Don’t be evil, mon œil!

Publié le 26 septembre 2014 par _nicolas @BranchezVous
Exclusif

Que Google ait rompu les liens avec l’archiréactionnaire American Legislative Exchange Council n’est pas étonnant. Qu’elle en ait eu, de ces liens : ça, oui c’est étonnant. Étonnant et inquiétant.

Il y a quelques jours, Laurent vous apprenait que Google n’est plus associée à l’American Legislative Exchange Council (ALEC), une organisation américaine qui promeut «un gouvernement limité, le libre marché et le fédéralisme», selon le slogan affiché à l’en-tête de son site web. C’est le négationnisme de l’ALEC en matière de changements climatiques qui aurait convaincu le géant de l’Internet de plier bagage.

Schmidt soit loué pour cette décision qui corrige une regrettable erreur de jugement? Pas si vite. Si Google a quitté les rangs d’ALEC, c’est qu’elle y était.

Eric Schmidt soit loué pour cette bonne décision qui corrige une regrettable erreur de jugement? Pas si vite. Parce que si Google a quitté les rangs d’ALEC, c’est qu’elle y était. Comme d’autres entreprises des domaines des sciences et de la technologie, d’ailleurs. Or, ALEC est loin d’être une simple chambre de commerce comme les autres, et la question des changements climatiques n’est pas la seule sur laquelle ses positions sont proprement terrifiantes.

En tant qu’observateur assidu (et fréquemment dégoûté) de la scène politique américaine, je dirais plutôt qu’ALEC, c’est l’Empire du Mal. Et pas un empire badass comme celui de Sauron ou de Darth Vader, qu’on trouve secrètement attrayant même si on n’est pas censés : plutôt un empire «gros dégueulasse» comme le cartel de Jabba le Hutt. Voici pourquoi.

All Your Parlements Are Belong To Us

En gros, ALEC est une association qui regroupe des législateurs conservateurs et de riches intérêts privés, dans le but de permettre aux premiers de s’arrimer de près avec les besoins et les désirs des seconds. Par exemple, le personnel d’ALEC rédige régulièrement des projets de loi «modèles» qu’elle refile à ses membres législateurs pour qu’ils les fassent adopter dans les États où ils siègent. ALEC opère d’ailleurs surtout au niveau des États où règne une majorité républicaine conservatrice plutôt qu’au niveau fédéral, où les changements sont plus difficiles à apporter.

Qu’une organisation au membership corporatif à peu près secret rédige des projets de loi en dehors du cadre législatif normal, c’est déjà troublant. La nature de ces projets de loi est bien pire. Parce qu’ALEC ne se contente pas de favoriser des baisses d’impôts corporatifs, une dérèglementation du marché des télécommunications ou d’autres mesures similaires qui, si elles sont contestables, restent dans le domaine du lobbying légitime. Parmi ses initiatives les plus notoires, on compte notamment :

  • Les lois stand-your-ground qui permettent aux porteurs d’armes d’une trentaine d’États de tirer sans prévenir s’ils se considèrent menacés, même dans les lieux publics.
  • Des mesures restrictives sur le droit de vote qui affectent de façon disproportionnée les pauvres et les minorités qui, comme par hasard, votent rarement pour des candidats du Parti républicain.
  • La très lucrative privatisation des prisons, rendue encore plus lucrative par une autre des marottes d’ALEC : l’allongement des sentences tous azimuts.
  • La classification de certains actes de désobéissance civile comme du «terrorisme»si ces actes visent l’industrie pétrolière ou les grandes entreprises agroalimentaires. Dans certains cas, il suffirait de prendre des photos «mal intentionnées»pour être accusé de terrorisme!

La dissonance cognitive, ça fait mal

Qu’est-ce qu’une entreprise techno dont la devise est «Don’t Be Evil» pouvait bien aller faire dans ce foutoir?

La question qui s’impose est donc : qu’est-ce qu’une entreprise du secteur technologique dont la devise est «Don’t Be Evil» pouvait bien aller faire dans ce foutoir?

Bien sûr, certaines des activités d’ALEC sont totalement légitimes. Mais elles recoupent celles des chambres de commerce et d’un nombre incalculable d’autres associations qui ne sont pas directement impliquées dans des projets louches. Choisir ALEC n’était donc ni inévitable, ni innocent.

On ne peut que se réjouir d’apprendre que Google a quitté ALEC à cause de sa position antiscience en matière de changements climatiques. Tout comme on applaudit aussi Microsoft, Facebook et Yahoo d’avoir fait la même chose pour les mêmes raisons. Mais que toutes ces entreprises techno aient déjà soutenu cet organisme demeure profondément troublant.