Mehdi Maizi l’interview

Publié le 18 juin 2015 par Hartzine
Photo © Pierre Aé – Chroniques Automatiques Après Sylvain Bertot (lire) et Thomas Blondeau (lire), interview avec un autre chroniqueur du hip-hop, Mehdi Maizi. Je vais commencer par un truc particulier : j’ai pas mal parcouru ton livre sorti récemment, Rap français : une exploration en 100 albums, et je suis tombé sur un micro-détail qui m’a fait sourire. A la fin du livre, tu remercies ce mec qui s’appelle Anthokadi, un ancien de l’Abcdr du Son, et sa chronique du Ouest Side de Booba qui, visiblement, a fait tilt chez toi à l’époque et t’a donné envie de te lancer là-dedans.  Ça m’a intrigué parce que moi aussi, ce papier là, je m’en souviens très bien. Il m’a aussi marqué dans une certaine mesure, avec cette plume et ce style complexe mais précis. Il y avait aussi un autre papier sur Saul Williams que j’avais trouvé fort à l’époque. C’est ce qui t’a poussé à franchir le pas et à commencer à écrire ? Pour être très franc, à l’époque, en 2006, j’étais un très gros lecteur de l’Abcdr. Je suis un peu un enfant de ces gars-là, je suis de la deuxième génération des forums, je dirais. Je n’étais pas là au début des années 2000, mais vers 2005-2006, j’ai commencé à m’intéresser à pas mal de choses, j’avais accès à Kazaa, à Soulseek, Emule tout ça, un peu en retard d’ailleurs. L’Abcdr m’a tout de suite parlé, je l’ai beaucoup lu et j’ai beaucoup lu Anthokadi, effectivement. D’ailleurs, je le reconnais, ma première chronique, c’était vraiment du sous-Anthokadi. C’était un papier sur Seth Gueko. Anthokadi avait ce truc qui m’intéressait beaucoup : il parvenait à parler à la fois de la musique mais aussi à sortir de ça et à aborder des aspects sociaux, quelques éléments d’environnement ou de contexte qui donnaient vraiment une richesse à ce qu’il écrivait. Avec parfois un bémol : je ne l’ai jamais rencontré en vrai, du coup je lui dis ça aujourd’hui mais il a parfois ce défaut de trop s’éloigner du disque et d’aborder davantage tout ce qu’il y a autour. Je trouve qu’il écrit extrêmement bien mais j’ai parfois l’impression qu’il ne se met pas assez au service de l’album, en fait. Parfois j’en suis venu à me demander si le disque était le plus important ou si c’était sa plume, tu vois ? Mais ces chroniques-là, je les trouvais dingues. Je trouvais ça fort de raconter ce genre d’histoire autour d’un disque. Un passage dans la chronique de Ouest Side m’a fait marrer à l’époque, qui m’est resté en tête sans trop savoir pourquoi. Anthokadi écrit : « Ouest Side, c’est le premier punchline album« . Je ne m’étais jamais vraiment posé la question – il y a dix ans, le délire punchline, on le recherchait moins ou on l’exprimait moins dans le rap français. Et ça m’avait fait comprendre comment Booba, et d’autres, construisaientt leurs albums, au final.  Oui ça m’avait super marqué aussi ! Ce que je trouve terrible dans les chroniques, c’est quand le mec qui écrit arrive à mettre des mots précis sur une impression. Anthokadi avait fait ça aussi avec la Sexion d’Assaut, je me souviens, à l’époque où on kiffait tous, c’était pas honteux, autour des premiers freestyles, Le Renouveau du 3ème Prototype en 2008, que j’ai mis dans le bouquin, etc. Bref, Anthokadi avait comparé Maître Gims à Usain Bolt, Black M avait le sourire Mona Lisa dans les freestyles, toutes ces images que j’avais trouvées tellement parfaites et parlantes qu’elles véhiculent une impression plus forte que n’importe quelle phrase, tu vois. Les quelques fois où on m’a fait ce genre de remarque, je l’ai ressenti comme une vraie satisfaction de parvenir à mettre des mots sur un ressenti qui parlent aux gens. Et Anthokadi, comme d’autres d’ailleurs, avait ce truc-là. Récemment, je lisais un papier d’un mec qui s’appelle Olivier Catin qui écrivait sur lehiphop.com à l’époque (ndr : site de rap de référence du tout début des années 2000 où beaucoup d’activistes de l’époque se sont retrouvés, notamment sur les forums) et qui faisait ça très bien aussi. Il m’a dit récemment avoir vraiment apprécié le bouquin et ça m’a fait plaisir parce que ces gars-là, je les ai beaucoup lus à une époque. Tous ces gars de l’Abcdr, de lehiphop.com m’ont vraiment influencé et m’ont poussé à aller dans cette direction. Tu es vraiment arrivé au sein de l’Abcdr dans la deuxième moitié des années 2000. Tu fais partie d’une sorte de « deuxième génération », qui a connu et accompagné ce que je verrais comme une forme de tournant du site : l’arrivée du rich media, des vidéos YouTube qui ont supplanté peu à peu le média écrit sur le web. L’Abcdr a pris ce tournant-là à juste titre, peu à peu, au fil des années, et toi tu as fait partie de ceux qui ont, volontairement ou non, aidé à aller vers là pour aboutir à ce qu’on connaît aujourd’hui. J’ai intégré l’Abcdr en 2008. Le site a été créé en 2000, le site avait déjà huit ans quand je suis arrivé. Ce qui était pas mal pour un site d’amateurs créé sans ambition à l’époque. D’autant que tous les sites créés à la même période, que tu connais mieux que moi d’ailleurs, ont tous peu à peu disparu ou changé d’orientation, HipHopSection, lehiphop.com, HipHopCore. Tous se sont un peu essoufflés et ont arrêté. L’Abcdr est le seul véritable survivant de cette époque-là – je mets 90bpm un peu de côté parce que la ligne du site a changé, même si le site existe toujours aujourd’hui. Depuis, plein de sites ont été créés, mais l’Abcdr est le seul à avoir tenté d’évoluer et de résister au temps. Aujourd’hui, on a un site qui pour moi a évolué dans le bon sens : le même jour, on sort une mixtape sur l’année 1995 dans le rap et l’interview de DFH&DGB, je trouve ça cool qu’on puisse faire ça, mélanger les époques et les genres tout en restant, je crois, légitimes de le faire. Pour ma part, je suis arrivé au moment où l’Abcdr commençait peut-être à tourner un peu en rond, à parler des mêmes choses. Mais je ne suis pas le seul : Nemo est arrivé un peu avant moi, Diamantaire ou Raphaël, de nouvelles têtes avec d’autres références, qui ont amené des choses complémentaires. Nos rappeurs préférés, ça n’était plus Akhenaton, c’était d’autres gens, comme Salif par exemple, une autre génération. L’Abcdr est aussi passé d’un créneau très street rap français quasi exclusivement vers la deuxième moitié des années 2000 à une approche plus ouverte aujourd’hui. Parce que le site a aussi endossé un peu le rôle d’un des représentants du rap au sens large sur le web, en France, auprès d’un public plus large que les seuls fans hardcore du genre.  J’aimerais bien qu’on arrive à faire ça mais honnêtement je ne sais pas si on le fait réellement. L’Abcdr, aujourd’hui c’est un projet auquel je crois énormément, auquel je donne beaucoup d’énergie et je ne suis pas le seul, loin de là. Mais si on regarde les chiffres, nous ne sommes pas un gros site : les vues Dailymotion, les fans FB, Twitter, on est un site modeste. On est loin d’un Booska-P, par exemple. Et au niveau de l’image, au-delà des performances ? De ce côté-là, oui, je crois qu’on est un site respecté aujourd’hui, ce qui nous permet d’avoir accès à des projets cool. On a réussi à trouver un rythme qui nous est propre, grâce à un renouvellement des têtes et les idées qui en ont découlé. Tu as rédacteur en chef adjoint au sein de l’Abcdr aujourd’hui. Tu te considères comme un journaliste au niveau de ton activité quotidienne ? Tu bosses à côté ? Depuis un an et demi, j’ai la chance de pouvoir être totalement dédié à l’Abcdr et d’autres projets périphériques. Je ne suis pas fermé à d’autres projets en-dehors de l’Abcdr par exemple, comme le livre que je viens de sortir. Pour moi, ce sont des projets un peu journalistiques, quelque part, même si c’est difficile à expliquer, mais c’est compliqué pour moi de me considérer vraiment comme un journaliste aujourd’hui. J’en parle beaucoup avec JB (ndr : le rédacteur en chef de l’Abcdr et l’un des fondateurs historiques du site), qui pour moi est l’éminence grise du site : à l’Abcdr, il n’y a que Raphaël qui est journaliste de profession, sinon nous sommes tous des gens qui faisons ou avons fait autre chose, avons eu une activité parallèle. Mais est-ce que ce que l’on fait, il s’agit d’un travail de journaliste ? Très honnêtement, je ne me pose pas trop la question. Pour moi c’est avant tout un vrai travail de passionné, comme ce que peuvent faire les mecs sur Down With This : à la base c’est un vieux fanzine des années 90 que je respecte énormément, ils se sont ensuite transportés sur le web. A mes yeux, l’Abcdr c’est un peu cette démarche de purs passionnés. Le rap ça nous a baisé la tête, ça nous a massacrés, on a eu envie de parler de ça, d’interviewer des rappeurs, d’y aller à fond sans retenue. Je te pose cette question sur le fait de te considérer comme journaliste avec une arrière-pensée claire : très honnêtement, je ne m’attendais pas à ce que tu proposes un livre comme Rap français, qui réclame un vrai travail journalistique de recherche et d’écriture. D’autant que tu écris moins qu’à une époque aujourd’hui, je crois, du coup je trouve que tu avais beaucoup plus une image construite autour des vidéos que vous produisez pour l’Abcdr, où tu évolues sur ce territoire qui me semble naturel pour toi. Oui, je comprends ta question, mais à la base, je viens quand même de ce travail par l’écrit, c’est ce qui m’a fait kiffer, comme je te le disais au début. C’est vrai que je n’écris plus depuis un an et demi et le lancement de tous ces projets différents, mais j’ai toujours beaucoup écrit, durant mes études, quand j’ai eu mon premier ordinateur, etc. Aujourd’hui, je suis vraiment dédié à la vidéo, c’est vrai. D’ailleurs, comme on se le disait en off tout à l’heure, ce bouquin, à la base, ça n’est pas mon idée première : c’est Sylvain Bertot qui redirigé Le Mot et Le Reste vers l’Abcdr, après que ce dernier lui a proposé de faire un livre dédié au rap français. Sylvain ne se sentait pas de le faire mais moi j’ai été tout de suite emballé par le projet. Je voulais réhabiliter les années 2000, c’était mon grand combat (rires). Mais pour revenir aux émissions, j’y vois aussi de toute façon un travail de journaliste équivalent à celui d’écrire un bouquin, la forme change simplement. Avant de revenir au livre plus en détail, si je reviens un peu en arrière, la rencontre avec le rap, c’est un point déterminant dont on se souvient tous. Pour ma part, je me souviendrai toujours de ce J’Appuie Sur La Gachette trouvé par terre en rentrant du collège, un truc tombé du ciel, tu vois. Après ça, tout a basculé. Toi tu as grandi dans quel coin, et ça s’est passé comment, ta plongée dans le rap ? Je suis arrivé d’Algérie en France à l’âge de 4 ans et j’ai grandi en Picardie. J’ai pas mal déménagé entre l’Oise, le Val d’Oise, Melun, etc. Le très très Grand Paris. Pendant longtemps, le rap, je m’en foutais. On a à peu près le même âge donc on a connu à peu près les mêmes époques : quand j’avais 7-8 ans, le rap ça commençait à devenir pop, avec Solaar, Gynéco, « L’Ecole… ». J’écoutais ça mais ça ne me parlait pas plus qu’un autre gamin lambda, j’écoutais un peu tout ce qui tombait, j’avais d’autres passions. Mais c’est revenu vers 13 ou 14 piges : j’étais en colo, mon cousin me parlait toujours de 2Pac. A l’époque, il fallait aimer 2Pac même sans savoir qui il était, si tu te souviens (rires). Plus tard, un pote me fait écouter Changes, le morceau le plus grillé de toute sa discographie, et je me mets à kiffer de manière dingue. J’avais l’impression de vraiment ouvrir les yeux sur un truc incroyable. Je pense que c’est à ce moment-là que je me suis mis à creuser, jusqu’à arriver à Ready To Die de Biggie. Ce disque-là, je l’avais acheté à Chicago, durant un échange. Je me suis dit : je ne vais écouter que ça jusqu’à la fin de ma vie. Je l’avais écouté assez tard, à une époque où le rap avait déjà pas mal changé, c’était un vieil album pour l’époque, mais je n’ai jamais ressenti ça : son flow, son groove, les prods d’Easy Mo Bee, tout était super fort. J’ai beaucoup tripé sur Eminem aussi, je suis de cette génération là : Marshall Mathers LP, Eminem Show, ce moment où le rap est déjà super installé, entre 2000-2003 aux Etats-Unis. Eminem a d’ailleurs été un déclencheur ultra-important pour la France. Au-delà des ventes, un morceau comme Stan, tout le monde