[Avis] Le Royaume, d’Emmanuel Carrère

Publié le 07 décembre 2014 par Hirototo

Cette année encore, j’ai décidé de participer aux matches de la rentrée littéraire organisés par Priceminister-Rakuten. Pour moi, il s’agit toujours d’une bonne occasion de découvrir des livres auxquels je ne me serais sans doute pas intéressé autrement. En effet, pour ceux qui n’auraient pas suivi, le but du jeu est de choisir un livre dans la liste proposée par Priceminister, d’attendre que ce dernier vous soit gracieusement livré par le facteur, puis d’en faire la critique, de préférence après l’avoir lu. A la fin, un classement des bouquins les mieux notés par les bloggeurs sera gentiment établi par le site de vente en ligne. Ainsi donc, après Les Affreux de Chloé Schmitt et Esprit d’Hiver de Laura Kasischke, j’ai décidé de faire mon original et d’aller au bout de la démarche en excluant carrément les romans pour me porter sur ce qui s’apparente avant tout à un essai.

Le mot de l’éditeur

Le Royaume raconte l’histoire des débuts de la chrétienté, vers la fin du Ier siècle après Jésus Christ. Il raconte comment deux hommes, essentiellement, Paul et Luc, ont transformé une petite secte juive refermée autour de son prédicateur crucifié sous l’empereur Tibère et qu’elle affirmait être le messie, en une religion qui en trois siècles a miné l’Empire romain puis conquis le monde et concerne aujourd’hui encore le quart de l’humanité. Cette histoire, portée par Emmanuel Carrère, devient une fresque où se recrée le monde méditerranéen d’alors, agité de soubresauts politiques et religieux intenses sous le couvercle trompeur de la pax romana. C’est une évocation tumultueuse, pleine de rebondissements et de péripéties, de personnages hauts en couleur.

Mais Le Royaume c’est aussi, habilement tissée dans la trame historique, une méditation sur ce que c’est que le christianisme, en quoi il nous interroge encore aujourd’hui, en quoi il nous concerne, croyants ou incroyants, comment l’invraisemblable renversement des valeurs qu’il propose (les premiers seront les derniers, etc.) a pu connaître ce succès puis cette postérité. Ce qu’il faut savoir aussi, c’est que cette réflexion est constamment menée dans le respect et une certaine forme d’amitié pour les acteurs de cette étonnante histoire, acteurs passés, acteurs présents, et que cela lui donne une dimension profondément humaine.

Respect, amitié qu’Emmanuel Carrère dit aussi éprouver pour celui qu’il a été, lui, il y a quelque temps. Car, comme toujours dans chacun de ses livres, depuis L’Adversaire, l’engagement de l’auteur dans ce qu’il raconte est entier. Pendant trois ans, il y a 25 ans, Emmanuel Carrère a été un chrétien fervent, catholique pratiquant, on pourrait presque dire : avec excès. Il raconte aussi, en arrière-plan de la grande Histoire, son histoire à lui, les tourments qu’il traversait alors et comment la religion fut un temps un havre, ou une fuite. Et si, aujourd’hui, il n’est plus croyant, il garde la volonté d’interroger cette croyance, d’enquêter sur ce qu’il fut, ne s’épargnant pas, ne cachant rien de qui il est, avec cette brutale franchise, cette totale absence d’autocensure qu’on lui connaît.

Il faut aussi évoquer la manière si particulière qu’a Emmanuel Carrère d’écrire cette histoire. D’abord l’abondance et la qualité de la documentation qui en font un livre où on apprend des choses, beaucoup de choses. Ensuite, cette tonalité si particulière qui, s’appuyant sur la fluidité d’une écriture certaine, passe dans un même mouvement de la familiarité à la gravité, ne se prive d’aucun ressort ni d’aucun registre, pouvant ainsi mêler la réflexion sur le point de vue de Luc au souvenir d’une vidéo porno, l’évocation de la crise mystique qu’a connu l’auteur et les problèmes de gardes de ses enfants (avec, il faut dire, une baby-sitter américaine familière de Philip K. Dick…). Le Royaume est un livre ample, drôle et grave, mouvementé et intérieur, érudit et trivial, total.

