Foxcatcher

Publié le 29 janvier 2015 par Tempscritiques @tournezcoupez

Le premier long métrage de Bennett Miller, Truman Capote, ne laissait aucun doute : nous tenions là un metteur en scène de grand talent. La presse s’était, et c’est bien légitime, grandement emballé au sujet de ce jeune réalisateur. En 2014 il présentait à Cannes Foxcatcher, son troisième film, et raflait le tant convoité prix de la mise en scène. 

Foxcacther est fréquemment mentionné dans la presse comme un film « inspiré de faits réels« , et au sein duquel les comédiens livrent une prestation remarquable du fait d’une transformation physique impressionnante. Une histoire digne d’intérêt serait-elle donc nécessairement basée sur des « faits réels », et un acteur effectuant une interprétation remarquable aurait-il impérativement pris ou perdu 25 kilos ? Voici deux gimmicks à l’égard desquels nous revendiquons un certain scepticisme, dû au nombreuses adaptations de faits réels ou historiques décevantes d’une part, et aux 1001 prestations réussies de comédiens n’ayant pas nécessairement métamorphosé leur apparence physique.
Une fois mis de côté ces deux motifs d’irritation, regardons le film pour ce qu’il est, c’est à dire un vrai moment de cinéma, et une belle leçon de mise en scène, qui n’a donc pas volé son prix cannois. Mark et Dave Shultz sont deux lutteurs couronnés d’or en 1984 aux Jeux Olympiques de Los Angeles. La lutte étant une activité bien peu rémunératrice, les deux frères poursuivent leur entrainement dans un relatif dénuement, courant le cachet pour arborer la médaille olympique et vanter les vertus patriotiques. De son côté le richissime John Du Pont, héritier d’une des dynasties les plus puissantes outre atlantique ne possède aucun don, aucun talent particulier, mais sa fortune lui permet de n’avoir jamais à se refuser un plaisir ou de céder à ses vices. Le jour où ce dernier propose à Mark Shultz de devenir son mentor et de lui offrir la salle d’entrainement dont tout sportif rêve, le lutteur ne manifeste aucune hésitation et rejoint l’équipe de Foxcatcher, du nom du domaine dont Du Pont est le propriétaire. Sait-il où il met les pieds ?

Foxcatcher est un film physique, qui passe par l’exploration des corps, de leurs mouvements, leurs confrontations, leurs frottements. Arborant un aspect violent, voire érotique, malsain ou fraternel, les personnages relativement taiseux s’expriment essentiellement par leur enveloppe charnelle. Au même titre que la composition impressionnante de Phillip Seymour Hoffman dans Truman Capote, les trois acteurs principaux livrent ici une prestation saisissante qui confirment ainsi le grand directeur d’acteur qu’est Bennett Miller. La prestation des deux comédiens (Mark Ruffalo et Channing Tatum) est si convaincante que nous pourrions penser  qu’il ne s’agit pas là d’acteurs mais de véritable lutteurs. Ils se sont adonnés à un entrainement dantesque pour se livrer à des combats de lutte qui nécessite beaucoup de technicité et ne permettent pas de procéder à un doublage des acteurs. Bennett Miller explore avec beaucoup de délicatesse les processus d’emprise. Dans la lignée de deux films passionnant sortis sur les écrans ces dernières années (Ma vie avec Liberace, de Steven Soderbergh, et The Master de Paul Thomas Anderson), le film arbore un savant mélange de lutte des classes et de manipulation psychologique pour comprendre comment un individu se retrouve peu à peu soumis aux désirs et au pouvoir d’un autre. C’est d’ailleurs bel et bien de pouvoir dont il est question. Le pouvoir de l’argent et de la possession face à celui de la force et du travail. John Du Pont pourrait être un lointain parent de Charles Foster Kane (Citizen Kane, Orson Welles), qui lui aussi, magnat de la presse un tantinet mégalo, était guetté par une forme de folie  dans sa quête névrotique de domination et de prestige. Allant jusqu’à se rêver « aigle doré » de l’Amérique, il entend redonner à son pays ses valeurs et se poser en guide face une jeunesse perdue pour la patrie.

C’est donc dans ce climat glacial, presque glauque que va évoluer l’intrigue, nous plongeant dans un abîme de torpeur, peinant parfois à comprendre les motivations de tel où tel personnage. Steve Carell, que nous avons jusque là plutôt connu comme acteur de comédies (plus ou moins réussies), campe ici un John Du Pont toujours au bord de la rupture, dans un contrôle et une maîtrise absolue, mais néanmoins sous la houlette autoritaire d’une mère de laquelle il n’a jamais pu s’émanciper. Sous cette facette bien plus complexe qu’il n’y parait, réside l’idée de mise en scène la plus habile du film : avoir imposé à Steve Carell de subir un maquillage qui le rend presque méconnaissable et rendant son masque toujours au bords de la fissure comme si à tout moment le vrai visage du personnage (et de l’acteur, donc) pouvait apparaître. Insufflant au passage une bonne dose de tension et de malaise dans cette histoire.