l’avait écouté et pas qu’une fois, en 2000-2001, on le connaissait limite tous par cœur. A cette époque, le rap en France est quand même loin d’avoir trouvé sa place dans l’espace public. A fond, oui. Et moi je me sens un peu comme un produit de ça. J’ai vraiment compris ce qu’était le rap à ce moment-là. Du coup, tu n’étais pas naturellement connecté avec les mecs de la scène rap en France, finalement ? Non, pas vraiment. Mais peu importe que les mecs parlent dans leurs morceaux de choses que je connais ou pas, finalement. Si je reprends Eminem : je ne suis pas un white trash, j’en n’ai rien à foutre de ça tu vois mais la manière dont il le racontait, ça me parlait énormément. Et ça m’a fait ça avec plein de rappeurs : sans venir des quartiers ou des endroits où ils se trouvaient, ça m’a tout de suite scotché. D’ailleurs c’est aussi la musique elle-même qui m’a beaucoup touché. C’est ce que j’ai essayé de retranscrire dans le livre, au-delà des anecdotes : j’aime cette musique-là, la manière dont elle est construite, dont elle sonne. Mon grand combat, si j’en ai un, c’est vraiment d’essayer de parler du rap comme une musique à part entière. Tu vois, je regarde beaucoup ce que fait un magazine comme Tsugi, par exemple, les mecs parlent d’électro mais sont centrés quasi exclusivement sur la musique en elle-même et évacuent tout le reste. Ils parlent souvent de groupes que je ne connais pas d’ailleurs mais ça m’intéresse parce que je trouve ça bien fait. A mon modeste niveau, c’est ce que j’essaie de faire : que je reçoive Alkpote, Akhenaton, Booba ou Hyacinthe, je m’adresse à des musiciens ou des artistes. Et je veux parler de ça comme une musique, au-delà du phénomène ou je-ne-sais-quoi. Dans le genre de livres comme Rap français, une liste in extenso travaillée et construite, il y a un écueil que je trouve vraiment très compliqué à éviter, c’est de faire un sort aux albums « qui doivent y être » : se sentir obligé de faire figurer certains disques tellement considérés comme des classiques que ton avis personnel doit s’effacer derrière ça. Comment tu es parvenu à gérer cet équilibre-là ? Ton livre me semble vraiment coupé en deux entre les albums qui doivent y être et tes albums du coeur, tes madeleines de Proust à toi, quelque part. En fait, quand j’ai commencé à travailler sur le livre, je suis parti des premiers retours des gens qui me disaient : « Mehdi, sérieux, il y a vraiment cent disques de rap incontournables en France ? » Dans l’inconscient collectif, évidemment, il n’y en a pas. Il y a disons quarante à cinquante disques, sur la période que j’ai traitée, qui vont mettre tout le monde d’accord. On les connaît tous, ceux-là, et je pense qu’ils y sont tous dans le livre. Ils étaient obligés d’y être parce que je pense aussi que ce sont de très grands disques. Même si j’ai eu quelques parti-pris : sur Assassin, peu de gens auraient mis Le Futur Que Nous Réserve-t-il ?, par exemple. Ou sur NTM, 90% des gens auraient mis Suprême. 90% des gens auraient eu tort. Mais c’est un autre débat (rires). Passées les premières évidences sur les disques à choisir, j’ai discuté avec pas mal de gens qui écoutaient du rap depuis plus longtemps que moi, on arrivait à la même liste d’indispensables, au final. Ensuite, avec tout ce que j’ai publié ces dernières années, je vois comment n’importe quel débat peut diviser les gens. C’est impossible de mettre tout le monde d’accord. A partir de là, je me suis senti super à l’aise pour compléter cette liste d’incontournables avec des parti-pris qui me ressemblaient, sans prise de tête. Autant mettre Le Rat Luciano, qui n’est pas un disque parfait mais qui raconte quelque chose. Autant mettreLe Célèbre Bauza, qui à mon avis est un des rappeurs les talentueux en France mais dont tout le monde se fout. Allons-y, jouons le jeu à fond. Le risque de ce genre de livre, c’est de tomber au final dans cet inventaire des incontournables qui frôle l’enfonçage de portes ouvertes. Evidemment, mais je pense que j’ai échappé à ça. Sur le rap français, c’est compliqué de tomber là-dedans. Sur le rap américain, par exemple, cent disques, c’est beaucoup trop peu, tu finiras fatalement par ne plus dire grand-chose en étant obligé de te concentrer sur des évidences. Mais en vérité, en France, c’est surtout le problème inverse : il n’y a pas non plus cinq cents choix possibles. Néanmoins, maintenant que le livre est sorti, les gens me disent que j’ai oublié tel ou tel ou tel artiste. Et ça n’est pas du tout infondé ! Je me rends compte que c’est même plus riche au final que ce que j’avais moi-même délimité lors de l’écriture. Tu as d’ailleurs publié sur Vice une mini-liste complémentaire après la sortie du bouquin avec quelques albums qui n’étaient pas dans ta sélection publiée. J’ai rajouté Sniper, Gradur, Enz, Nubi… Parce que ce sont des albums tout aussi importants pour moi. Et quand je repense à ces gars qui me disaient que je ne trouverai pas cent disques de rap français intéressants, des gens qui aiment le rap, ou certains qui sont même dans l’Abcdr et dont je tairai les noms (rires), au final tu soulèves une pierre et tu découvres une richesse importante que l’on a tendance à oublier parfois. D’où l’intérêt de ce genre de bouquin. En fait, je crois même que j’aurais pu mettre cent cinquante disques, ou peut-être même deux cents disques intéressants. Et puis je ne me mets pas de pression : si des pointures comme David Drake, Craig Jenkins ou autres se trompent parfois sur leurs choix, selon moi,  je crois que je peux moi aussi me permettre de ne pas mettre tout le monde d’accord (rires). Tu ne t’es pas dit à un moment, si je prends un exemple totalement fictif autour d’un album reconnu par quasi tous comme majeur : « Bon, L’Ecole du Micro D’Argent est un disque important mais ça ne me parle pas, je vais le mettre de côté » ? Tu essaies de me faire dire des saloperies (rires). Je voulais trouver un équilibre qui me parlait, que je partage d’ailleurs avec la plupart des gens, je pense. L’Ecole…, je n’aurais pas pu ne pas le mettre, par exemple, évidemment. Mais il y a des groupes pour lesquels la réflexion se pose. Si je prends par exemple