[Direct-to-Video – Rétro] D’amour et de sang, romance et mafia au temps du fascisme

Par Rémy Boeringer @eltcherillo

Lina Wertmüller, femme de théâtre, réalisatrice de documentaires engagés et marxisant, se lança dans une courte carrière, mais couronnée de succès, dans la fiction avant de continuer le combat dans l’univers du reportage. En 1978, elle filma une de ces dernière œuvres purement cinématographiques qui connu moins de succès que ces précédents films, D’amour et de sang. Porté par Sofia Loren, Marcello Mastroianni et Giancarlo Giannini, ce film italien explore avec subtilité un monde déclinant, à l’aube des années 20, où la mafia et les fascistes se battent sur fond de lutte des classes. L’éditeur Elephants Films (que vous pouvez retrouvez sur Facebook) rend hommage à cet opus méconnu en offrant au public français sa première publication en DVD et en Blu-ray, est sorti le 2 Juin 2015, dans l’Hexagone.

En Sicile, dans les années 20, Titina Paterno, veuve à la suite de l’assassinat de son mari syndicaliste par un fasciste à la solde du patronat, vit seul et à l’écart du village. Le retour d’un enfant du pays, Lawyer Spallone (Marcello Mastroianni), ayant pour ambition de devenir député socialiste après avoir fait ses armes à Rome dans les milieux anarchistes et celui d’un cousin, Nick (Giancarlo Giannini), revenant du nouveau monde transformé par la mafia vont bouleversé sa vie.

Lawyer Spallone (Marcello Mastroianni)

Passionnée par la lutte des classes (Vers un destin insolite, sur les flots bleus de l’été), la montée du fascisme (Un Film d’amour et d’anarchie), le féminisme (Mimi métallo blessé dans son honneur) et la mafia (Pasqualino), Lina Wertmüller traite un sujet redondant de sa filmographie. Apprécions déjà pour ce qu’elle est, un véritable sacerdoce de nos jours, sa constance. Il n’y a plus guère que quelques originaux comme Robert Guédiguian (dont on a parlé pour Au fil d’Ariane) pour dédier leur œuvre à la lutte politique et à la lutte des classes avec une telle sincérité. Sofia Loren, mise en avant dans grand nombre de films pour sa grande beauté est ici à contre-emploi. Durant tout le film, la veuve éplorée apparaît les yeux fardés de noir, fatiguée. Elle dégage ainsi son inexorable charisme d’autre chose que de son apparence. Le personnage qu’elle campe ne s’en laisse pas compter, ne se laisse pas dominer par les hommes, choisis ses amours et malgré son apolitisme apparent semble finalement plus rebelle que les deux compères. De cette manière, l’icône, le fantasme devient une féministe de premier ordre. Le machisme ambiant, cette idée tenace que le corps de la femme ne lui appartient pas, est partout dans D’amour et de sang. En Italie, où depuis 1978, l’avortement est seulement toléré en cas de danger physique pour la mère, Lina Wertmüller propose une héroïne, vivant dans les années 20, sous la menace grandissante du fascisme, dans une province reculée, qui n’a pas froid aux yeux et qui affirme qu’elle a aidée des femmes à avorter. En ce cette fîn des années 70, ce message d’émancipation avait encore de quoi choqué grandement dans la péninsule.

D’amour et de sang raconte aussi une autre histoire de l’Italie où le lien entre mafia et révolte sociale est plus ténue qu’il n’y paraît. Les années 20 contées par Lina Wertmüller sont une période charnière dans l’histoire italienne. Mussolini, autrefois député du Parti Socialiste Italien a trahi la cause des travailleurs. Pire il fait la chasse aux progressistes à mesure que ces chemises noires envahissent les rues. Dans son film, si elle dénonce la violence grandissante des familles régnantes, la metteuse en scène appuie sur les origines modestes des mafieux. Ainsi, Nick reconnaît aisément que la terre promise l’est devenu parce qu’il a conquise par le sang mais que les États-Unis sont loin d’être le Graal tant recherché par les immigrés fuyant la misère. Cette violence intrinsèque aux conditions de vies de ces hommes modestes, loin de leur repères, a été érigé en contre-pouvoir. Nick peut ainsi rappeler les origines paysannes de son père à l’avocat socialiste et lui rappeler que le sien de père était loin d’être un révolutionnaire. Le mari défunt de Titina, leader des marins en grève, était probablement membre de la Cosa Nostra. Communauté construite en opposition aux pouvoirs aristocratiques, la Mafia n’en est pas moins devenue, acculée par le fascisme, la lutte du préfet Cesare Mori et irriguée par la culture violente de l’Amérique, une organisation inique. Séduite par l’idéal chevaleresque, Titina n’en est pas moins révulsée par la crapulerie et les assassinats de son cousin. Titina devient l’emblème de l’amour entremêlée à la haine qui anime les rapports entre le peuple et la mafia ainsi que la défiance traditionnelle envers les hommes politiques qui promettent monts et merveilles mais rechignent à l’action. Dans un final dramatique et émouvant, la mort réunit les deux faces de la médaille laissant un vide terrible dans lequel s’engouffrera la bête immonde. Titina, enceinte, offrira au monde, un gosse qui avec une telle éducation ne pourra devenir qu’un partisan antifasciste. L’ancien monde s’efface dans la pénombre. Bientôt, sur les cendres, un nouveau fleurira. La femme est l’avenir de l’Homme.

Lawyer Spallone (Marcello Mastroianni)

Belle découverte, De sang et d’amour invite à se plonger dans la filmographie de Lina Wertmüller. Elle est de ces artistes qui raconte la grande histoire des petites gens. Charismatique, Sofia Loren est parfaite. A ses côtés, Giancarlo Giannini, acteur fétiche de l’artiste passe par toute les émotions, à la fois délicieusement drôle et cabotin dans son rôle de macho italien, inquiétant lorsqu’il devient violent et attendrissant lorsqu’il évoque son enfance. Marcello Mastroianni, déjà âgé de cinquante-quatre ans, redoublant de malice et d’étonnement non feint, est le symbole parfait d’une gauche italienne dépassée par les enjeux et par l’ennemi. Bien que vous puissiez être dérouté par une narration particulière où les acteurs continuent de parler hors-cadre ou de dos, pour son sujet fort et ses acteurs prestigieux, nous ne pouvons que vous conseillez de vous procurer ce film, agréablement (bien que trop succinctement) présenté par Jean-Pierre Donnet.

Boeringer Rémy

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