Samuel Gelas : dessine moi un mouton

Publié le 04 novembre 2014 par Aicasc @aica_sc

…et, du pinceau de Samuel GELAS,
surgissent des loups-garous et autres créatures thériantropiques.
 Scarlett JESUS, 29 octobre 2014.

« A l’état de nature l’homme est un loup pour l’homme, à l’état
social l’homme est un dieu pour l’homme ».
HOBBES, Le Léviathan, 1651.

Samuel Gelas

Samuel GELAS est un jeune artiste de 28 ans, au look BCBG de grand garçon sage, qui s’est fait découvrir, lors du premier volet de l’exposition ARTBEMAO 2013. Il revient à la médiathèque de Baie-Mahault, un an après, pour une exposition en solitaire intitulée « SPECIMEN ». Une exposition-choc, dérangeante, qui pourrait être perçue comme terrifiante si l’artiste, tel un Sage, ne l’avait tempérée par une bonne dose d’humour.

Appliqué aux humains, un « spécimen » désigne un individu « qui donne une idée de l’espèce à laquelle il appartient ». Le mot désigne l’exemplaire d’une série. Il s’agit donc, avec cette exposition, d’une représentation à valeur symbolique de « types » humains. Notons aussi qu’un « drôle de spécimen », désigne, de nos jours, par antiphrase et de façon négative, un individu dont le comportement semble douteux. Et pas du tout exemplaire, pour le coup !

Samuel GELAS entreprend-il de pointer du doigt certains comportements types et peu exemplaires de la jeunesse guadeloupéenne ? Une telle entreprise qui s’inscrirait dans une démarche satirique et morale, renvoie aussi bien à La Fontaine, mettant en scène la mascarade sociale de l’Ancien Régime, qu’à La Bruyère, bien décidé à lever le voile sur l’hypocrisie des mœurs de son temps. De fait, le Carnaval et ses masques fournissent à l’artiste son motif. Les visiteurs, à travers un parcours auquel ils sont conviés, sont plongés dans l’univers carnavalesque d’un défilé de rue entrecoupé de quelques scénettes. S’y affichent la dérision des valeurs sociales (« Pani travay »), une théâtralisation des comportements renvoyant à des jeux de rôle et autres mascarades. Mais aussi, avec l’affranchissement des barrières morales, l’excès et le débordement des instincts. Comme dans le Carnaval, la culture populaire, le grotesque et le trivial vont s’articuler autour d’éléments puisant leur origine dans une culture savante beaucoup plus ancienne. Et comme dans le Carnaval, c’est la vision d’un « monde à l’envers » que nous offrent les peintures de Samuel GELAS. Un univers dans lequel les lumières de l’esprit ont cédé la place aux ténèbres des instincts animaux, transformant la société des hommes en cours d’animalisation, en une « planète des singes ».

Samuel Gelas

Le visiteur sait-il ce qui l’attend ?

La visite débute, dès l’entrée, par une toile récente, « Primate », d’un format de grande dimension, 160 x 200 cm appelé à être récurrent, et qui occupe la quasi-totalité d’un mur. Cette toile se présente comme une étude de têtes. Une étude qui, traduisant les expressions variées de visages tantôt de face, tantôt de profil ou de trois quart, fait penser à celles que fit Watteau. Sauf qu’il s’agit ici de têtes d’animaux (beaucoup de singes), et que l’on pense aussi à Le Brun et à ses études sur le zoomorphisme. Ajoutons à cela que le tracé au fusain de chaque tête est recouvert ensuite d’une couche monochrome qui donne à l’ensemble son aspect attractif, celui d’un bariolage flash évoquant davantage au final le pop art que le XVIIème siècle. Saute aussi aux yeux, immédiatement, une des caractéristiques que l’on retrouvera dans les toiles suivantes : un syncrétisme évident entre plusieurs courants, culture populaire et références classiques, art occidental et réappropriation antillaise. Car la référence au singe, gibbon, chimpanzé, babouin, guenon ou ouistiti, n’est pas neutre. Elle colle à une actualité qui visa Christiane Taubira et renvoie à l’identité de l’Antillais. A une « Peau noire » et à des « masques blancs ».

En progressant dans la visite zoomorphologique de cette exposition le visiteur fait le constat de toiles de toiles de plus en plus critiques. De la simple figuration de têtes animalières, on passe à la représentation d’êtres hybrides imaginaires, tout droit sortis de dessins animés (Le Roi Lion ou Robin des bois de Walt Disney) et de films, que ceux-ci soient d’épouvante (King Kong), fantastiques ou de science-fiction (Avatar, la saga des Aliens). Ces êtres chimériques côtoient des humains dont les visages sont revêtus de masques semblables à ceux que les enfants portent pour Carnaval ou Halloween. Tandis que d’autres, des filles très sexy en particulier, semblent tout droit sortis d’un album de Roy Lichtenstein antillanisé.