Assassin : je n’ai jamais été un fan du groupe, j’ai découvert le rap à une époque où Assassin, c’était plutôt terminé, Touche d’Espoir, tout ça. Ca n’est pas un mauvais album, loin de là, mais je ne trouve pas ça grandiose, ça ne m’a pas parlé. Mais c’est un groupe important en France, le mentionner est incontournable. Ou si je prends Rappatitude : je n’écoute pas ce disque comme ça en me levant le matin, ça ne te surprendra pas. Mais c’est une forme de coup d’envoi officiel du rap français pour un public plus large, une étape majeure là aussi. Je devais trouver un équilibre entre ça et Le Célèbre Bauzadont je parlais, etc. Je voulais jouer sur l’équilibre entre ces deux situations. J’ai discuté du bouquin avec Alexis Onestas (ndr : co-créateur des soirées Hip Hop Loves Soul à Paris, entre autres), qui m’a fait un retour très intéressant. Il m’a dit : « Moi en tant que connaisseur de rap, je n’ai pas appris grand-chose. Par contre je trouve que c’est un très bel annuaire« . On pourrait le prendre de manière négative mais moi je trouve ça positif : j’essaie de créer une espèce de porte d’entrée vers le rap français, un peu comme ce qu’a fait Sylvain sur le rap US indé. Et la plupart des retours que je reçois d’auditeurs modérés de rap vont dans ce sens, je pense avoir atteint l’objectif que je m’étais fixé. Tu nous as proposé cent disques au final mais si tu devais en garder deux ou trois qui ont compté beaucoup plus que les autres, pour toi, ton choix se porterait sur quoi ? Jusqu’à l’Amour des Sages Poètes de la Rue. C’est comme tes films préférés, tu vois : si on me dit « Viens Mehdi, on va regarder La Mort Aux Trousses », j’arrête tout et j’y vais direct. Et c’est pareil avec cet album des Sages Po. Je n’arrive pas à m’en lasser : c’est une alchimie parfaite à tous les niveaux, les prods, Dany Dan, dont j’ai longtemps été une véritable groupie, je l’avoue. A cette époque-là il marchait sur l’eau. Dans un délire complètement différent, je dirais Les Vrais des Little. Ah oui ? Mais tu l’as vraiment écouté ce disque de 92 avec leur délire en costumes trois-pièces (rires) ? Ah mais carrément ! Evidemment, je l’ai découvert bien après sa sortie, mais je l’ai tout de suite trouvé exceptionnel. Je l’ai redécouvert en écrivant le bouquin. Sulee B. Wax, on dit beaucoup que c’est un visionnaire, un des premiers en France à avoir amené le rap à ce niveau-là, mais c’est vraiment le cas sur ce disque. Et je trouve que le disque vieillit bien, il vieillit beaucoup mieux que des trucs sortis en 95-96-97. Pas forcément un de mes disques préférés mais c’est un disque important que je trouve en avance sur son temps, qui raconte quelque chose sur l’époque et qui m’a beaucoup marqué. Et pour finir sur une note encore plus personnelle, évidemment Ouest Side de Booba, le rappeur français que j’ai probablement le plus écouté. J’aurais pu citer aussi Peines de Maures / Arc En Ciel Pour Un Daltonien de La Caution, qui pour moi est peut-être l’album de rap français le plus complet jamais sorti, même si j’ai mis beaucoup de temps à le digérer, au vu du style, de la longueur et de la richesse du double album. Mais il est impressionnant, les rappeurs sont grandioses, il y a le fond et la forme. Même s’ils ont eu cette espèce d’étiquette de rap alternatif qui ne voulait rien dire, La Caution ça a toujours été du rap de banlieue, avec un autre habillage, d’autres influences. Avec un délire un peu plus intellectualisant quand même dans leurs textes, leurs prods et leur manière de construire la musique. Quelque part, un prolongement du travail qui avait été entamé par DJ Mehdi à la fin des années 90, en fait. Exactement. Pour moi c’est un peu la même musique, le même type de rap avec des samples ou des influences différentes mais les deux approches se répondent l’une l’autre, je suis tout à fait d’accord avec ça. Si je m’intéresse à la manière dont tu as abordé les disques, je trouve ça plutôt neutre et factuel dans l’écriture, en fait. Très centré sur les faits autour et au sein des disques, beaucoup de descriptif. Sur ce genre de textes très courts, on pourrait être tenté d’en mettre plein la vue sur des effets de manche, des formules toutes faites, etc. Ce que tu n’as pas fait, au final. C’est une volonté d’avoir pris cette direction ?  C’est vrai, oui. C’était un parti-pris quand j’ai commencé à écrire. Je voulais vraiment travailler en priorité sur la présentation pure des disques, de la description avant tout. Il y a évidemment une contrainte de caractères pour chaque mini-chronique, comme tu le sais. A la base, je voulais partir sur un délire très personnel, fondé sur l’écoute et le ressenti pour chacun des disques. Mais pour la cohérence du bouquin, c’était difficile, d’un disque à l’autre. Du coup, comme j’avais une place limitée, je me suis orientée sur ce qui servirait davantage le sujet du livre, à savoir une présentation plus factuelle, plus neutre, pour bien remettre dans le contexte, expliquer plus que faire vivre vraiment, tu vois. Aussi parce que je sais que je m’adresse forcément à des gens qui découvrent ce qu’ils sont en train de lire, j’étais donc obligé de passer par cette étape-là. Si demain je dois faire un autre bouquin, le parti-pris serait probablement différent. Je sais que tu as lu le livre de Vincent Piolet sur la naissance du rap en France, sorti juste avant le tien chez Le Mot Et Le Reste. L’approche y est plus « socio-historique », plus centrée sur les personnages, leurs parcours, leurs témoignages. Ca te plairait de t’orienter vers ce type d’ouvrage par la suite ? J’ai véritablement adoré son bouquin. C’est très prenant, très bien fait et bien documenté. Surtout, ça n’existait pas avant ça, il a comblé un manque évident. Pour moi, il y a une complémentarité entre nos deux livres. Lui s’intéresse à la naissance du mouvement, moi je reste centré sur la musique, comment le rap a évolué, ce qu’il a proposé en termes d’œuvres. Quant à savoir si ça m’intéresserait de le faire, à fond, oui. On avait fait ce genre de choses surProse Combat de Solaar, avec l’Abcdr. Je n’étais pas directement impliqué dans le projet mais c’est une démarche qui me parle, même si