Morrissey – World Peace Is None Of Your Business

Publié le 25 août 2014 par Hartzine

There’s gonna be some trouble, a whole house we may re-building. Ce sont par ces paroles si lourdes de sens que débute Vauxhall & I, quatrième véritable album solo de Morrissey sorti il y a tout juste vingt ans dans un contexte si particulier. Endeuillé par la mort de Nigel Thomas, son manager de l’époque, de Derek Jarman, réalisateur pour les Smiths du court métrage The Queen Is Dead et de Mike Ronson, guitariste légendaire de David Bowie et producteur de Your Arsenal, son album précédent, Morrissey trouvait alors la force de magnifier l’année 1994 afin de mieux effacer 1993 au travers d’une œuvre majeure dont deux décennies plus tard la beauté n’a toujours d’égale que la sensibilité qui en émane. Pour beaucoup, cet album représente le point culminant de la carrière solo du natif de Manchester, l’instant de grâce durant lequel un artiste se trouve être au sommet de son art qui plus est soutenu par des musiciens au diapason.

Depuis Vauxhall & I, beaucoup d’eau plus ou moins trouble a coulé sous les ponts. Un album incompris pourtant de très bonne facture (Southpaw Grammar), une sortie par la toute petite porte (Maladjusted) avant une disparition de sept ans (de malheur). Puis un retour au premier plan en 2004 avec le très remarqué et remarquable You Are The Quarry, disque complètement inscrit dans son époque, point de départ d’une décennie ponctuée de deux longs formats ne convaincant, il faut bien l’avouer, que par fulgurances (Ringeader Of The Tormentors et surtout Years Of Refusals),  annonce  puis confirmation des difficultés rencontrées par le Moz à renaître définitivement de ses cendres. Mais difficultés surtout, à s’entourer de collaborateurs de qualité tant au niveau des musiciens souvent en manque d’inspiration que des producteurs jouant la carte de la surenchère avec comme unique but à peine dissimulé la volonté de palier la médiocrité de certaines compositions. Dieu merci, à défaut d’avoir constamment les moyens d’atteindre la mention du fait de ses mauvaises fréquentations, ce bon vieux Mozza a toujours obtenu la moyenne grâce à un oral en tout point impeccable…

Hasard du calendrier ou énième facétie d’un personnage qui n’en est plus à une près, une luxueuse réédition de Vauxhall & I est parue quelques semaines avant World Peace Is None Of Your Business,  dixième album studio en solo du Mancunien qui, au fil des années, à défaut de demeurer maître incontesté en son royaume, est allé chercher grâce et adoration principalement outre-Atlantique cultivant ainsi l’ambiguïté autour de son véritable attachement pour la patrie qui l’a vu naître. Au regard de ces deux parutions estivales, nul doute que l’avenir du personnage en ce qui concerne la trace qu’il laissera dans l’histoire de la pop ne se conjugue pas au présent mais bien au passé. Mais afin de juger ce nouvel essai avec la distance et l’impartialité nécessaire à  ce genre d’entreprise, remettons les choses dans leur contexte et posons-nous l’unique question qui en vaille véritablement la peine : que convient-il d’attendre d’un album de Morrissey en 2014 ?

Appréhender la problématique sous cet angle pourrait bien contrarier les adeptes du « c’était mieux avant » à qui, certes encore une fois, nous ne donnerons pas entièrement tort. Mais l’écoute de World Peace Is None Of Your Business dénuée de toute notion globalement comparative laisse apparaître écoute après écoute un album audacieux au sein duquel on retrouve (enfin) un Morrissey conquérant nous offrant une succession de morceaux à la hauteur de ce que peuvent décemment être nos attentes. Car oui, les compositeurs l’entourant n’ont pas changé et les talents en matière d’écriture de Jesse Tobias ne sont pas ceux de Stephen Street, Mark E. Nevin ou Alain White qui avaient su à diverses époques offrir des écrins soyeux à la voix de diamant de sa Majesté. Mais à l’instar de You Are The Quarry où Alain White et Boz Boorer étaient parvenus à rehausser le niveau de jeu collectif afin de passer du milieu de tableau aux places européennes, Jesse Tobias et ce même Boz Boorer, fidèle lieutenant du Moz depuis plus de vingt longues années, ne se contentent pas de copier musicalement ce qui a pu faire la grandeur du patron mais empruntent judicieusement et avec humilité certaines clés ouvrant les portes d’un renouveau tout à fait intéressant.

