Lettres non envoyées...Lettre n°1 : Cher P.../Jean-Jacques Rousseau Henriette*** Correspondance -1764-1770-

Publié le 23 février 2015 par Nathpass
Après les interviews imaginaires,  je voudrais comme laisser une suite inachevée, à la relation épistolaire d'une fille unique, avec des presque connus ou inconnus, artistes ou pas, certains sont étaient des amis, d'autres des parents, survivants ou morts... Artistes au minimum de leur vie ? de notre vie ; tout le monde ne l'est pas. Certains les perçoivent comme irresponsables ou  prétentieux, intellectuels, inabordables et courtisés, des instruments de mensonges et non plus de rêves... Comment se fait-il qu'on ait laissé notre regard s'obscurcir autant à leur encontre ?  Trop mal voir, avec des brèves informations sur internet, avec le fossé des inégalités, avec la culture et l'école dégradées, avec le rythme, la vitesse augmentée, avec toutes les distances raccourcies. Comme s'ils avaient gaspillés leurs dons.

Tandis qu'en prenant le temps de leur écrire une lettre.... Écrire des lettres de sa main change le regard calme l'angoisse égrène les pensées sur la portée des sentiments, à deux voix, comme dans une écoute réciproque. Ç’a toujours été pour moi un lien, un calme retrouvé, sans entrave, sans déni, un éclaircissement.

Juste préciser que ces lettres sont imaginaires, à une seule voix, unique, puisque non lues par leur destinataires. Je les ai écrites à la main avant de les recopier au traitement de texte sur un clavier. À tous ceux là, dont j'ai laissé l'initiale de leur prénom, j'ai écrit envoyé des vraies lettres, il y a longtemps, que je laisse suspendues, perdues, trouvées par une autre personne que le destinataire... Déchirées.
Merci aux lettres, même si quelques rares ont été à l'origine de peines. Je crois qu'elles sont de petits romans adressés qu'à un seul.

Jean-Luc Godard et Anna Karina


Il y a eu des lettres qui ont entrainé des relations amoureuses célèbres Godard Anna Karina d'autres avortées : Rousseau et Henriette

Table Nouvelle Héloïse



Lettre n°1
à un premier homme qui sera de toutes façons dans son genre, le dernier.
Cher P..., 
Je me demande après toutes ces années ce qui nous a perdu. 
Tu dis que je suis une amie, je te réponds : oui, mais à quelle saison, en sommes nous ? Notre amitié est bien flétrie. 
Dans quelle effusion, ou alors tellement contenue, amis par omission ?
Je n'ai jamais eu assez confiance en moi pour réclamer quoique ce soit ! Des preuves, quel vilain mot, y aurait-il eu crime, menaces ou dénonciation, en amour encore passe, mais en amitié, ce n'est que trahison ?
Quoiqu'à l'origine de notre relation, il y a eu "confusion des sentiments", de quel côté, moi en 1er ?  puis des deux, car sinon cela n'aurait pas duré.
Je me souviens... 
En recopiant, ce papier blanc raturé en bleu, à ce clavier, 
l'une des premières choses que je t'ai demandées, hors banalités, à une soirée : Pourquoi, tu es triste ? et tu m'avais répondu, je suis fatigué. J'avais répété la question comme si je n'avais rien entendu et tu m'avais redonné la même réponse. Je les avais déclinés, en leitmotiv, avec le ton, car j'avais peur que tu frôles le désespoir. Pour moi, c'était toute une opacité déchirée... il m'en fallait si peu. 
... Et de cette conversation sur les anges Capra, Lubitsch, Koster, Wenders : La Vie est Belle, Le ciel peut attendre, Honni soit qui mal y pense, Les ailes du désir, au restaurant : le Terminus Nord.
Dans l'herbier des conversations, tu penses bien que celle-là, est une des plus rares, une espèce en totale voie d'extinction.
Revenons à cette expression : "réclamer", comme pour une augmentation, je n'ai jamais su par manque de confiance en moi, ou par amour propre ?
par amour propre, (j'ai eu envie de tout te donner sans rien pouvoir garder*)cela m'écorche, de dire depuis combien de temps n'avons nous pas diner ensemble, en tête à tête, jusqu'à tard, et marcher ensuite à travers Paris quand l'heure du dernier métro a sonné, à la croisée des correspondances en surface, et de nos chemins intérieurs.
Depuis combien de décennies ? au moins deux, et pour moi c'était hier !
Facile à écrire, difficile à vérifier qu'on est toujours tout seul dans l'écriture d'une lettre et que le lecteur lui après, il est, comme un peu moins seul. Il peut en garder le talisman,les 3 ou 4 feuillets, proches quelques jours dans ses poches, sur son bureau, dans son sac à dos ou dans un livre.

