Jouer à être soi, une nouvelle d’Alain Gagnon…

Publié le 05 novembre 2014 par Chatquilouche @chatquilouche

Certains se perdent en forêt ; d’autres en ville. Certains à l’intérieur d’eux-mêmes. Nous avons tous dans la tête de multiples placards, où nous rangeons nos masques, interchangeables selon les occasions ou les exigences de la survie sociale. Malgré ces métamorphoses itératives, nous avons tous la conviction d’être nous et conservons cette opinion rassurante jusqu’à ce que l’inopiné brise le miroir et qu’enfants perturbés devant les fragments multiples du moi, nous soyons placés devant ces options : faire l’impossible pour les recoller – ce qui demande une énergie incommensurable et, parfois, des adjuvants pharmaceutiques ou éthyliques – ou s’abandonner à la dérive de l’absence de soi à soi : nous voguerons alors vers des îles flottantes où les Sirènes représentent le moindre mal.

Certains refuseront ces choix et y échapperont par la défenestration, la corde, la balle dans la tempe ou le conformisme grégaire – question de tempérament. Manzen avait cru opter pour les eaux glacées du fleuve.

En principe, on le subventionne pour transformer en réalité esthétique un projet de scénario accepté par le Conseil des arts. Mais, en réalité, il passe d’une main à l’autre son trophée, cette statuette qu’un rôle de soutien dans une production québécoise, bien de chez nous, donc probablement inexportable, lui a value. Lorsqu’on lui a remis sa récompense, il l’aurait crue plus lourde. Sa légèreté l’a surpris. Pendant le dîner de gala, Uta lui a répété :

— Tu n’as pas l’air content.

— Mais si, mais si, je t’assure…

À la fin de la soirée, Francine Grimaldi est venue le féliciter et le rassurer :

— Évidemment, ça n’a pas le glamour d’un trophée pour premier rôle. C’est du soutien. Mais pour les gens de l’industrie, c’est significatif. Tu vas voir, Manzen, dans les semaines qui viennent le téléphone va sonner…

Sept semaines ont passé. Et il ne sonne toujours pas, le téléphone. Et lorsqu’il sonne, c’est pour Uta. C’est dans le bureau d’Uta, qui jouxte le sien, qu’il résonne. En attendant la réussite inéluctable de Manzen, pour payer la bouffe et le loyer, elle a mis sur pied une entreprise artisanale : confection de pages web. Et ça rapporte ! Faut dire que les formes bien roulées d’Uta aident à la vente. De plus en plus, Manzen se sent sans utilité aucune. Il se lève chaque matin, de plus en plus tard, pour faire semblant, une heure ou deux, de travailler à la rédaction de ce scénario. Trois soirs par semaine, il joue dans un théâtre expérimental pour un salaire horaire réel inférieur à celui fixé par les Normes du travail. Lorsque les huit comédiens sont moins nombreux que les spectateurs, ils considèrent la représentation un succès. Il devrait choisir n’importe quel métier – suffit qu’il ait prise sur la vie. Travailler pour sa conjointe : pourquoi pas ?

Uta l’aime. Manzen a le sentiment de l’exploiter. Une impression qui le laisse amer, agressif sans raison avec Uta parfois.

Il replace la statuette sur le bureau. Sortir, marcher un peu.

Il tire son foulard de la penderie. Du bureau de sa compagne des voix, des cliquetis, la vie.

 Quels idiots ont émis l’opinion que se promener au grand air détend ? Tout le contraire. Manzen se sent encore plus inutile, plus étranger à tout, sans pieds ni mains. Le facteur passe le courrier, derrière une vitrine poussiéreuse des coiffeurs s’agitent dans leur babil incessant, un jeune homme quête au coin de l’avenue des Pins, les écureuils courent sur les fils, les étourneaux piaillent et se battent dans une mangeoire pour subsister, une courtière en immeubles plante une pancarte devant une maison vétuste… Tous ont un rôle ; il est le seul personnage qu’un auteur insouciant a oublié dans une chemise jaunie, au fond d’un classeur fauve, où s’empilent des scénarios inachevables. Rentrer tout de même.

 — On a reçu une invitation des Deschênes-Courcy, lance Uta. Genre cinq-à-sept qui se prolonge.

Les Deschênes-Courcy ! L’homme producteur, la femme réalisatrice. La Grimaldi avait raison : un téléphone significatif. Le genre de réception où se faire voir. À ne pas manquer.

— Eux et leurs amis, tous des snobs imbuvables, dit Uta. Lofts et Gucci. Mais on doit y aller.

— Des gens à appeler par leurs prénoms composés devant les autres sans les tutoyer, ajoute Manzen. C’est pour quand ?

— Vendredi. Aujourd’hui, tout doit avoir l’air improvisé, à la bonne franquette… « Venez comme vous êtes…» Mais attends de voir leurs frusques !

— Faut apporter quelque chose. J’ai vraiment aucune idée, lance Uta.

— Ces gens-là, c’est le vin à 300 $ la bouteille ou le Baby Duck. Rien entre les deux, on aurait l’air de médiocres, de ploucs.

Le soir, il fait l’amour à Uta et il se creuse les méninges : qu’est-ce qu’on pourrait bien apporter ? Pas envie d’avoir l’air colon.

Le lendemain, il se lève plus à bonne heure et il téléphone à Giroux. Lui aussi a été invité. Manzen s’en doutait ; Giroux travaille comme régisseur pour Liza-Zénobie Deschênes.

— Tu apportes quoi ? Ça nous embête un peu…

— J’ai le même problème. Ils ont tout, ils ont tout vu, ces Courcy !

Au milieu de la matinée, Uta entre, surexcitée.

— Je viens de parler à Mireille Lebrun !

— C’est qui ?

— Une copine de cégep. Tu ne t’en souviens pas ? Elle travaille dans la maison de production de Courcy. Ça serait elle qui nous aurait mis sur la liste que je n’en serais pas surprise.

— Merci bien !

Uta se mord la lèvre. Puis elle lance :

— Je lui ai parlé de ce qui nous tracassait et elle m’a donné une sacrée bonne idée. Les Courcy sont très urbains, mais ils sont aussi très Québec-Québec, le genre un peu catalogne, vieux rouet neuf et métier à tisser… Si tu leur apportais un produit de ta région ?

Un bel effort de la part d’Uta, mais Manzen n’est pas convaincu : ils sont nombreux dans la colonie artistique à provenir de ce coin de pays ; on risque de retrouver cinq ou six pots de confiture de bleuet ou, pire encore, des bouteilles de cet apéritif visqueux qu’on a tiré de ce fruit sauvage pourtant délicieux. Et puis, de par son origine ethnique, Manzen ne colle pas tellement au Cycle du sirop d’érable.

Penaude, Uta retourne vers son travail.

Manzen dessine des cercles et des carrés sur l’écran de son ordinateur.

Vers midi, Uta se représente dans la porte.

— J’ai faim. Toi ?

Ils descendent Maisonneuve et s’arrêtent dans un delicatessen. Uta achète du pain et un fromage. Manzen fouille dans les manuels de cuisine exotique.

À la caisse une dame a des difficultés avec sa carte de débit. Uta s’impatiente. « Ceux qui font de l’Alzheimer devraient écrire leur NIP sur un bout de papier ou payer comptant », murmure-t-elle.

Lorsque la femme se retourne, Uta a un choc. Des yeux de biche, un sourire convenu et des vêtements griffés ! Liza-Zénobie Deschênes !

— Bonjour. Je vous reconnais. On s’est rencontrées au bureau de Paul-Albert. Vous venez vendredi ? demande la femme en donnant l’accolade.

— Comptez sur nous.

— Je suis bien contente. Monsieur Courcy a tellement aimé Manzen dans Les Mouches de Brossard. Il en a parlé pendant des semaines.

— Justement, il est là… bredouille Uta qui se tourne vers son compagnon.

— Heureuse de vous serrer la main. Vous savez, mon mari a beaucoup aimé ce film, Les Mouches… Quelle présence vous aviez ! Comment vous avez su donner une dimension in-at-ten-due à un rôle, somme toute, banal… Monsieur Courcy est un de vos fans, un in-con-di-tion-nel : nous avons hâte de vous accueillir chez nous.

Uta a de l’intuition et souvent les audaces de ses intuitions – ce qui fait frémir Manzen.

— À ce sujet, commence Uta, on se demandait… On n’a pas tellement l’habitude, vous savez… Mais vous nous manifestez tant de gentillesse, j’ose : on ne veut pas avoir l’air ridicules. Franchement, qu’est-ce que les invités ont l’habitude d’apporter ?

Manzen va défaillir.

Liza-Zénobie rit de ses dents astiquées :

— Vous, chère Uta. Vous et Manzen. Ça suffit amplement.

Dans la rue, Manzen est encore sous le choc :

— Tu n’en feras jamais d’autres. Demander à notre hôtesse ce qu’on devrait lui apporter. Jamais été aussi humilié. C’est d’un mauvais goût ! J’aurais lu ça dans un scénario que je l’aurais biffé tellement c’est invraisemblable. Je me cherche un prétexte pour refuser maintenant. Pourquoi t’as fait ça ? Surtout qu’on est pas plus avancés qu’avant.

— Mais si. On sait quoi apporter maintenant. C’est toi qu’ils aiment, Manzen. C’est toi qu’ils veulent. Et, toi, Manzen, tu sais faire quoi ?

Il s’interroge.

— Sincèrement, je ne le sais pas.

— Tu sais jouer, Manzen. Tu es acteur. Ne l’oublie pas !

— Et concrètement, ça signifie ?

— Fais-moi confiance. J’ai ma petite idée là-dessus.

Vraiment pas pour le rassurer.

Tout en marchant, il se disait : « Tout de même charmante la façon dont elle appelle son mari : Monsieur Courcy. Ce vouvoiement entre époux : très vieille France. » Il se souvenait d’avoir entendu Jacques Languirand parler ainsi de sa femme à la troisième personne. S’il se mettait à désigner Uta comme madame Lofoten ? Nah !…

Uta vient d’entrer. Il attend dans le vestibule. De l’intérieur des rires étouffés, des chuchotements. Puis la voix d’Uta :

— Mesdames et messieurs : le Godfather !

Manzen place du papier-mouchoir entre ses dents et ses joues, étire sa mâchoire vers le bas, s’enroue la voix et pousse la porte : Jé souis venou vous faire oune offré qué vous ne pourrez pas refouser…

Il sort sous les applaudissements, hausse son épaule gauche, replie sa jambe droite… Entre Quasimodo : Esméralda !…

Puis feront leur apparition Hitler, Jean Chrétien (…Que voulez-vous !…), Bernard Landry (…Ce qui est politiquement et financièrement possible sera fait. Le reste, mon gouvernement s’en chargera…), Stéphane Dion (…On m’appelle le rat. On dit que je déteste le Québec et les Québécois. C’est un mensonge ! De la démagogie, monsieur le président…).

Une dizaine de personnages défilent ainsi. Un triomphe. Les plus blasés sourient ; les autres jubilent. On le compare à André-Philippe Gagnon, à Jean-Guy Moreau.

Uta l’accompagne dans le vestibule.

— Tu peux te reposer maintenant. Tu as suffisamment donné. (Ses yeux brillent.) Tu es encore meilleur que je le croyais. Je suis fière de toi.

Un baiser sur la joue et elle entre pour annoncer :

— Mesdames et messieurs : monsieur Manzen Beauséjour !

On applaudit.

Manzen fixe la vitrine derrière laquelle se love un boyau d’arrosage, redresse une mèche, replace ses épaules à leur hauteur habituelle, allonge les jambes… Et soudain la vitrine se transforme en abîme ; il y cherche ses traits, y cherche Manzen. Qui va entrer maintenant ? Après Quasimodo, Hitler, Dion… ?

« Tu peux entrer », fait la voix d’Uta de l’intérieur.

C’est la porte extérieure qu’il franchira. Pour se retrouver dans la rue.

