Le Quatrième mur - Sorj Chalandon

Par Adélaïde


“Il m'a dit qu'il fallait en garder un peu pour la vie”

Je suis tombé comme on meurt, sur le ventre, front écrasé, nuque plaquée au sol par une gifle de feu. Dedans et dehors, les pieds sur le talus, les mains sur le ciment. Mon corps était sidéré. Une lumière poudrée déchirait le béton. Je me suis relevé. La fumée lourde, la poussière grise. Je suffoquais.

J'avais du sable en gorge, la lèvre ouverte, mes cheveux fumaient. J'étais aveugle. Des paillettes argent lacéraient mes paupières. L'obus avait frappé, il n'avait pas encore parlé. La foudre après l'éclair, un acier déchiré. Odeur de poudre, d'huile chaude, de métal brûlé. Je me suis jeté dans la fosse au moment du fracas. Mon ventre entier est remonté dans ma gorge. J'ai vomi. Un flot de bile et des morceaux de moi. J'ai hurlé ma peur. Poings fermés, oreilles sanglantes, recouvert par la terre salée et l'ombre grasse.

Le blindé faisait mouvement. Il grinçait vers le garage. Je ne le voyais pas, j'entendais sa force. Le canon hésitait. Droite, gauche, mécanique enrouée. L'étui d'obus avait été éjecté. Choc du métal creux en écho sur la route. Silence.

-C'est un T55 soviétique, un vieux pépère.

J'ai sursauté. Voix de rocaille, mauvais anglais. Un homme âgé était couché sur le dos, dans le trou, à côté de moi dans la pénombre. Je ne l'avais pas remarqué.

-Baisse la tête, il va remettre ça.

Keffieh, barbe blanche, cigarette entre deux doigts, il fumait. Malgré le char, le danger, la fin de notre monde, il fumait bouche entrouverte, laissant le nuage paisible errer sur ses lèvres

Il a désigné mon ventre d'un geste. J'écrasais son arme, crosse contre ma cuisse et chargeur enfoncé dans mon torse. Je m'étais jeté sur un fusil d'assaut pour échapper à un obus. Je n'ai pas bougé. Il a hoché la tête en souriant. Dehors, le blindé s'est mis en mouvement. Hurlement de moteur malmené.

-Il recule, a soufflé le vieil homme.

L'ombre du tank avait laissé place à la lumière de l'aube et aux herbes calcinées. Il reculait encore. J'ai attendu le rire des mouettes pour respirer. Je me suis soulevé. Sur un coude, bouche ouverte. J'ai cherché Marwan dans le tumulte, puis dans le silence. J'ai espéré que mon ami revienne, agitant ses clefs de voiture au-dessus de sa tête en riant. Chantant qu'il était fou d'être retourné à son taxi. Fou surtout de m'avoir suivi dans cette histoire idiote. Il allait me prendre dans ses bras de frère, en bénissant le ciel de nous avoir épargnés. J'ai espéré longtemps. Dehors, des hommes tiraient à l'arme légère. Des cris, des ordres, un vacarme guerrier. Une longue rafale de mitrailleuse. J'ai roulé sur le côté. Ma jambe saignait par giclées brutales. Le Palestinien a enlevé ma ceinture sans précaution et m'a fait un garrot à hauteur de la cuisse. J'étais couché sur le dos. La douleur s'invitait à coups de masse. Il a installé une couverture sous ma tête, me levant légèrement contre le rebord du trou.

Alors j'ai vu Marwan. Ses jambes dépassaient, en travers de la route. Il était retombé sur le dos, vêtements arrachés par l'explosion, sanglant et nu.

Le char toussait toujours, plus haut. La plainte du vent était revenue. Le souffle de la mer. Le vieux Palestinien s'est retourné sur le flanc, coude à terre et la joue dans la main. Il m'a observé. J'ai secoué la tête. Non, je ne pleurais pas. Je n'avais plus de larmes. Il m'a dit qu'il fallait en garder un peu pour la vie. Que j'avais droit à la peur, à la colère, à la tristesse.

Je me suis assis lourdement. J'ai repoussé son arme du pied. Il s'est rapproché. Lui et moi, dans le trou. Accroché à sa boutonnière de poche, un insigne émaillé du Fatah. Il a pris mon menton délicatement, je me suis laissé faire. Il a tourné mon visage vers la lumière du jour. Et puis il s'est penché. Sous sa moustache usée, il avait les lèvres ouvertes. J'ai cru qu'il allait m'embrasser. Il m'a observé. Il cherchait quelque chose de moi. Il est devenu grave.

-Tu as croisé la mort, mais tu n'as pas tué, a murmuré le vieil homme.

Je crois qu'il était soulagé. Il a allumé une cigarette, s'est assis sur ses talons. Puis il s'est tu, regardant la lumière fragile du dehors.

Et je n'ai pas osé lui dire qu'il se trompait.




“Il m’a dit qu’il fallait en garder un peu pour la vie” 

C’est par cette phrase que j’ai su que j’aimerais ce livre. Pour vibrer, pour sentir, pour frémir, pour faire sortir la vie qui peut faire mal. Garder des larmes pour la vie j’ai trouvé ça très beau. Simple, sage et d’une grande justesse. 