évidemment elle est plus complexe et plus longue à faire aboutir, dans un sens. C’est assez marrant que ces deux livres sortent de manière très rapprochée. On ne va pas reparler de la place du rap en France il y a quinze ans mais aujourd’hui, ce dernier a trouvé sa place, ou est en train de la trouver. Ça n’est peut-être pas encore une véritable culture en France, même si je n’aime pas ce mot, mais cela devient de plus en plus accepté, légitime dans l’espace public, au-delà des seuls fans. Si on regarde ça de manière cynique, le premier livre chez LMELR, c’est le livre de Sylvain, basé sur une proposition de Sylvain. A ce moment-là, l’éditeur s’est rendu compte qu’il y a un public pour ce genre de sujets, que cela intéresse plus de gens que ce qu’il pensait au préalable. Ça l’a sûrement motivé à rechercher / sortir de nouveaux livres sur le rap, d’où le fait aujourd’hui qu’il y ait ces deux nouveaux ouvrages de disponibles. Mais au-delà de ça, le rap français a aujourd’hui un patrimoine. Si je reparle de la mixtape que l’on a sorti hier avec l’Abcdr sur le rap en 1995 en France, en termes de visites et d’audience c’est notre deuxième meilleur score de tous les temps, après l’interview de Booba en 2012. Il y a une nostalgie, les gens ont grandi et vécu avec le rap français, un public arrive à maturité. Mais ça parle aussi aux jeunes de vingt ans qui écoutent justement le groupe 1995 et L’Entourage. Et puis on est aussi depuis cinq ans dans une période où le rap est à la mode. Aujourd’hui, dans beaucoup de soirées parisiennes, ça joue du rap, de la trap, c’est cool d’en écouter, c’était pas le cas du tout il y a dix ans. On allait dans les concerts à cette époque, il n’y avait que des mecs, contre le mur, personne ne dansait. Aujourd’hui, tu vas voir Niro, il y a plein de gens différents, pleins de filles de tous horizons, une ambiance vraiment cool. Cela prouve que le rap est aussi arrivé à maturité, qu’il a atteint différentes couches sociales. Dans l’interview que j’ai faite avec Thomas Blondeau en 2014, on discutait du fait qu’il y a quand même encore en France ce malentendu où l’on prête au rap une vertu, une vocation sociale qu’il n’a pas : une parole politique, une rébellion… Mais peu de gens le situent au bon endroit selon moi, à savoir une espèce de troisième ou quatrième degré, où des gens projettent certes un peu d’eux-mêmes mais jouent aussi un personnage, comme dans plein d’autres genres. La France écoute du rap mais je crois qu’elle connaît mal tout ce qu’il y a derrière, en réalité. Je suis globalement d’accord mais je mettrais un bémol à ce que tu dis, sur ce troisième ou quatrième degré. Si je cite Ali par exemple, c’est très premier degré, je trouve ça excellent, il a vraiment cette volonté de raconter quelque chose de personnel, sans être moralisateur. Le rap en France, aujourd’hui, c’est beaucoup Kaaris ou Gradur, mais ça n’est pas que ça. Ceci dit, ce malentendu dont tu parles provient aussi du fait que les premiers mecs à avoir écrit sur le rap en France ont souvent été des sociologues, avec toujours cette volonté de décrypter le rap sous un angle spécifique, qui sont ces gens, qu’est-ce que la banlieue, pourquoi ils nous disent ça… On le voit par exemple quand on a eu les émeutes de 2005, on a appelé Tandem, Disiz, pour essayer de décrypter un phénomène. Je trouve ça dramatique, quand on y repense. Mais le problème est peut-être plus global en France, que simplement centré sur le rap, notamment au niveau des médias généralistes. Ceci dit, Thomas le disait dans l’interview que tu avais faite : dans le rap, on n’est pas vraiment mal loti. L’électro, c’est plus dur. Il y a une grande méconnaissance de la culture musicale au global. La dernière fois en soirée j’ai discuté avec des fans de reggae : pour eux, il se passe énormément de choses importantes dans leur musique mais on n’en parle quasi pas dans les médias généralistes. Le rap vend beaucoup en France, il y a de très grosses communautés sur le web mais parfois on va plutôt voir Nolwenn Leroy qui a 300 000 fans Facebook v/s Alonzo qui en a 800 000. Mais bon, on passe à la radio, on existe, on fait le Beforedu Grand Journal. Je vois le verre à moitié plein, il y a plein de signes positifs : la MZ sur Canal +, un vrai groupe d’aujourd’hui, de son temps. Gradur au Grand Journal, il est à, il existe. En plus de ça, la créativité du rap aujourd’hui en France est importante, en écho à la créativité du rap US. Le terreau est plus fertile qu’à d’autres époques. Je pense à des projets très créatifs et vraiment singuliers comme les mecs de PNL qui ont explosé la tête de tout le monde avec Que La Famille, ces dernières semaines. Je l’écoute toute la journée, il y a une force et une évidence incroyable dans ce qu’ils font. Pour moi, c’est le 113 des années 2010. Du rap de rue avec du 808s à la Kanye. Les rappeurs ne sont pas plus techniques que Rim-K ou AP mais ils ont des phases qui te restent vraiment en tête, c’est fort. Ça te hante pendant des jours, comme ce que ça me faisait sur le 113. Ce ne sont pas des fines plumes mais ils ont un truc, une vraie sincérité, une musicalité très forte avec une vraie identité de quartier. Exactement ce qu’était parvenu à faire Mehdi avec le 113. PNL, ce sont vraiment des rappeurs de quartiers qui racontent leurs trucs de manière très simple, sans chichi, mais c’est super fort. Le 113, à l’époque, c’était pas les X-Men, PNL c’est pas Nekfeu tu vois. Mais musicalement il y a un truc qui t’embarque, qui fait que tu voyages. Sûrement un des trucs les plus originaux que j’ai entendus dans le rap ces dernières années. Pour revenir sur l’Abcdr, je voudrais qu’on se parle des émissions que vous avez montées ces dernières années, parce que c’est devenu une des activités les plus visibles du site aujourd’hui. Pour moi, paradoxalement, le coup d’envoi de ce nouveau chapitre ça n’est pas une vidéo mais c’est le top 100 que vous aviez fait juste avant, sur le rap français. Suite à ça, j’ai l’impression qu’un nouveau public est venu jusqu’à l’Abcdr et cela vous a permis de vous ouvrir à ces projets de vidéos et d’émissions C’est ce que dit souvent JB, que c’est une espèce