade enserré dans l’étau de vivre, d’une vie entre parenthèses.  
 
[Jean-Pascal Dubost]
 
 
Yannick Torlini , Camar(a)de, éditions Isabelle Sauvage, 88 p., 14 €