 Pour ce "moi" des lettres qui n'est lié à personne d'autre qu'à celui qui prend le temps de lire sans s'interrompre et d'écouter comme par ma voix. On se rappelle les voix absentes que par les lettres, et on s'entend de l'intérieur,  amorcer une réponse... re-relire des passages, commencer un dialogue hors banalités, bien-sûr, enfin soûls et ivres de sentiment. Des mantras.


"Lis-la pour toi!"
Une amie... non, c'est trop peu comme dirait notre époque à foutre du trop entre tous. Je voudrais être reconnue comme dans le temps où je jouais "la vierge folle" avec toi entre autres, dans la pièce de Jean-Paul Sultan et Stéphane Auvray-Nauroy, "Il est trop tard" reconnue comme saisie, d'amours folles ou "baroques" pour toi. Je voudrais que tu me déclares : ex "folle" de toi,  on ne se moquait pas tant que ça, à l'époque où je jouais.

Qui sait, si par la démesure de mon regard porté sur toi, je ne t'ai pas donné comme un filin, pour que tu ne te brises pas dans la descente de tes amours, de tes échecs, de tes insuccès, précédents. Moi à coté je n'avais rien vécu. Mais j'avais commencé à collecter mes aventures sans lendemain.

Donc je disais, depuis quand avons-nous diner ensemble, simplement, tous les deux ? Depuis plus d'un an, juste pendant ta séparation d'avec l'ancienne et avant ton mariage d'avec la nouvelle. Ta rupture d'avec celle qui "t'avait dérobé à tous mes sentiments"l'année de mes 40 ans.


Mes sentiments ont-ils voulu dire quelque chose pour toi ? Pour elle maintenant expulsée après dégradations jusqu'au gros œuvre, oui, mes sentiments du début, elle les respectait, par intermittence, comme les jours où l'on oublie jusqu'à ses médicaments, les jours où l'on oublie de faire du mal, elle m'avait jusqu'à prévenue, quand elle avait été choisie, pour sortir, coucher avec toi :"poum, poum un dé en or, tu sors" (mais là "tu ramasses tout" le grand schelem au nain jaune). 
Et comme à chaque fois, j'avais compris, beaucoup parlé avec elle mais quand même... Il ne fallait surtout jamais te dire que je savais, "surtout ne lui dis pas que tu sais". 
Et toi tu continuais à vouloir te sentir piégé, à te laisser aimer, flottant sur le fil des sentiments sans rien prononcer de définitif, comme un peu ton sexe à portée de ma main, plutôt que de mon cœur.
Cette proximité qui accroît le désir à 100 mètres alentour. Tu aimais tant cela que je me laisse re-séduire, ravoir, avant de tout oublier. Qui plus que toi m'a fait du pied. Tu m'as parlé un peu, je crois, je me suis laissée conduire en taxi et en descendre seule. Tu m'as embrassé les mains, en tournant ensuite la tête pour que je n'en voie pas tes yeux.
Ce climat tout sauf tempéré nous rendait tous les trois naïfs. Trois à ce que j'en voyais.

J'ai toujours fait rire à la scène comme en ville,  en touchant : "je ne savais pas, tu es touchante." Ainsi la petite fille seule et unique se maintenait en vie, à l'escrime du cœur ; mécontente de ce trop peu d'amour distribué dans les pochettes surprises, que pour les rares gagnants du loto. On est tellement habitué à l'injustice qu'on rie et qu'on joue, qu'on ment et qu'on boit, histoire de gagner un peu en trichant. Car en plus maintenant, tout le monde le sait que cela, tout cela ne dure que..."à chaque fois, comme la 1ère fois" mais pas longtemps . 


