Orphelins de Dieu

Publié le 03 septembre 2014 par Lecteur34000

« Orphelins de Dieu »

BIANCARELLI Marc

(Actes Sud)

Ce roman-là fut abordé par le Lecteur avec une certaine distanciation. Les précédents face-à-face avec Marc(o) Biancarelli lui avaient laissé des souvenirs impérissables, en particulier avec « Murtoriu » (déjà publié chez Actes Sud, mais traduit du corse par Jérôme Ferrari). Or, les premiers coups de cœur ne garantissent en aucune manière contre de possibles déceptions. Et le passage de l’écriture de la langue d’origine (car il s’agit bien de la langue qui se pratique dès l’enfance) à l’autre langue, celle qui s’enseigne dans les écoles de l’Île, ce passage portait en lui le risque d’un appauvrissement, d’un affadissement de cette seconde écriture. Les premières pages furent donc lues avec une extrême circonspection, dans une recherche quasi constante des failles éventuelles. Mais, très vite, le Lecteur fut emporté, comme ensorcelé, enthousiasmé, incapable de s’extraire de l’univers dans lequel Marc(o) Biancarelli l’avait introduit.

Cet univers n’est autre que la Corse, même si une incursion en Toscane vient quelque peu brouiller les pistes. La Corse du début du 19° siècle, longtemps après l’échec de la belle aventure paolinienne, longtemps après la conquête française de l’Île, lorsque s’achève une autre épopée, napoléonienne celle-là. Une Corse rurale, pauvre, austère, où subsistent des mouvements de résistance qui amalgament des individus aux engagements les plus divers, les plus contradictoires aussi. C’est à l’un de ces « égarés » que s’adresse Vénérade, paysanne dont le jeune frère eut la langue tranchée par des malfrats sanguinaires et cupides. Vénérade réclame vengeance et requiert l’assistance de l’Infernu, rescapé de toutes les guerres, de tous les coups tordus auxquels il fut associé. Lequel Infernu, après avoir hésité, accepte mais exige la collaboration de la jeune femme pour tenter de mener à bien l’opération. Puisqu’il s’agit d’affronter quatre hommes, tueurs et tortionnaires redoutés.

Le roman raconte cette improbable collaboration entre un vieil homme revenu de toutes ses guerres, celles qui furent apparemment les plus nobles comme celles qui furent les plus cruelles, et cette femme privée d’avenir mais qu’obsède l’exigence de la vengeance. Mais il juxtapose à ce récit-là celui que narre l’Infernu, la longue litanie de ses combats, de ses errances, des dérives qui le conduisirent à commettre des crimes plus abominables les uns que les autres, sans jamais être en mesure de retrouver en lui cette part d’humanité dont les lueurs illumineront toutefois la fin du récit.

Roman historique ? En partie, oui. Marc(o) Biancarelli n’est-il pas issu du même terreau que Michel Zevaco, écrivain corse du 19° siècle que le Lecteur fréquente encore de temps à autre ? Mais Marc(o) Biancarelli est bel et bien, lui, ancré dans ce temps présent. Si ses deux personnages principaux vivent et agissent selon des codes propres aux années tourmentées qui les voient se lancer dans une folle aventure, en filigrane, c’est bien la Corse d’aujourd’hui qui se laisse percevoir. Il suffirait peut-être de laisser vagabonder son imagination pour substituer au décor que l’Ecrivain a choisi pour bâtir son roman une autre Corse, à peine moins pauvre qu’hier, toujours entravée, camouflant ses multiples blessures, s’évertuant à survivre dans la précarité, privée de la connaissance de sa propre histoire (que d’autres enclosent, sans rien laisser paraître de ses spécificités, donc de sa richesse, dans l’histoire officielle du pays dominant).

Quoiqu’il en soit, et le Lecteur ne se reniera pas, « Orphelins de Dieu » est un roman abouti. Un roman dont Il présage toutefois qu’il ne sera pas reconnu par les milieux « littéraires » à sa juste, à son exceptionnelle valeur. Pour une raison trop évidente : Marc(o) Biancarelli transgresse les codes. L’écrivain ne tourne pas autour de lui-même, à la recherche d’une improbable rédemption. Il plonge, il s’immerge dans les profondeurs des abîmes humains, il met à nu les ressorts de ce que furent, de ce que continuent à être nos communes barbaries. Il ne s’accorde et donc n’accorde à ses lecteurs aucune concession. « Voilà à quoi nous ressemblâmes, voilà ce à quoi nous continuons à ressembler aujourd’hui », dit-il. Et ce propos-là n’est pas recevable dans la société de la bienséance et du consensus. Tant il est vrai qu’il n’est guère tolérable d’admettre dans un univers chloroformisé que puissent être donnés à voir dans un miroir à ce point fidèle les reflets des errements collectifs, ceux qui conduisent des êtres humains à s’accepter dans la négation d’eux-mêmes. Le Lecteur ne peut qu’espérer que vous serez de celles et de ceux qui accepterez d’accompagner Marc(o) Biancarelli dans ses transgressions.

« L’Infernu avait vu des tas de choses plus horribles les unes que les autres tout au long de sa vie, sans parler de celles qu’il avait lui-même provoquées. Il se disait que le portrait qu’il venait d’entrevoir était juste une de ces choses. La peau avait été mise à nu, et le cuir chevelu avait cicatrisé, sans que rien ne repousse jamais dessus. C’était une longue cicatrice, qui partait du cou, et qui envahissait tout un être, vivant, mais dont la boîte crânienne aurait été en partie à découvert. Un monstre d’homme au regard halluciné, par sa propre image sans doute, et qui portait au beau milieu du visage toute l’abjection dont est capable sa propre espèce. Le hors-la-loi n’avait vu que l’enveloppe, furtivement, mais ça lui suffisait. Pour comprendre ce qu’il pouvait rester de l’âme. Pour imaginer les tourments sans fin qui devaient consumer l’horrible créature. Les tourments silencieux d’un homme qu’une lame assassine avait condamné au silence éternel. Il recracha un nouveau jet de salive brune et se leva pour rejoindre son cheval. »