Samuel Gelas

Tous ces personnages croqués sur le vif vont figurer sur une gigantesque fresque (160 X 500 cm), intitulée « Poésie urbaine », qui aurait pu constituer un mural si les conditions de réalisation l’avaient permis. A la représentation désordonnée d’une humanité grouillante renvoyant à une culture composite, Samuel GELAS va associer un ensemble de signes , lesquels sont destinés à faire sens par rapport à une société du paraître, en perte de repères moraux. Apparaissent ainsi, associés à des gestes codés de la main, des objets qui symboliquement « classent » l’individu (cigarette, bouteille de champagne, billets de banque, bijoux en or, lunettes de soleil, téléphone, écouteur, souris d’ordinateur et armes à feu). Des bribes de textes accompagnent ce « roman graphique », sous forme d’exclamations (le « Haoo » s’inscrivant sur les fesses de la pin-up et qui semble sortir de la bouche d’un cochon voisin), de graffs ou de tatouages (« Only God judge me »). Une représentation de l’univers de la rue, hiérarchisé, dans laquelle un personnage inquiétant semble occuper une position centrale : un canidé plus proche du Loup-garou que de Compère Renart.

Dans la toile voisine « Spécimen » qui donne son nom à l’exposition, le bestiaire de l’artiste s’enrichit d’autres animaux et de personnages imaginaires grimaçants et terrifiants, comme d’un univers cauchemardesque. La palette des couleurs se fait plus violente : au vert maléfique d’une sorcière s’associe le rouge flamboyant de ses lèvres pulpeuses. Tandis que reviennent, en leitmotivs tels des fantômes tenaces, d’autres figures blancs, ricanantes ou difformes.

A partir du diptyque que forment les deux oeuvres suivantes, « Chaîne en or » et « Esprit de mort et conscience », la violence va désormais exploser et éclabousser les toiles d’un rouge de plus en plus prégnant. Le récit d’une attaque à main armée, que commentent des phrases qui sont comme crachées en créole, conduit un jeune à tête de canidé (que l’on peut traiter de « chien » !) au meurtre puis à la prison. Une ultime toile, « Maman Poule » semble bien vouloir inciter le visiteur à une réflexion, en lui suggérant l’origine possible de tels comportements dénaturés de la part de jeunes. La toile aborde avec audace un sujet tabou, celui de la mère-Poule prête à tous les sacrifices pour satisfaire les désirs de son enfant-Roi. A genoux, dans une posture de suppliante demandant le pardon, elle n’oppose aucune résistance au diktat de son tyran de fils qui lui ordonne : « Manman organiséw pou ban moin tousa an vlé » (« Maman, débrouille-toi pour me donner tout ce que je veux »).

Samuel Gelas

Une ultime toile, « Maman Poule » semble bien vouloir inciter le visiteur à une réflexion portant sur l’origine possible de tels comportements dénaturés. La toile aborde avec audace un sujet tabou, celui de la mère-Poule prête à tous les sacrifices pour satisfaire les désirs de son enfant-Roi. A genoux, dans une posture de suppliante demandant le pardon, elle n’oppose aucune résistance au diktat de son tyran de fils qui lui ordonne : « Manman organiséw pou ban moin tousa an vlé » (« Maman, débrouille-toi pour me donner tout ce que je veux »).

La thématique de cette exposition, tout comme l’univers graphique de Samuel Gelas apporte un sang neuf aux pratiques artistiques de la Guadeloupe. Très contemporaine, son inspiration reflète et démasque des modes de comportements « sauvages », sans foi ni loi. Mais, ce faisant, l’artiste se montre capable de créer sa propre mythologie, véritable syncrétisme d’une culture contemporaine, qui permet à des croyances antillaises, celles du Loup-Garou et des changés-chien, de s’associer à d’autres animaux fabuleux issus d’autres cultures. Une mythologie qui permet aussi d’effectuer une plongée dans le temps jusqu’à rejoindre l’imaginaire moyenâgeux du Roman de Renart, et, plus loin encore, jusqu’à Anubis le dieu funéraire égyptien. C’est à la profondeur d’un imaginaire à la fois très moderne et nourri du passé que nous convie cette exposition.

Un spécimen vraiment unique !

Scarlett JESUS, 29 octobre 2014.
______________________________________