L’art comme acte de résistance, l’art dressé dans la guerre en étendard de paix, c’est bien la belle utopie qui anime Samuel Akounis, ce vieux juif grec exilé de sa terre natale sous la dictature des colonels, ce vieil ami plus sage, plus apaisé, du narrateur, Georges, jeune universitaire qu’il a connu emporté par sa fougue et les idéaux de l’extrême gauche post soixante-huitarde, bataillant bagarreur se jetant corps et âme dans les rixes contre les militants de l’extrême droite sévissant au cœur du quartier Latin, assoiffé de justice et de paix des peuples, aveuglé aussi du voile de ses idéaux jusqu’à parfois - sans scrupule, sans trop même y penser - se rendre coupable du laid au nom du bien, sous le regard sévère mais bienveillant de Sam. Un père, un frère, un ami, un guide, Sam infusera le chemin de vie de Georges et sera comme une ombre douce à ses côtés jusqu’au jour où, à l’hôpital et mourant au début des années 1980, il passera le flambeau à son protégé, lui confiant de mener à bien son dernier combat. 

Son plus beau combat. Celui de monter l’Antigone d’Anouilh dans le Liban en guerre. Celui de faire porter la voix de cette antique figure rebelle, résistante, le temps d’une trêve symbolique, par une troupe composée d’anonymes ennemis jurés, d’hommes et de femmes que la guerre a dressé les uns contre les autres. Crier “non”, telle Antigone, d’une seule voix, le temps d’une représentation. Les acteurs réunis par Sam seront de toutes origines des peuples pris dans le conflit israélo-palestinien. L’Antigone de Palestine donnera la réplique à un Créon maronnite ; Druzes, Chiites, Arméniens, Chaldéens monteront sur scène ensemble, dénudés de leurs apparats identitaires, pour faire vivre le texte d’Anouilh. C’est ainsi que Sam l’a rêvé, c’est ainsi qu’il l’a scrupuleusement préparé. Les acteurs ont accepté même s’ils n’auront de cesse de questionner Georges sur les motivations de cette mise en scène. Ces ennemis dans la guerre ont accepté et le rêve devient possible et avec lui, l’idée d’une paix - même éphémère - tangible.

Le rêve de cette pièce c’est le rêve d’un déraciné, celui d’un enfant de la guerre et d’un rescapé du nazisme, celui d’une universelle fraternité rendue possible, même l’espace de quelques heures. Prétention d’un Occident plus serein de penser pouvoir s’introduire et apaiser, le temps d’une parenthèse, l’horreur de la guerre par l’art ? Non, le Quatrième mur est le récit d’un beau rêve de paix, porté avec acharnement par cet exilé au bord de la vie qui en confiera la conduite à son plus cher ami, Georges. Elle sera sa plus douloureuse et sa plus riche leçon de vie. Sa plus traumatique et sa plus dense plongée introspective, au cœur des gravas, des bombes, des éclats et des cris, au contact de ces hommes et de ces femmes qui dans la guerre peuvent tous se rendre coupable du pire. 

Georges ne reviendra pas indemne de ce catapultage en guerre. Ce récit est aussi celui d'un amour mis à l'épreuve d'une expérience sans retour. Revenu de Beyrouth, comment reprendre le cours de sa vie ? Georges n'est plus le jeune homme révolté survolté, militant dans les limites de son 6 ème arrondissement parisien. De retour, il ne peut plus que partir à nouveau, il suffoque, il n’a plus de place. L'amour infiniment doux de sa femme le paralyse, le sourire angélique de sa petite Louise le laisse démuni. Cet amour de sa femme meurtri par l'absence, cet amour qui s’inhibe, s’efface, impuissant face à la douleur de sentir l’être aimé perdu, revenu inatteignable, fait mal à lire. Un mur s’est dressé, deux êtres se sont perdus sans comprendre, la guerre a aussi tué l’amour. C'est aussi ça, la marque indélébile que laissera Beyrouth ensanglantée, l’image de sa belle Antigone dépecée, à Georges. De retour, il sera en France en exil, et ne pourra que repartir.

La force du livre réside dans la force des mots qui tonnent parfois comme une balle en plein cœur, tranchant comme un couperet, d’une violence qui remue et fait penser longtemps une fois le livre refermé. Le sang se mêle à l’amour, la guerre n’a pas éteint entièrement l’humain, l’espoir de paix est un doux rêve à la flamme bien vive. Les mots de Sorj Chalandon sont acérés, précis, justes. Ce roman touche car il est profondément humain, humaniste, et qu’à aucun moment l’auteur ne tombe dans les travers d’une utopie doucereuse ou niaise. Le projet seul compte, et la ténacité déployée par chacun pour qu’il vive, qu’importe l’issue, qu’importe l’échec. 

Ce roman est important car aucun parti n’est pris ; l’horreur n’a pas de camp, rien n’est ni noir ni blanc et une humanité y triomphe.

C’est une belle histoire d’amitié. C’est un beau roman d’humains, c’est un beau roman qui marque.