Tour: en mer du Nord, les fracas de la course au large

Publié le 06 juillet 2015 par Jean-Emmanuel Ducoin
Entre Utrech et la province de Zelande (166 km), dimanche 5 juillet, les favoris à la victoire finale sont entrés dans la bataille à la faveur de la pluie et du vent. Belle opération pour Contador et Froome. Victoire pour Greipel. Maillot jaune pour Cancellara.

Zelande – Neeltje Jans (Pays-Bas), envoyé spécial.
Déjà une impression de fracas. Un étrange sentiment de course au large rehaussé par les caprices de la météorologie locale, si changeante qu’elle vous rince sans prévenir. En arrivant d’Utrecht, d’est en ouest sans se retourner, la province de Zelande ressemble à ces dépaysements surréalistes que seules les aventures humaines de l’extrême offrent quelquefois. La Grande Boucle en est une. Imaginez un peu le décor. Autour de nous, à perte de vue, des landes de terre léchées par la mer du Nord que les vents mêlent à leur destinée incertaine. Des vagues d’une rare brutalité en cette saison, qui viennent s’échouer comme des bateaux ivres sur les barrières anti-tempêtes les plus vastes du monde, qualifiées de «huitième merveille du monde» et érigées sous le nom de code «plan Delta» à la suite des inondations historiques et dramatiques de 1953.
Penchés en avant pour se protéger des embruns et de la pluie mêlés, des spectateurs harnachés progressent dans le grand nulle-part pour se positionner au mieux. Une fille du cru nous lance un «Good luck!» ravageur. Les mouettes surexcitées braillent à s’en rincer le gosier. Quant aux odeurs de moules, elles diffusent dans l’air des sucs embusqués. Dans ce pays de contraire, vous avez devant vous un paysage qui coupe le souffle à force d’abaisser l’horizon.
Tel est la vie du Tour dans ses contrastes. Le samedi, la canicule et la fournaise. Le dimanche, des bourrasques rases et des températures en chute libre à ne pas mettre un cycliste dehors. Pourtant ils sont bien là, les bougres en damnés, prévenus de la configuration de cette étape pour le moins singulière. Du grand spectacle. Et même mieux que cela, un peloton électrique qui trace sa route dans la détrempe à grandes expirations conjuguées et n’attend pas les ultimes kilomètres pour s’essayer aux bordures. A quelque cent bornes de l’arrivée, une première tentative d’envergure manque de laisser par l’arrière un paquet de coureurs éparpillés en file indienne, parmi lesquels Thomas Voeckler ou Alejandro Valverde. Alerte passagère, qui se reproduit néanmoins à une cinquantaine de kilomètres du but, sous des trombes d’eau, à l’initiative de l’équipe Etixx-Quickstep du porteur du maillot vert, Tony Martin, relayée par les Tinkoff d’Alberto Contador. La panique.
Au cœur de la tempête, au moins trois groupes sont vaguement identifiables, dont certains passés par-dessus bord et à peine reconnaissables sur la ligne d’arrivée, où l’Allemand André Greipel chipe la victoire d’étape et le Suisse Fabian Cancellara le maillot jaune. Le bilan comptable laisse songeur. L’espagnol Alberto Contador et l’Anglais Christopher Froome (Sky), actifs dans le premier groupe de vingt-cinq unités, terminent avec 1’27’’ d’avance sur tous les autres cadors, coincés dans le deuxième peloton. Il y a là Nibali, Quintana et les Français Pinot et Péraud. Enorme sensation. Sans parler de Pierre Rolland et sa formation Europcar, à la dérive à plus de cinq minutes…
C’est sur ce théâtre ensauvagé de Zelande, où le peloton se disloqua, que le chronicoeur, emporté par la houle saline qui moutonne l’esprit, a remisé sa pipe et dissimulé par solidarité la débandade des suiveurs sous un petit voile faraud. En franchissant la ligne, les coureurs ressemblaient à des hères en perdition, étonnés d’en n’être qu’à la deuxième étape et d’avoir tant puisé dans leurs réserves. Arrivant par grosses grappes humides, des blocs de marbres alourdissaient leurs visages en dedans, centraux et magnétiques. Certains cherchaient autour d’eux ce qui avait bien pu leur arriver, à la merci d’une quelconque ligne de fuite. Dans l’épicentre dramatique de cet art répétitif qu’est le Tour, nous trouvons là matière à histoires. De la pâte humaine. Thibaut Pinot, le regard en éclats, ne nous démentira pas. Après sa bonne prestation dans le chrono de samedi, il affirmait : « J’avais hâte. J’étais pressé que cela commence. Alors que cela commence bien, c’est un petit plus. » Les jours se suivent et, aussi vite qu’annoncé, le capital confiance se lézarde méchamment dès la première étape en ligne. Selon Pinot lui-même, les jours qui viennent s’annoncent pourtant plus terribles encore. «Ca va être dangereux, dit-il. Les étapes sont toutes piégeuses et il y a beaucoup de risques de chute. Il faudra faire attention. Espérons… Enfin, arrivera ce qui arrivera.» Vous étiez prévenus: déjà une impression de fracas.  [ARTICLE publié dans l'Humanité du 6 juillet 2015.]