Philippe Herreweghe : “à 68 ans, j’ai tendance à faire ce que je considère comme de la très grande musique”

Publié le 15 juillet 2015 par Abbaye Aux Dames, La Cité Musicale De Saintes @Abbayeauxdames

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Né à Gand en 1947, le chef d'orchestre Philippe Herreweghe est une des figures majeures du festival de Saintes, dont il a été le directeur artistique de 1982 à 2002. Comme à son habitude, il dirigera le concert de clôture samedi. Mardi soir, il dirigeait le Collegium vocale Gent dont il est le fondateur, à l'occasion de la Messe en si mineur de Bach. Quelques heures avant la représentation et entre deux répétitions, il nous a accordé un peu de son temps pour répondre à nos questions, dans sa loge

Quel est votre premier souvenir musical ?

Philippe Herreweghe : Ma mère était pianiste. J'ai reçu, mes premiers cours de piano à l'âge de trois ans. Mes premiers souvenirs, ce sont ceux de ma mère qui jouait du piano, chez moi. Et puis très tôt j'ai commencé à chanter dans des chœurs ; j'ai chanté la Passion de St Mathieu dès l'âge de 7 ans. C'est donc avec Bach que j'ai eu mon premier contact avec la musique classique.

Vous représentez la première génération du renouvellement baroque ; qu'est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans ce mouvement musical à l'époque ?

Philippe Herreweghe : