Energie et climat : contradictions entre experts

Publié le 28 juin 2015 par Blanchemanche
#énergies #Technologies #Nucléaire

Rapport AIEAlors que la COP-21 voit sa préparation diplomatique s’intensifier, avec une mobilisation qui va jusqu’au Vatican, une curieuse dichotomie sépare le flux de rapports d'experts sur le futur des énergies, et donc sur notre futur climatique. Curieuse mais probablement révélatrice. (Cette note est une version longue et comprenant les liens avec les sources d'un article paru dans la rubrique Idées de Libération hier)Il serait facile, mais trompeur, de les classer en optimistes et pessimistes. Parmi les premiers, se trouvent rien moins que la Banque Mondiale, l’Agence internationale de l’énergie (AIE), ou Nicholas Stern, prix de la banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel. Parmi les seconds l’EIA, l’Energy Information Administration, une structure gouvernementale des États-Unis. Le cabinet conseil Enerdata. Ou le Grantham institute de l’Imperial College de Londres. Que du respectable des deux côtés. Et pourtant les chants qu’ils entonnent détonnent tant ils se contredisent.Les premiers nous racontent l’histoire d’une Humanité qui résout son problème climatique. Celui posé ainsi par les scientifiques : dépasser une élévation de 2°C de la température moyenne de la planète depuis la Révolution industrielle provoquerait une transformation trop violente et trop rapide de notre environnement pour que ses conséquences demeurent «gérables» par la technologie et l’organisation sociale. Un objectif traduit en tonnes de gaz à effet de serre à ne pas émettre, principalement le CO2 issu du carbone fossile - charbon, gaz et pétrole. Pour le respecter, il faudrait que les émissions mondiales soient diminuées d'environ la moitié d'ici 2050, ce qui suppose une chute drastique de 80% à la même date pour les pays anciennement industrialisés (Amérique du Nord, Europe, Japon pour l'essentiel).

TROP BEAU POUR ÊTRE VRAI ?

Nicholas Stern vient ainsi de nous dire que la Chine pourrait atteindre son pic d’émissions dès 2025. La Banque Mondiale, dans trois récentes «policy notes» (iciici et là), nous assure qu’il est possible de respecter l’objectif des 2°C sans même recourir à la capture et au stockage du CO2 sorti de centrales électriques au charbon ou au gaz. L’Agence internationale de l'énergie affirme qu’en supprimant les subventions aux énergies fossiles et en interdisant la construction de centrales à charbon, le chemin vers la maîtrise de nos émissions est ouvert et nous mènera à bon port.Son rapport prétend même qu'il est possible d'aller vers un pic des émissions mondiales dès 2020.Tout cela semble bien beau. Trop beau pour être vrai ? Prenons la Chine. Lorsque le journaliste demande aux experts d’Enerdata, qui comptent les centrales une à une, ce que la Chine prépare, leur réponse est autre. Et précise. D’ici 2030, 500 GW de centrales à charbon sont en construction, planifiées ou en projet. Soit huit fois le parc nucléaire français. Prenons l’Europe. Selon une étude ( ici en pdf) du Grantham Institute, la capture et le stockage du CO2 sorti de centrales électriques doit jouer «un rôle crucial» pour que l’Union Européen réduise ses émissions comme elle le promet (le côté ironique de l'affaire est que le Président du Grantham n'est autre que Nicholas Stern).

EIA Graphique énergie USA 2040Prenons les États-Unis. Les projections de l’EIAsont certes réalisées sans tenir compte de futures politiques de restrictions des émissions de CO2. Mais elles (source : rapport annuel 2015) nous disent que le mix énergétique des États-Unis sera en 2040 un peu supérieur en volume à 2014, et composé à 33% de pétrole, 18% de charbon, 29% de gaz, donc à 80% d’énergie fossile. Notamment parce que le mix électrique sera à 65% composé de gaz et de charbon. Comment passer de cette tendance à ce que les États-Unis d'Amérique devraient faire, selon le scénario énergétique permettant de ne pas dépasser les 2°C d'augmentation de la température moyenne, c'est à dire diminuer leurs émissions de CO2 de 80% d'ici 2050 ?

UN OPTIMISME LOIN DU RÉEL

Cette dichotomie est curieuse. Il faut bien avouer que le simple regard sur les décisions actuelles semble plutôt donner raison au deuxième groupe d'experts, les pessimistes. Le Salon de l'aéronautique et de l'espace du Bourget s'est terminé sur de nouvelles commandes d'avions pour 100 milliards d'euros. Airbus a devant lui dix ans de production en commandes fermes. Des avions qui vont voler, au kérosène, durant 30 ans. Peugeot vient de lancer la construction d'une usine de voitures au Maroc. Renault ambitionne de construire des centaines de milliers de voitures en Inde. Les habitants des pays tropicaux se dotent de la climatisation dès qu'ils en ont les moyens a montré une étude récente... on pourrait multiplier à l'infini les exemples de décisions fondées sur un usage massif et structurel des énergies fossiles, et croissant dans les pays émergents ou en voie de développement.

Mix energétique du G20 2000 et 2014Le désaccord entre ces institutions respectables n’est pourtant guère explicable par l’incompétence des uns et la clairvoyance des autres. Que pourrait-elle bien révéler ? Que les institutions, ou les personnalités, les plus proches du discours politique gouvernemental se sentent «obligées» de produire des documents en ligne avec l’objectif affiché par les gouvernements ? Que le message scientifique, exprimé par le GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, n’est plus contestable ? Tandis que des experts plus libres de parole, et plus sensibles au poids du réel, assènent des chiffres montrant que le chemin permettant d’échapper au péril climatique n’est pas (encore) ouvert. Cette interprétation est possible. Mais il en est une autre, révélatrice du danger qui guette.

DOGMES ÉCONOMIQUES

Si le discours optimiste semble trop loin du réel, c’est peut-être parce qu’un discours réaliste - non pour accepter le dérapage climatique, mais pour pointer les véritables obstacles à renverser pour parvenir à limiter les émissions - suppose un prix élevé. Celui de l'abandon des dogmes économiques dominants, de New-York à Moscou, de Pékin à Paris, de Lagos à Brasilia. Atteindre l'objectif des 2°C, est-ce possible sans mise en cause du modèle consumériste, boosté par le matraquage publicitaire et l’exemple des riches (donc sans supprimer ces derniers) ? Est-ce possible sans revenir sur l’explosion des échanges économiques mondiaux (et relocaliser les productions près des consommateurs) ? Est-ce possible sans mettre au cœur des lieux de décisions, publiques comme des entreprises privées, des impératifs sociaux et écologiques (et donc écraser - ou a minima limiter et encadrer - le pouvoir du capital financier dans les entreprises et les banques comme dans les gouvernements) ? Bref, est-ce possible sans des transformations économiques, sociales, culturelles et politiques allant à rebours des choix politiques actuels.

Emissions de CO2 pays et par habitantPeut-être est-ce possible… À condition que les pauvres du monde acceptent (ou soient contraints) de le rester, car les pauvres ne consomment que très peu d'énergie montre le graphique ci-contre. Ou qu’un, voire de nombreux miracles technologiques surviennent et puissent être généralisé rapidement, permettant de générer de l'énergie à gogo sans brûler de carbone fossile. Deux paris très hasardeux. Et l’une des raisons pour lesquelles la COP-21 ne tracera pas tout le chemin vers la sortie de l’impasse climatique.Non que diplomates et gouvernements ne parviendront pas à un accord, mais, au mieux, il montrera que les pays anciennement industrialisés peuvent effectivement diminuer leur consommation d'énergie fossile dans les décennies à venir, mais pas dans les proportions requises. Que des fonds peuvent être mobilisés en faveur des pays les plus pauvres au nom de l'équité devant le changement climatique dont ils ne sont pas responsables, mais pas au point de réorienter complètement leur développement vers des solutions avec peu d'énergie fossile. Que toute une panoplie d'actions sont disponibles pour déployer des solutions énergétiques non carbonées, à des échelles allant de la consommation individuelle à l'infrastructure de transport, mais que cela n'empêchera pas les Chinois de se motoriser en masse (leur production d'automobiles est passé d'environ 2 millions en 2000 à 18 millions en 2013). Bref, un accord, certes, mais il montrera aussi l'écart qui subsistera entre ces politiques et le niveau de décarbonation exigé pour atteindre l'objectif fixé. Sera t-il comblé dans les 30 ans qui suivront ?► Climat : un nouveau record en 2015 ?► L'avis de la Royal Society.► Les chiffres 2014 de l'énergie pour le G20.Par Sylvestre Huet, le 26 juin 2015http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2015/06/energie-et-climat-contradictions-dexperts.html