Le Lee Konitz Quartet enchante le Sud des Alpes

Publié le 06 décembre 2014 par Assurbanipal

Lee Konitz Quartet

Le Sud des Alpes

Genève, Suisse

Vendredi 28 novembre 2014, 21h30

Lee Konitz: saxophone alto, chant

Dan Tepfer: piano, chant

Jeremy Stratton: contrebasse

George Schuller: batterie

Le quartet joue vraiment acoustique ce soir. Du fond de la salle, sans micro, je ne capte pas les blagues de Lee Konitz. Après tout, je ne suis pas venu pour écouter ses blagues mais sa musique. Le batteur George Schuller est le fils du corniste,compositeur, musicologue, enseignant, chef d'orchestre américain Gunther Schuller, père de la Third Stream Music (née dans les années 1950 mêlant Classique et Jazz), avec John Lewis.

" Nous allons jouer les standards comme vous ne les avez jamais entendus, je l'espère " (Lee Konitz). Lee Konitz commence seul, un peu hésitant. A son âge, 87 ans, il a besoin de s'échauffer. Serait-ce " How deep is the ocean "?. La rythmique joue sur du velours. Elle avance à pas de chat persan. Une vraie caresse pour l'âme. Travail très fin du batteur aux balais. Dan joue juste les notes qu'il faut. La contrebasse ronronne au centre de la scène. La méthode Konitz: très vite, il s'évade de la mélodie nous emportant dans l'océan de ses pensées. La salle est bondée mais il n'y a pas un bruit. Cette musique impose l'écoute. Comme dit Lee Koniz: what is the anagram of " listen"? Silent cause to listen U've got to be silent. Dan Tepfer poursuit son chemin de grand pianiste de Jazz sur les pas de son Maitre Lee Konitz. Il a appris et il transmet aussi. A part quelques toux, dont la mienne, je l'avoue, la musique emplit totalement l'espace sonore. Lee Konitz se met à l'angle droit de la scène, vu du public, face à son pianiste, tout à gauche, pour dialoguer avec lui. Lee Konitz chantonne. Il connaît par coeur les paroles des standards qu'il joue depuis 70 ans sans jamais lasser ni lui, ni le public. Pour autant, il ne les chante pas. Un batteur musicien, cela fait du bien. Aucune démonstration. Chaque note est à propos. Dan Tepfer, en solo, charme le piano.

Dan enchaîne directement sans nous laisser le temps d'applaudir. La rythmique repart. Personne n'applaudit d'ailleurs. L'écoute est digne d'un concert classique pour ces classiques du Jazz. Le pianiste s'efface. Le batteur, aux baguettes, et le contrebassiste portent Lee Konitz qui s'envole au saxophone. Un vol de papillon, léger, coloré, fragile et qui, pourtant, tient. Le sax se tait à son tour. Retour à la rythmique avec la contrebasse au premier plan. Ca tient chaud. Des retardataires entrent discrètement dans la salle sans réussir à briser la magie de l'instant. Lee chantonne à nouveau. Le quartet repart sur la mélodie de ce standard dont le titre m'échappe. Feeling légèrement latin de la rythmique. Enfin, nous pouvons applaudir. Ils le méritent.

" Body and Soul " dont la version magistrale date de 1939 par Coleman Hawkins (sax ténor). Lee attaque seul, fort loin de la mélodie, pour s'en approcher petit à petit grâce au piano. La rythmique se lance en glissant avec le batteur aux balais. Le pas du patineur. Lee a décidé de chantonner chaque morceau ce soir. C'est certainement moins fatiguant que de jouer du saxophone alto. En chantant, il est plus proche de la mélodie. Au saxophone, il est plus libre de ses mouvements. Dan se met à chantonner avec Lee. Un instant de grâce soutenu délicatement par la contrebasse et la batterie. Il faut une grande maîtrise pour jouer avec autant de liberté comme Picasso avec ses pinceaux.

