« L'histoire d'Awu » - au coeur d'une famille gabonaise

Publié le 12 novembre 2014 par Joss Doszen

L’histoire d’Awu n’est pas vraiment l’histoire d’Awu. Je dirai qu’elle est d’abord l’histoire d’Obame, l’instituteur du village, son mari. Une grande histoire d’amour qui finit tragiquement et qui sera le fil à la patte de cet homme bon, courageux et qui est affublé de la pire des tares dans cet environnement : des sœurs, des frères, des neveux, des nièces... sangsues.

Obame Afane a épousé Bella, sa première femme. Ils sont amoureux, de cet amour fou que l’on retrouve dans les romans plus rose que le lac sénégalais. Mais, il y a ce "mais" qui fait les plus grandes histoires d’amour, le terrain de Bella n’est pas fertile. Ils ont pourtant essayé, Obame Afane a patienté, bravant sa famille, supportant la pression familiale. Bella a tenu bon, sous les moqueries et les pics méchants de sa belle-famille, le couple y a cru longtemps. Puis, poussé par sa femme, Obame va chercher un terrain plus fertile. Et là, arrive Awudabiran, jeune gamine de 17 ans qui se voit mariée à un trentenaire dont le cœur et l’esprit sont à jamais attachés à sa devancière.

Justine Mintsa, en nous mettant dans les pas de ce trio, met le doigt sur un grand nombre de mœurs sociétaux difficiles à accepter quand l’on est une femme. Les relations compliquées avec les cousins issus de la sœur, "vrais" enfants décrété par la matrilinéarité de certaines ethnies, les rancœurs des belle-sœur (dénoncées par Franco dans son célèbre "Ba ndéko y a bassi, ba lingaka basi y a ba ndéko y a mibali té, pona nini Oh, oh oh oh" , ndrl : Les sœurs n’aiment pas les femmes de leurs frères, pourquoi ça ?) et les exactions que subissent aussi bien les femmes stériles que les veuves de la part de cette belle-famille censée être devenue leur famille. Dans ce roman, le lecteur que je suis a été souvent confronté à une violence inouï qui, malheureusement, ne m’a semblé ni surjouée, ni irréaliste. Bien au contraire. Et c’est cela que, je le crois, l’auteur voulait dénoncer.

"Toute femme est née pour enfanter. C’est pour elle non seulement un besoin vital, mais aussi et surtout un devoir pour elle auquel nul autre n’est supérieur"

L’histoire d’Awu c’est aussi l’histoire banale d’un trio amoureux. Awu aime son mari d’un amour fait de dévouement et d’admiration. Obame Afane aime Bella même outre-tombe et n’a pas un seul regard pour sa nouvelle épouse. Le combat d’Awu pour exister auprès de son mari est bien raconté, sans le manichéisme tentant de la victime amoureuse et du salaud indifférent.

" Elle était convaincue que le jour de cette étreinte-là serait le jour de leurs noces véritables. Son mari et elle seraient tous deux libérés. Elle, d’une obsession. Lui, d’un spectre ;"

Le point important de ce roman est, de mon point de vue, cette dénonciation de certains travers des sociétés africaines car, dans ma lecture, j’ai buté sur certains aspects. La narration par exemple, dès le début, ne m’a pas emporté. Elle est faite avec une certaine langueur un peu agaçante et surtout des digressions sur les outils de tissage – métier de Awu qui aidera à la survie de la famille mais sera, peut-être, également l’objet de sa chute – et une poésie voulue dans les descriptions m’ont plutôt freiné.


"Pour Awudabiran, le pont de chaînette était plus que jamais le point de l’amour, le point de sa vie. Elle était secrètement fière de toutes ces bouclettes qu’elle avait soigneusement confectionnées sur le parcours de sa vie : ses études, sa profession, son mariage, ses enfants, ses élans de générosité envers sa famille et sa belle-famille. Sa modestie et son excessive discrétion lui avaient valu de ne jamais avoir de conflit avec personne. Pourtant, belle et brillante, elle était, ce qui, en revanche, lui valait le mauvais œil, voire même la jalousie de certains. Mais elle feignait de ne se rendre compte de rien."

La lecture ne fut pas déplaisante mais me laisse le sentiment d’une tentative de fresque qui manque de souffle. Durant toute la lecture j’ai fait le parallèle avec "Chroniques Abyssiniennes" où sous le prétexte d’une saga familiale, Moses Isegawa arrive à nous parler de culture, de mœurs et surtout de l’histoire de l’Ouganda.

Comme pour – presque – chacune de mes lectures, je vous enjoins à découvrir Justine Mintsa avec ce roman, ou un autre, car, à défaut d’avoir été emballé par la forme, j’ai été intéressé par le fond que cette auteure avait à transmettre.


L’histoire d’Awu

Justine MINTSA

Gallimard, Continent noir, 2000


Voir en ligne : Sur Agoravox