Fritz the Cat (1964-1972) de Robert Crumb

Par Colimasson


Les premières histoires de Fritz sont écrites par Robert Crumb à la fin de son adolescence et ne sont alors destinées qu'à ses frères et amis. Exutoire sans pudeur et amusé de pulsions sexuelles qui ne savent pas à quel objet s'attacher, ces histoires constituent surtout des blagues privées que Robert Crumb ne destinait pas à la publication, jusqu'à ce que Viking Press s'intéresse de près aux mœurs endiablées de Fritz et lui fasse connaître le succès qui lui permet aujourd'hui encore d'être réédité.
Si le dessin porte déjà la signature incontournable de Robert Crumb et nous ravit par ses inventions organiques les plus tordues, Fritz n'apparaît pourtant pas comme un personnage messianique. Ce n'est d'ailleurs certainement pas son but. Produit d'une génération à la fois désenchantée et exaltée par la révolution hippie, Fritz trimballe sa carcasse d'une troupe de femmes à une autre, ponctuant son parcours de rhum et de cocaïne. Comme Henry Miller et sa trilogie de la Crucifixion en rose, ses rêves sont hantés par des projets intellectuels et artistiques qu'il ne trouve pas le courage de porter à leur aboutissement. Fritz le lâche fuit les autres comme il se fuit lui-même et ne valorise ses pires penchants qu'afin de stigmatiser les valeurs plus dégoûtantes d'une société qui l'a fait croître de guingois.
Fritz représente le dégoût maniaque et survolté, préférant courir sans fin à sa perte plutôt que de se retirer de la course. En 1972, alors que l'adaptation cinématographique de Fritz connaît un succès commercial inespéré, Robert Crumb met un point final à ses aventures en publiant " Fritz the Cat Superstar ". Avili, vieillissant, corrompu par les succès faciles, Fritz ne peut pas aller plus loin. Robert Crumb a su le faire disparaître avant que ses vices ne deviennent les leitmotive creux et répétitifs d'un succès commercial aliénant.