de nouvel acte de naissance, ce top 100. Ce qui est amusant c’est qu’il est né sur le forum de l’Abcdr, en réalité, à l’époque où il vivait vraiment. Un mec avait écrit : « Ce serait marrant de faire un top 100 des meilleurs morceaux du rap français sur l’Abcdr« . C’était évidemment une très bonne idée : on a lancé un sondage, etc. C’est né d’une volonté de passionné et de geeks du rap. Mais effectivement, ça a parlé à énormément de gens et ça nous a lancés dans une nouvelle dynamique. Si je me concentre sur les émissions, justement, c’est un exercice dans lequel tu es très à l’aise, je trouve. C’est là que je t’ai vraiment identifié pour ma part comme un mec avec un truc en plus. Comment tu vois la naissance de ces émissions et ton rôle là-dedans ? Ce next step de l’Abcdr, pour moi, il t’a aussi permis de passer un next step, toi, en te plongeant là-dedans. C’est intéressant ce que tu dis, je ne m’étais jamais posé la question comme ça.  Mais avant de te répondre sur mon cas personnel, je vais revenir à l’origine du projet pour les émissions : en fait Dailymotion est venu nous voir un jour car ils étaient en train de créer un studio à Paris et ils voulaient proposer des contenus exclusifs. Ils ont contacté Nico de l’Abcdr à l’origine, on a travaillé en petit comité, on a discuté durant des mois pour proposer un format d’émission. Le jour où on a tourné le premier épisode de l’émission, avec Chris Macari et Tcho, sorti en janvier 2014, on n’avait même pas fait de pilote, c’était à l’arrache mais je me suis tout de suite senti bien, effectivement. Un mec qui était là, qui avait fait pas mal de castings TV, etc., m’avait d’ailleurs dit qu’il me trouvait à l’aise dans l’exercice, du coup ça m’a vraiment donné confiance. Ce qu’il faut garder en tête, c’est que sur l’Abcdr, avant ça, on ne s’était jamais vraiment montré et on a toujours été un peu pudique. On est toujours dans l’ombre, on ne s’est jamais mis en avant, on mettait juste notre nom sur l’interview ou l’article mais rien de plus. J’ai conscience qu’aujourd’hui les choses ont changé, on nous voit. A la base, Dailymotion voulait d’ailleurs qu’on fasse un talk show, façonOn Refait le Rap avec J.P. Seck, Mouloud, Cachin, etc. Mais nous on ne s’était jamais montré, on était des quidams, je ne voyais pas comment on allait pouvoir faire mieux qu’eux, avec leurs personnages, leurs identités fortes, leur forte expérience sur cet exercice. Nous, on est des scribes, moi j’écris des chroniques dans ma chambre, j’écoute Chiens De Paille, je viens de ça. Bref, du coup on s’est dit qu’on allait plutôt faire quelque chose qui nous ressemble : des interviews, c’est ce qu’on sait faire. On a un peu modernisé la formule aujourd’hui, on tente de nouveaux formats, mais on est resté dans cette logique-là. En ce qui me concerne, à travers cet exercice vidéo, aujourd’hui je suis un peu la figure exposée de l’Abcdr, mais il y a plein de gens derrière moi qui travaillent et qui cartonnent. Si je reparle encore du mix sur 1995, il a été réalisé par Kiko, il est super bon mais il est assez pudique, il ne se montrera jamais en vrai, tu vois. Mais on a cent mille écoutes sur Soundcloud du mix, ça cartonne vraiment. L’Abcdr, c’est aussi lui ou les chroniques de Jedi Mind Tricks qu’il fait très souvent, les gens viennent aussi pour ça. On est d’ailleurs un peu aux antipodes, lui et moi. Pour revenir sur les émissions, c’est effectivement un exercice que j’aime beaucoup, qui me parle vraiment. J’y suis allé un peu à reculons au début, je l’avoue. Mais aujourd’hui je trouve ça marrant et ça me plaît d’amener le rap dans une dimension différente mais de manière modeste, à notre façon. Je kiffe ce que font les mecs de Rap Elite, tu vois : des interviews simples mais qui cartonnent. L’intervieweur s’appelle Kerch et il est super bon, il n’est pas bienveillant inutilement, ce que je suis parfois, il a le ton juste. Evidemment, je voulais aussi aborder ce point de la bienveillance dont tu parles : avec ta posture de M. Loyal de l’émission, c’est compliqué pour toi d’aller au bout de l’exercice journalistique en titillant vraiment les rappeurs, avec une opinion forte, tout en animant et en présentant l’émission. Et on le ressent un peu, en visionnant les émissions, que tu ne vas pas toujours au bout des interviews, sur ce plan-là. Je suis très content que tu me poses cette question, c’est assez rare qu’on me parle de ça mais c’est un sujet important. Disons qu’en ce qui me concerne, je progresse tous les jours, en regardant beaucoup ce que font les autres, qu’il s’agisse de Français ou d’Américains. Des émissions comme The Breakfast Club m’inspirent beaucoup, par exemple. Pour les invités mais aussi pour la forme des vidéos. Ce que j’aime avant tout, de manière très sincère et très modeste, c’est de parler de musique. Je ne cherche pas spécialement à mettre les artistes mal à l’aise ou aller creuser dans cette direction, je préfère créer un terrain d’entente, un terrain propice à la discussion et à l’échange. Quand Rocca vient dans l’émission, c’est l’émission que l’on tourne ces jours-ci, on discute, on se met à l’aise, on parle de musique, des raisons derrière un album, etc., c’est ce qui m’intéresse le plus. J’essaie de mettre l’accent sur la musique et pas trop sur le reste. Sur les dernières interviews que j’ai faites, Kaaris ou Booba, j’essaie d’aller un peu plus loin, de travailler les artistes pour les pousser un peu en tirer le maximum très modestement à mon niveau. Je progresse en permanence, quoiqu’il arrive. Il y a une phrase intéressante de Genono (ndr : rédacteur pour Captach, Noisey, Vice) dans son article concernant ton bouquin : il te décrit, en rigolant évidemment, comme un « Ali Badou fan de rap ». Je trouve ça à la fois drôle et un peu injuste évidemment mais est-ce que tu ressens ce risque pour toi de partir dans cette direction-là, un mec un peu sans conviction qui sourit à la caméra, non ? Oui j’ai vu ça (rires). Mais en fait ce qui est compliqué, c’est le format de l’émission avec un invité, des chroniqueurs, etc. J’essaie d’apporter autre chose que dans les interviews juste en face à face, comme avec Booka et Kaaris