Kindgom ou Boredom ?

Si j’ai pris le parti de reproduire ici la description de l’éditeur, c’est qu’au-delà des inévitables flatteries marketing, elle me semble plutôt juste. Le Royaume est effectivement un bouquin dans lequel on apprend des tonnes et des tonnes de choses. On sent là l’oeuvre d’un érudit, soutenu par une quantité astronomique de données rassemblées pendant des années. Le texte est extrêmement plaisant à lire, tour à tour drôle, passionnant, profond ou trivial. Ca tourbillonne en permanence, tant et si bien que parfois, on peut s’y retrouver perdu. En filigrane, derrière cette étude qu’on peut facilement se présenter comme sérieuse et empruntée tant qu’on ne s’y est pas jeté à corps perdu, Emmanuel Carrère nous parle d’écriture, de création, de conviction profonde et pond finalement une exégèse subjective où se mêlent médiations, aveux et enquête.

 

De l’Histoire aux histoires

Dans le Royaume, on cherche donc à étudier et dépeindre les premiers temps du christianisme. Et pour cela, Carrère met avant tout l’accent sur l’évangile de Luc et le parcours de Paul, en multipliant les angles et les approches, pour tenter d’y voir plus clair. Il s’agit tout d’abord de saisir de quelle nouveauté inouïe était porteur le message chrétien pour l’homme d’il y a deux mille ans. Dans le même temps, l’auteur s’attache bien évidemment aux raisons de l’extraordinaire écho qu’a rencontré ce message.

Carrère n’hésite pas, en tant qu’auteur, à spéculer et à faire des parallèles entre son métier de romancier et le travail de Luc lors de l’écriture de son évangile. En retraçant le parcours connu de ces deux figures, il extrapole et marche gentiment dans le domaine des déductions logiques et des observations probables. Et dans le cas de Luc, véritable auteur d’un texte devenu sacré, il s’agit plutôt d’exégèse et de réflexions portées par un collègue sur un livre, une histoire et surtout sur la manière dont celle-ci a été écrite. Le Royaume est donc le produit de réflexions personnelles, de convictions intimes entre deux écrivains séparés par deux millénaires. Mais le fait est que ces réflexions sont souvent tellement bien étayées qu’elles semblent effectivement ne pouvoir dépeindre que la réalité. Un aspect que le superbe plume de l’auteur ne fait évidemment que renforcer.

Mais ce qui achève de donner des couleurs au livre, c’est que l’auteur saupoudre son récit de nombreuses annecdotes personnelles, notamment parce que lui-même a jadis eu la foi, au point de nommer son fils Jean-Baptiste et de faire des tas d’autres trucs réservés aux grenouilles de bénitier. Aujourd’hui agnostique, Carrère se pose des tas de questions sur sa période mystique et s’émerveille “que des gens normaux, intelligents, puissent croire à un truc aussi insensé que la religion chrétienne, un truc exactement du même genre que la mythologie grecque ou les contes de fées”. De là, l’auteur développe tout un tas de réflexions passionnantes et s’interroge de manière plus générale sur les changements qui peuvent s’opérer en chacun de nous, que l’on soit converti, croyant, athée ou agnostique, parce que ces changements ne portent pas forcément sur nos croyances religieuses mais sur la vie dans son ensemble. Au-delà de l’étude des premiers temps du christianisme, le livre se montre donc bien plus ouvert, bien moins austère, bien plus actuel et vivant qu’il en l’air. Pour toutes ces raisons, je dois dire que j’ai vraiment adoré ma lecture, au point d’accorder un joli 17/20 au Royaume. En effet mes bons amis, pour plus de clarté, Priceminister insiste pour que l’on note notre lecture comme un professeur de lycée. Et charmant comme je suis, je me plie volontiers à cette petite lubie.

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