La structure même de ce nouvel opus tout d’abord, fortement semblable à celle de Your Arsenal. Un triptyque composé d’une entrée en matière particulièrement virile mais, contrairement aux deux albums précédents, tout à fait correcte au travers d’un morceau éponyme empli de tension et de dérision avant que Neal Cassady Drops Dead, hommage au compagnon de route de Jack Kerouac ayant eu une relation avec Allen Ginsberg n’enfonce le clou à grand coup de violents battements (forcément générationnels). S’ensuit alors un second volet plus pop et classique où Morrissey retrouve à bien des égards une certaine flamboyance qu’on ne lui avait plus connue depuis bien longtemps : I’m Not a Man, même s’il n’est pas servi par une production au diapason (un sacré problème dans la discographie du chanteur depuis 2004) renoue par instants avec la mélancolie des faces B d’antan, You’ve Had Her et I’d Like To en tête avant que le « tubesque » Istanbul au chant clair et affirmé ne dévoile enfin le véritable retour aux affaires de Morrissey. Mais c’est également en plein cœur de cet album que sont dévoilées au grand jour ses aspirations hispaniques du moment  principalement par l’entremise de Gustavo Manzur qui insuffle à doses plus ou moins homéopathiques un certain esprit flamenco aux compositions. Une guitare et/ou un accordéon omniprésents  (Hearth Is The Loneliest PlanetKiss Me a Lot, The Bullfighter Dies) ou quelques touches plus subtiles comme sur le très réussi Staircase At The University. Toujours est-il que c’est au moment où cette succession d’exercices de style sur le même thème pourrait finir par quelque peu irriter l’auditeur, que Morrissey, comme pour rappeler à tous que lui mieux que quiconque sait manier l’art du contre-pied, entame le dernier versant de cette trilogie. Smiler With Knife, morceau particulièrement épuré avec son crescendo tout en retenue puis Kick The Bride Down The Aisle, ritournelle bénéficiant de l’apport vocal de Kristeen Young, habituée des collaborations avec l’ex-chanteur des Smiths amènent de manière élégante Mountjoy, véritable hymne à la dérision et la tristesse, porté par un texte digne des plus grands moments de Morrissey et une orchestration subtile et délicate. Mais surtout, ce qui émane de ce morceau, c’est avant tout une affirmation totale de sa personnalité. Car la vérité est bien là : Morrissey semble enfin être en parfait accord avec lui-même, libre et dans l’affirmation totale de sa personne et il faut bien l’avouer, cela faisait bien longtemps qu’il ne l’avait pas aussi bien chanté. Comme pour mieux accentuer cet état d’esprit, l’enfant terrible de Manchester va même jusqu’à se jouer des Smiths, Oboe Concerto clôturant les débats sur un texte empli de résignation sous couvert d’une ligne de basse et d’une mélodie rappelant à bien des égards The Death Of a Disco DancerLove, Peace and Harmony… peu pour lui, merci, The older generation have tried, sighed & died… testament en forme de dernier adieu, peut-être pas parfait, mais on ne peut plus sincère et honnête… amen.

Certainement pas l’album du retour en grâce, World Peace Is None Of Your Business n’en demeure pas moins une étape (la dernière ?) particulièrement intéressante dans la carrière de Morrissey. Certains baisseront assurément les bras sous prétexte qu’il y a bien longtemps qu’ils ne les dirigent plus vers le ciel pour le Mozfather et nous ne les ferons très certainement pas changer d’avis. Il est si facile d’adorer ou de détester le personnage. Mais c’est justement la simple satisfaction terrestre et non la perfection divine qu’il est intéressant d’aller chercher à l’écoute de ce disque, le plaisir de pouvoir encore se délecter de ce timbre de voix si unique, de ces textes corrosifs dans cette industrie musicale si aseptisée le tout servi par des compositions qui, sans être parfaites permettent en tout cas à Morrissey de quelque peu renaitre, cultivant de nouveau enfin ce mélange de morgue et de retenue qui lui sied si bien. Alors mes amis, je vous invite à goûter ces petits plaisirs du présent sans penser à l’avenir car, quoiqu’il en soit, il nous restera toujours le passé.

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