TOKYO TRIBE (Critique)

Publié le 04 mai 2015 par Cliffhanger @cliffhangertwit
SYNOPSIS: Dans un Tokyo futuriste, une immense guerre des gangs fait rage et divise la ville en quatre clans qui veulent imposer leurs règles. À la tête de deux bandes, deux anciens amis rivalisent et les rancoeurs et sentiments personnels viennent se mêler aux affrontements des hommes dans un chaos toujours grandissant.

Cyril Despontin, fidèle organisateur des Hallucinations Collectives, l'a assuré en amont de la projection : Tokyo Tribe, le dernier bébé de Sion Sono - présenté en clôture de l'édition 2015 après avoir été programmé à L'étrange Festival l'an dernier - est l'un des meilleurs films de l'année et risque fortement de nous secouer dans tous les sens, tel une balle de flipper. Discours de présentation prophétique, tant le constat est sans appel après 1h56 de roller-coaster musical, trash et sensoriel : Tokyo Tribe est une œuvre resplendissante de tous les côtés, notamment pour son originalité, son effervescence, sa radicalité et sa folie permanente. Revenons sur sa genèse : le long-métrage du trublion japonais est l'adaptation cinoche de Tokyo Tribe 2, un " seinen manga " (un type de manga dont la cible éditoriale est avant tout constituée par des jeunes adultes de sexe masculin) dessiné et écrit par Santa Inoue. De loin du moins, car si l'on en croit le metteur en scène nippon, son Tokyo Tribe ne fait que reprendre partiellement la trame du récit d' Inoue, centré sur une guerre des gangs en plein cœur d'un Tokyo futuriste et anarchiste, à la vulgarité ambiante assumée - les 4 clans veulent imposer leurs lois mais leurs chefs se battent surtout car ils sont obsédés par la taille de leur pénis. Un pitch qui rappelle vaguement celui de Crows Zero, l'adaptation culte des mangas Crows & Worst par le grand fou Takashi Miike, mais dont il se détache finalement assez rapidement. Tokyo Tribe est un projet couillu et risqué - plus gros budget du réalisateur à ce jour, distribution japonaise convaincante (120 copies) - alimenté par la street-culture (90% des dialogues sont rappés ; 80% des comédiens sont non professionnels mais de véritables tatoueurs, chanteurs & autres artistes venant de la rue), et surtout, une envie de divertir, sans prise de tête, rompant ainsi avec les drames sérieux précédemment offerts par le réalisateur, plutôt destinés à éduquer les populations sur la catastrophe de Fukushima ( The Land of Hope et Himizu).

Ce qui en ressort ici touche ainsi à la définition la plus pure du " divertissement pop-corn " : aucune limite imposée à l'imaginaire, aucune règle constante, aucun répit afin que le rythme ne faiblisse jamais, et surtout des textes joyeusement déglingués. Tokyo Tribe brille par ses débordements valorisés et cette volonté de " spectaculaire " de la part de Sion Sono, quitte à frôler l'hystérie et la fatigue. Des décors fouillés - la production design, signé Yuji Hayashida, est surchargée mais dingo, à l'instar de l'affiche - aux costumes flashy, en passant par la photographie ultra léchée (explosion de couleurs, nombreux plans séquences improvisés et steadycam en surchauffe), le montage énergique ou les répliques travaillées, tout le monde à son poste a bûché comme un enragé pour offrir aux spectateurs un show endiablé, un tourbillon d'excès capables d'assouvir tous leurs fantasmes. Dès les cinq premières minutes, on sait déjà à quoi s'attendre : l'ouverture, absolument phénoménale et parfaitement à l'image de la suite, lance en effet les festivités avec virtuosité. En présentant les clans (la plupart des personnages sont des cinglés, badass et pleins de rage) qui règnent sur l'unité de lieu (un quartier de Tokyo ravagé par la guerre civile avec un décor saturé de couleurs fluo et de graffitis en tout genre) le temps d'un long plan-séquence épique, aux mouvements incessants et à la photographie vive (des sources lumineuses irradient la rétine par tous les flancs), Sion Sono fait preuve d'une liberté artistique totale et capte notre attention. Ça fuse ensuite vitesse grand V, la générosité de Sion Sono est honorée à chaque plan, on note mille idées déjantées/secondes, toutes plus loufoques les unes que les autres (l'antichambre avec les meubles-humains, la servante beat-boxeuse, la Symphonie n°5 de Beethoven en guise de sonnerie de portable) et on devine très vite que la guerre des gangs est en réalité un énorme prétexte à générer un chaos visuo-musico-spatial grandissant, insolite et drôle, jusqu'à une baston finale démesurée, bétonnée à grands renforts de références cartoonesques et filmiques ( Les Guerriers de la nuit de Walter Hill et West Side Story entre autres).

Dans ce registre, le Tokyo de Sion Sono, sorte de pendant japonais du quartier chaud de la colonie martienne du Total Recall de Verhoeven, est traversé par des personnages hauts en couleur, qui s'affrontent à travers des numéros musicaux pour exister et faire-valoir leurs idéologies, en dépit du foutoir. En vrac, on recense dans ce micmac des figures hautement sioniennes : un samouraï moderne chevauchant des tanks, un ado adepte d'arts martiaux, un boss timbré répondant au doux surnom de Big Bubba, une héroïne mignonne, mystérieuse et révolutionnaire. Tous ont droits à leur grand moment, et justifient à eux seuls le déplacement. D'aucuns reprocheront à Sion Sono de faire parfois du surplace, d'être brouillon, assommant, tapageur et/ou de diluer son discours dans d'interminables tunnels de dialogues rappés, mais ce serait négliger la remarquable teneur de ces derniers, qui, derrière la vulgarité et le trash, lui offrent une occasion en or pour traiter, avec une certaine acuité, de l'envers du décor de la société nippone et de la marginalité passée sous silence de certains quartiers de Tokyo, où la rivalité des gangs est encore de mise. Ode jouissive à la scène rap et hip-hop japonaise, Tokyo Tribe peut se vanter d'être génialement ludique, mais aussi parcouru de textes engagés, admirablement bien écrits, qui font mouche. On pourra applaudir encore longtemps Cyril Despontin et ses Hallucinations Collectives, l'un des rares lieux de vie cinématographique qui donne encore de la visibilité à des films aussi mémorables et improbables que Tokyo Tribe , dirigé par le talentueux Sion Sono, porte-drapeau d'un cinéma libre, extrême et fondamentalement punk. Avec cette comédie musicale véritable pile électrique, le cinéaste, fidèle à sa culture et débordant d'idées barrées, a encore repoussé les limites du possible...jusqu'à ses deux prochaines moutures, les très attendus Love & Peace et Shinjuku Swan, qui s'annoncent d'ores et déjà comme des événements majeurs au vu de leurs incroyables bandes annonces.

Titre Original: TOKYO TRIBE

Réalisé par: Sion Sono

Genre: Action

Sortie le: -

Distribué par: -

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