Et donc si les couples restent ensemble, c'est par amitié, tendresse, humour parce qu'ils se sentent rire à deux, mentir moins et boire plus et rire comme au premier jour jusqu'à être comme à l'abri ensemble. A l'abri ... enfin ils y croient  et en deviennent comme généreux avec la terre entière, ça n'engage plus à rien.
Faut-il que je recherche les lettres que tu m'as écrites, une petite dizaine, y compris les mots de premières et les cartes postales à deux, quand tu étais deux, avec l'ex. J'ai du t'en écrire 10 pour une, approximativement plusieurs dizaines, où les as-tu mises ? sans compter celles qui sont restées en sous-main, qui sont dans les cartons d'archives à la cave. Je me rappelle d'une seule chose que tu m'aies écrite : qu'avec une seule autre personne, j'étais dans le nombre restreint des personnes à t'écrire des lettres, dans le nombre restreint des 2 personnes, à t'écrire des lettres, qui te faisaient pleurer... ou plus exactement qui te délivraient de tes larmes, que tu n'arrivais pas à verser. J'étais la moitié de ta "peau de chagrin".

J'infuse tout le temps. Pour beaucoup de personnes les affections,les amitiés, les amours se sont comme taries faute de source, mais moi j'y tiens tellement que je suis capable de les faire revivre, avec une seule goutte de mon sourire, l'écriture des petits mots textos :version moderne,  mails par la longueur en sont, comme des lettres, ça marche encore, bien plus que le téléphone, mais sur d'anciennes traces... mortes.


Mon sourire en dit plus long aux amis comme toi.

Je ne pourrais me satisfaire que de résiduel. Et pour aller voir ailleurs tout recommencer, il ne me reste plus assez de plages, d'épaisseur du temps, sur la longueur, sur l'amoncellement des sédiments. Ce serait impossible. De la profondeur jaillit la beauté comme d'une fresque remise à jour après des années de tâtonnements. Il faut être là avant l'éclosion puis avant la reconnaissance de l'artiste et la reconstitution de son ouvrage parsemé. 


Il faudrait que je renonce, que je fasse comme si j'avais coupé les ponts, avant que tu me jettes par dessus ton statut désormais  confirmé d'artiste et d'homme marié.

Je n'en ai aucune envie, garde moi encore un peu. Quand après on se fait de nouveaux amis c'est comme un peu,  si on recevait une lettre anonyme. Aimer l'homme et l'artiste c'est plus qu'à son histoire et à sa famille, qu'il faut ouvrir sa porte, c'est à tout son inconscient.


Ta petite Nathalie.
*comme lorsqu'on brûle les lettres pour les rendre à l’éphémère l'indicible.

Votre humble et dévouée servante aurait signé Henriette à Jean-Jacques Rousseau.
Elle aurait écrit encore :
"Je n'ai pas besoin de ces plaisirs vains et bruyants, les plus simples me suffisent, les tableaux riants des campagnes valent mieux pour moi que les décorations des plus habiles machinistes. Aller à la promenade est pour moi aller à un spectacle, et un spectacle bien plus touchant parce qu'il est plus vrai ; il me fait naître mille idées qui font passer en mon cœur les impressions les plus douces.
Quand les personnes qui m'ont accordé quelque amitié viennent me voir, j'y suis sensible, je les reçois avec plaisir mais lorsqu'elles me quittent, la liberté de reprendre mes occupations ne me laisse sentir que le plaisir de les avoir vues, sans regret de me trouver seule. Ne désirant plus rien  assez fortement pour que le désir ou la privation tienne mon cœur dans cet état de trouble qui rend si malheureux, ce cœur est paisible et pardonne aisément tout le mal qu'on lui a fait, même tous les torts cruels qui, ayant causé si longtemps le malheur de ma vie, ont décidé de ma destinée. Ils seraient même oubliés, si quelquefois de nouveaux torts m'en rappelaient le pouvoir. Les premiers moments de sensibilité passés, à l'aide de quelques réflexions, le calme renaît, et tout tombe comme un sable au fond du vase ; tant qu'il n'est pas trop fortement remué, la liqueur reste claire et limpide."