par exemple. Du coup dans l’émission, en-dehors des face-à-face, je suis parfois obligé d’être dans une forme de contradiction par rapport aux propos de l’invité pour le pousser un peu. Or, j’anime aussi et je tiens le conducteur global de l’émission. Je ne dis pas que je le fais bien aujourd’hui, j’apprends évidemment plein de choses régulièrement et j’espère progresser mais dans le cadre de l’émission, c’est très compliqué d’être à la fois l’animateur, le M. Loyal comme tu l’as dit très justement, et en même temps l’intervieweur qui va aller chercher les gens. C’est aussi sur ce point-là que l’émission est encore en rodage après quelques mois d’existence pour trouver une formule qui fonctionne et une complémentarité totale dans l’équipe. J’aimerais pouvoir me concentrer sur l’animation et avoir à côté des contradicteurs, ce que sont déjà un peu Yerim ou Nico aujourd’hui, mais j’ai conscience que l’on peut progresser encore là-dessus. J’essaie de muscler mon jeu personnellement, en tant que « journaliste », de confronter les invités à ce qu’ils sont, ce qu’ils font, et pas juste leur servir la soupe. Je mets de gros guillemets à « journaliste », ne les oublie pas à l’écrit (rires). Au-delà des émissions de l’Abcdr, il y a aussi le podcast et les vidéos que vous réalisez, Kicket, Pure Baking Soda, Nemo et toi via Deeper Than Rap. Vous avez créé une espèce de quatuor assez complémentaire, avec des profils et des goûts différents qui vous permettent néanmoins d’adresser de manière assez large et complète le rap US, le focus exclusif de ces émissions. Comment est né le projet ? Très simplement, à l’origine, tout est parti d’un tweet où j’avais parlé d’une interview que j’avais faite et Kicket avait réagi, je ne sais plus pourquoi, en disant : « Quand est-ce qu’on fait une interview des journalistes de rap en France ?« , en mentionnant PBS, JB de l’Abcdr, Nemo et moi. Faire ça sur l’Abcdr n’avait évidemment pas de sens, vu qu’on y bosse, du coup on s’est dit : organisons un rendez-vous et créons un podcast, un one-shot. On était cinq dans la boucle au départ, JB s’est volontairement éclipsé parce qu’il bossait énormément sur son projet autour de Prose Combat. Tout le monde était chaud à ce moment-là, Nemo, Kicket et moi. Là où j’ai été étonné, c’est quand Nico (Pure Baking Soda) a réagi en disant : « Ok, faisons-le !« . Je ne le connaissais pas beaucoup à l’époque mais il avait l’air d’être plus renfermé, plus discret, avec sa team, etc. Au final, on s’est rencontré, ça a tout de suite connecté et on s’est rendu compte qu’il y avait cette complémentarité dans nos parcours. On a fait un premier podcast, on a pris vraiment du plaisir, ça fonctionnait, il y avait déjà des personnages qui se dessinaient. La vidéo est venue environ un an après le premier podcast. Il y a un esprit assez pro dans les vidéos Deeper Than Rap, du montage, un décor travaillé, etc. Mais il y a aussi une approche qui reste assez amateur, comme elle vient, dans les relances, l’humour et les interventions de chacun. Vous avez volontairement choisi de garder ce délire assez naturel pour vous, sans trop travailler le truc ? Sur les débats et les grandes discussions, quand on fait un débat sur les XXL Freshmen en parlant de Bankroll Fresh, Ca$h Out ou autres, on sait qu’on parle à cinq cents personnes en France. Du coup, on s’affranchit de certaines règles, de certaines contraintes, on parle entre nous comme là toi et moi, on est posé tranquillement. On n’est pas à la télé dans ce cas-là, on cherche juste à proposer un contenu qui nous fasse plaisir sans trop forcer les personnages et les prises de parole. On se rend compte aussi que plein de gens nous disent : « Je m’en fiche qu’un tel lise ses fiches ou je ne sais quoi, moi je veux des infos, savoir quel nouveau mec écouter« . Avec DTR, on n’a pas une audience très large, les gens attendent de nous qu’on leur donne des pistes. Il y a néanmoins un beau succès d’estime autour du projet. On vous voit au final comme des défricheurs du rap US en France, même s’il y a moins d’audience que certaines émissions de l’Abcdr.  Oui, disons qu’on est un peu des rappeurs indés que les gens aiment bien, quoi. On est Hocus Pocus en 2003 : les gens nous aiment bien et ils se disent : « Pourquoi ça ne marche pas plus pour vous ?« . En réalité, on est très critique, on parle de rappeurs peu ou pas connus en France, on sait très bien que dans la formule même des émissions, ça ne peut pas fonctionner beaucoup plus que ça. On a un plafond de verre sur DTR, on en a conscience. Sur l’Abcdr, quand j’interviewe Booba, je fais deux cents mille vues. Sur DTR, on n’aura jamais ce score-là. Mais on réfléchit beaucoup là-dessus quand même, pour faire évoluer la formule, parler à plus de gens. On a créé d’autres formats, des choses plus courtes et condensées. Quand Nemo parle de Missy Elliott ou Mobb Deep, on pense que ça peut parler à d’autres gens que ceux qui écoutent Young Thug, même si comme tu le sais ça fait longtemps qu’on plaide pour la cause de Young Thug dans DTR. Il n’y a pas un moment où vous vous dites que les émissions de l’Abcdr et ce que vous faites sur DTR pourraient se connecter ? Dans ces deux projets, il y a une émission rap français, une émission rap américain. Les deux émissions ont été pensées par des gens différents à des moments différents, les deux histoires ne sont pas liées véritablement donc aujourd’hui la fusion des deux n’est pas forcément ce que l’on cherche. Je m’en rends compte que quand tu as un invité dans une émission, il ne faut pas trop emmerder les gens avec d’autres contenus. Du coup ramener de nouveaux contenus avec de nouveaux intervenants, je ne suis pas sûr que c’est ce qui fonctionnerait le mieux. On a les chroniques de Yérim et de Nico pour l’heure, qu’on continue à bosser et à améliorer. DTR c’est un truc de passionnés, de connaisseurs, l’approche est différente. Le focus que vous avez dans DTR, parler du rap US exclusivement de manière un peu plus poussée que juste de Kanye ou de Kendrick Lamar, c’est assez nouveau en France sur des podcasts vidéos. Pour vous, c’était en réaction à quelque chose d’avoir volontairement choisi