Les eaux noires du fleuve, lentes sous le pont de métal, indifférenciées. Elles l’attirent. Il se colle au parapet, penche le buste. Y basculer sera facile. Les eaux engloutiront tout ce qu’il n’est pas. Tout ce vide soudain appréhendé que lui a renvoyé le verre. Cette absence de soi à soi dont il n’avait jamais été conscient et qui maintenant le déchire, le gruge, le brûle et le congèle tout à la fois. Tant de personnages joués hors scène lui reviennent en mémoire et défilent, grotesques, dérisoires, entre le fleuve et lui. Il n’est rien. Il le sait de source sûre maintenant. Cela lui est tombé dessus dans la plus complète spontanéité, comme une évidence longtemps niée. Lorsqu’on lui a demandé d’entrer et cette fois d’être lui-même, dans cette vitrine maudite il n’a reconnu personne. Pas étonnant qu’on lui ait concédé un certain talent à jouer des personnages : aucune démarcation entre eux et lui – il était eux d’emblée puisqu’il n’est rien. L’effort était moins que minime. Revêtir un manteau ; en changer, faire pirouette… Sa fin sera la fin de rien.

— Tu ne vas pas plonger dans cette lavure ? C’est sale et c’est froid, tu sais ?

Le sourire d’Uta. La voix d’Uta. Les yeux d’Uta.

— Je t’ai suivi. J’avais comme une petite idée…

— Je ne suis personne, Uta.

— Ah oui ! Et qui donc vient d’en décider ? Personne ?

Il entre la tête dans les épaules, s’éloigne du parapet.

De la rive viennent des klaxons et des lumières qui se désagrègent dans le courant.

— Te casse pas la tête, Manzen. C’est pas logique, tout ça. C’est la vie. Les femmes comprennent plus vite que les hommes. C’est pour ça qu’elles écrivent moins de ces gros bouquins qui donnent mal à la tête et qu’on n’arrive pas à lire au lit. Full sexisme à rebours, hein ? Pour une fois…

Elle le prend par la main, l’entraîne. L’auto est chez les Deschênes-Courcy.

— À propos, tu as un rôle. Un grand rôle, cette fois. Paul-Albert Deschênes-Courcy va te téléphoner lundi. Le battage médiatique est assuré.

Il se dit : « Peut-être qu’à me voir dans les journaux et à la télé j’en arriverai à me croire réel. »

Ils s’éloignent. Manzen tourne la tête. Une silhouette tremblote contre le parapet. C’est lui, abandonné là-bas? – ou son jumeau d’ombre ? Lentement, l’homme bascule et tombe vers les eaux qui s’ouvrent. Il ne songe même plus à lui porter secours.

L’auteur…

Auteur prolifique, Alain Gagnon a remporté à deux reprises le Prix fiction roman du Salon du Livre du Saguenay–Lac-Saint-Jean pour Sud (Pleine Lune, 1996) et Thomas K (Pleine Lune, 1998).  Quatre de ses ouvrages en prose sont ensuite parus chez Triptyque : Lélie ou la vie horizontale (2003), Jakob, fils de Jakob (2004),Le truc de l’oncle Henry (2006) et Les Dames de l’Estuaire (2013).  Il a reçu à quatre reprises le Prix poésie du même salon pour Ces oiseaux de mémoire (Le Loup de Gouttière, 2003), L’espace de la musique (Triptyque, 2005), Les versets du pluriel (Triptyque, 2008) et Chants d’août (Triptyque, 2011).  En octobre 2011, on lui décernera le Prix littéraire Intérêt général pour son essai, Propos pour Jacob (La Grenouille Bleue, 2010).  Il a aussi publié quelques ouvrages du genre fantastique, dont Kassauan, Chronique d’Euxémie et Cornes (Éd. du CRAM), et Le bal des dieux (Marcel Broquet).  On compte également plusieurs parutions chez Lanctôt Éditeur (Michel Brûlé), Pierre Tisseyre et JCL.  De novembre 2008 à décembre 2009, il a joué le rôle d’éditeur associé à la Grenouille bleue.  Il gère aujourd’hui un blogue qui est devenu un véritable magazine littéraire : Le Chat Qui Louche 1 et 2 (https://maykan.wordpress.com/).