(note de lecture) Albane Prouvost, "meurs ressuscite", par Anne Malaprade

Par Florence Trocmé

Les fragments qu’Albane Prouvost — dont le prénom renvoie à la blancheur, motif récurrent dans ce conte — déposent sur ces pages « volent » et « flottent », sur la terre comme au ciel, aujourd’hui comme demain, ici et ailleurs, dans le réel comme dans la fiction, en régime prose aussi bien qu’en régime poésie. Ils proviennent d’un épanchement du rêve dans la vie éveillée, dont certaines images se déposent sans se fixer tout à fait sur un espace blanc qui est celui, inaugural, du matin : le matin d’un monde qui se réveille, l’aube d’une vie, l’origine d’un paysage, le début, ou la reprise, d’une œuvre poétique. Apparition, surgissement, événement. 
 
meurs ressuscite : c’est à la fois un ordre, un souhait, une description, une invite, une adresse à l’autre et à soi-même. Les deux verbes juxtaposés disent un mouvement continu, un cycle ininterrompu qui désigne l’ordre mouvant d’une Nature faite d’arbres fruitiers, d’animaux et d’hommes singulièrement poètes, anonymes ou célèbres : cerisiers, pommiers, poiriers, sorbiers rouges, pruniers, renard, guépard, X, Y, frère, Mandelstam, Pouchkine, Khlebnikov. Et, dans ce paysage qui tient du haïku autant que de l’esquisse, une maison se dessine, qui est aussi « cabane de la bonté » : d’abord « glacée », elle est finalement présentée comme « minuscule ». Et pourtant elle semble contenir, sauver peut-être, telle une arche singulière et unique, tout ce que le monde contient de beauté, de grâce et de magie, de saveurs aussi, de couleurs enfin. Rien de mièvre, d’ailleurs, dans ce paysage anthropocentrique : les sentiments sont le fait de la neige et de la glace, substances plus esthétiques qu’atmosphériques, qui contribuent à faire de ce recueil l’étrange narration d’une résurrection. Avant d’être un miracle révélé, cette renaissance apparaît ainsi comme le destin d’un monde qui joue un éternel futur à partir d’un présent constamment mouvementé. Péripéties silencieuses, aventures à peine sensibles, déploiements intérieurs : les fruits donnent aux humains leurs cœurs, les humains portent secours aux blessures des sorbiers, les poiriers pensent, la neige commet des crimes, tandis que la brusquerie est aussi bien le fait de la flore que de l’animal-faune que nous sommes tous. 
 
Et c’est finalement de réconciliation qu’il s’agit sans doute : concorde et concordance des divers règnes, entente de la vie et de la mort, fraternisation de la prose et du vers. Encore faut-il accepter le glacis de la morte saison pour espérer croire en la résurrection des corps, qui est aussi celle des fruits, celle du goût, celle d’une vie que le froid hivernal endort pour mieux assurer sa poursuite. Je meurs et tu ressuscites, tu meurs et je ressuscite : les Métamorphoses que contait Ovide n’ont pas fini de modeler le monde que nous rêvons, et il suffit de quelques mots, d’un choix finalement assez restreint d’expressions et de motifs à Albane Prouvost pour dire la grâce et la nécessité d’un rythme, d’un projet, d’une création. Cela s’appelle, peut-être, la « joie ».  
 
[Anne Malaprade] 
 
 
Albane Prouvost, meurs ressuscite, POL, 2015, 64 p. 
 
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