Voici un petit air léger que je ne reconnais pas. Les yeux clos, je m'envole avec les volutes de l'alto. Puis Lee chantonne avec la rythmique. Avec une telle rythmique, je ne suis pas inquiet. La flamme du Jazz ne s'éteint pas et elle fait toujours briller Lee Konitz. Ici, pour la première fois du concert, nous applaudissons pendant un morceau, comme pour un concert de Jazz en fait. George Schuller assure la succession de Paul Motian. Le dialogue piano/sax alto est celui d'oiseaux de haut vol.

Le pianiste commence. Lee chantonne " Darn that dream ", morceau fétiche de Martial Solal, son plus grand complice, son coetano comme disent les Italiens (tous deux sont nés en 1927). Un frissonnement de cymbales, un pincement de contrebasse, le groupe démarre. Quelles grandes délices! Cette musique est belle comme un rêve éveillé. La contrebasse vibre dans le ventre. Le saxophone reprend son chant grave et doux.

Lee commence seul un air que je connais mais dont le titre m'échappe. Le batteur le stimule aux balais. Le contrebassiste les rejoint. Lee ne scatte pas, il chantonne. Dan se lève pour chantonner avec lui. Joli canon fort éloigné de ceux du Baroque même si, dans l'esprit, ils sont baroques. Dan se rassied au piano et Lee reprend son alto. Leur dialogue se poursuit mais d'une autre manière. George tape plus fort aux baguettes. Dan insiste sur les touches. Lee chantonne toujours joyeusement. Comme le dit Dan Tepfer: " Lee m'a appris à me comporter en adulte et en enfant en même temps ".Tout se tait pour le solo de piano grave, majestueux et pourtant entraînant.La rythmique repart avec Lee Konitz dans ses jeux vocaux de vieux monsieur malicieux.

22h50: quelques malotrus partent avant la fin du concert alors que les transports publics genevois sont loin d'être fermés. " Round about midnight " en duo piano/sax alto. Trop beau pour certains spectateurs déjà partis. Tant pis pour eux. Contrebassiste et batteur s'ajoutent. L'air est bien reconnaissable, battu et rebattu. Pourtant le charme opère alors que Lee chantonne de nouveau. La rythmique vient l'accompagner doucement jusqu'au final.

Le batteur marque le rythme comme une marche funky. Dan trifouille les cordes de son piano. La contrebasse avance à pas de loup. Lee entame au saxophone un standard dont le titre m'échappe. Quand il se met à le chantonner, je reconnais " All the things you are ". La rythmique entre en extase menée par le piano.

FIN

Cette musique n'est pas faite pour soulever les foules mais pour une écoute attentive. Nous applaudissons cependant assez pour obtenir un

RAPPEL

Des spectateurs pressés s'en vont. Ils ont peut-être peur de payer des heures supplémentaires à la baby sitter. Dan et Lee reviennent jouer en duo comme dans leur album " Duos with Lee ", comme je les ai entendus en concert à Paris en 2011. Lee se met tout au bout de la scène, face à Dan. Je ne reconnais pas le thème. Tout en jouant de l'alto, Lee se rapproche progressivement de son pianiste. Quelle jolie berceuse pour finir cette soirée.

C'était magnifique, tout simplement magnifique.

Pour illustrer cette chronique, je vous ai choisi, lectrices sélectives, lecteurs exigeants, une vidéo d'un autre concert de ce quartet en 2013 en Allemagne, à Stuttgart au festival Jazz Open et un extrait de l'album " Life's little dramas " (2008) du George Schuller Trio composé de George Schuller (dm), Jeremy Stratton (b) et Dan Tepfer (p). Lee Konitz fait toute la différence.

La photographie de Dan Tepfer et Lee Konitz est l'oeuvre de l'Intransigeant Juan Carlos HERNANDEZ. Elle fut prise durant le concert raconté ci-dessus. Toute utilisation de cette oeuvre sans l'autorisation de son auteur constitue une violation du Code de la propriété intellectuelle passible de sanctions civiles et pénales.

Dan Tepfer & Lee Konitz par Juan Carlos HERNANDEZ