cet angle-là ? J’ai parfois un peu senti le truc : « Baisez-vous le rap français, nous on écoute ce qui se fait aux Etats-Unis, c’est là-bas que ça se passe » (rires). Oui, on a dit ça parfois (rires). A la base, il n’y avait pas ça en tout cas, on voulait juste se retrouver ensemble, faire un premier test sans arrière-pensée. Simplement, pour nous, il n’y a aucun média français qui sait parler du rap américain. Je ne vais pas citer de nom mais tu vois ce que je veux dire. Grosso modo de toute façon, il y a très peu de gens qui savent parler de rap en France, mais c’est un autre débat. Même s’il y a des mecs comme Thomas Blondeau, beaucoup de respect pour lui. Je voulais d’ailleurs à une époque qu’il participe à l’émission, parce que c’est un mec vraiment qui sait de quoi il parle. C’est comme JB de l’Abcdr, qui m’a beaucoup appris, c’est vraiment un gars qui connaît son sujet. Mais en termes de média, pas de personnes, c’est très pauvre en France. On comble juste un manque, pour moi, avec DTR. On sort d’Ace Hood et de Future, on essaie d’aller plus loin que les soirées Yard, tu vois : c’est cool, ça ramène des gens mais en vrai c’est pas terrible. Quand Nico cite Young M.A, qui connaît et écoute en France à part toi et moi ? C’est pas pour faire les élitistes de merde mais vraiment parce que ce sont des choses qui se passent et qu’on a envie de pousser à notre petit niveau, ici. Pour moi DTR c’est la bonne équipe pour parler du rap US de manière assez large : moi je vais parler de Wale, Nico va parler de Young M.A, Kicket il va parler d’E-40 et Nemo il va parler de tout (rires). Mais c’est ça qui est intéressant. De manière plus large, il y a un sujet que j’aime bien aborder en interview quand c’est pertinent : on se trouve dans un moment où le rap est créatif comme il l’a peu été auparavant, selon moi. Beaucoup de sous-genres, de personnages… S’il y avait un film à faire sur le rap US d’ailleurs, je vois déjà les personnages principaux, les lieux, les histoires et tout ce qui va avec, ça aurait une putain de gueule tellement on a de singularités à mettre en avant. Comment tu le ressens de ton côté et est-ce que ça se transpose en France selon toi ? Je suis globalement tout à fait d’accord avec toi. Le rap US est très excitant, il se passe des millions de choses. Il y a un renouvellement permanent. Il y a trois-quatre ans, on parlait beaucoup de cloud rap, après il y a eu l’explosion mainstream de la trap, etc. Aujourd’hui on est un peu entre les deux, des mecs comme Father (ndr : rappeur et producteur du crew d’Atlanta Awful Records) avec leur délire étrange, un peu entre les deux, on ne sait pas trop ce que c’est. Barter 6 de Young Thug, les journalistes pas trop spécialisés ne savent pas ce que c’est et se demandent si c’est de la trap. Mais non, c’est autre chose, impossible de cataloguer ça trap aujourd’hui. Le rap évolue énormément, Young Thug est d’ailleurs le plus bel exemple de tout ça. Parfois je me demande ce qu’on aurait pensé si on avait écouté Barter 6 en 2001. Sur un morceau, il y a  trois-quatre flows différents, il chante, il pleure. C’est super particulier et ce genre de personnage est le fruit de ce renouvellement permanent du rap US ces dernières années, de cette explosion des sous-genres et des styles. C’est super excitant de vivre ça mais ça rend tout ça très compliqué à suivre au quotidien, d’écouter tout ce qui tombe, tu le sais aussi bien que moi. Je trouve qu’on vit une période dorée, vraiment, à ce niveau là. Et en France, tu vois une traduction de cette explosion de créativité aux Etats-Unis ? Moins, fatalement moins que ça. 2015 est une très belle année pour le rap français, jusque-là, mais pour moi ça n’est pas connecté à la santé du rap US. Mais 2015, ça reste la première année depuis très longtemps où j’écoute presque plus de rap français que du rap américain. C’est énorme, vraiment. Joe Lucazz, Ali, Booba, Kaaris, Gradur et sa trap super instinctive que j’aime beaucoup… Je ne vois pas de lien de cause à effet avec les Etats-Unis. Il y a des mecs qui kiffent Father, Ca$h Out, etc., des gars avec une créativité et une approche super novatrice mais les mecs que l’on kiffe en France, ce ne sont pas ceux-là, qui sont peu connus. On est de toute façon toujours un peu en retard, même si tout est beaucoup plus immédiat qu’il y a vingt ans. Une mixtape sort, tu es tout de suite connecté dessus et ça peut te parler sans attendre six mois de la récupérer par un pote qui est passé à New-York, comme à l’époque. Tu avais vu d’ailleurs ces news fake sur Future qui disait de Gradur : « Ce genre de gars, avec sa trap lambda, il y en a cinq cents par quartiers chez nous » alors qu’ici ça reste l’un des plus gros vendeurs de rap en France aujourd’hui. C’était du vent, cette news, mais en creux, il y a toujours cette volonté en France de rattrapage de ce qui se passe aux Etats-Unis. Comme ce que faisaient IAM avec Sunz Of Man ou autres à l’époque, pour avoir l’impression de capter le son du Wu du milieu des années 90. Oui, je comprends, mais tu vois, Gradur fait un clip, il y a Lil Boosie dedans. Et pour moi ça reste super important de se rapprocher de ça en France. Kaaris invite Future, Gradur invite Migos, Booba invite Future aussi, c’est assez fou. C’est même mieux : inviter Future en 2015 c’est mille fois plus bandant qu’inviter Sunz Of Man en 95, sérieusement (rires). C’est la deuxième division quoi, Sunz Of Man. Future c’est l’un des mecs les plus importants du rap américain aujourd’hui. Les rappeurs en France sont encore plus connectés au rap américain en 2015, c’est clair, et font des feats qui défoncent. Gradur et Migos j’adore, Future et Kaaris aussi. Mais pour moi ça révèle autre chose de plus évident et de plus dérangeant pour nous : ça veut dire que le rap français, ça n’existe pas en fait. Ça existe autour des histoires, des anecdotes, mais musicalement ça n’existe pas, à part quelques exemples : La Caution, Grems ou autres, avec de vraies idées différentes, alternatives, comme on disait. Mais ceci mis à part, d’un point de vue strictement musical, le rap français a du mal à trouver une véritable identité, encore aujourd’hui.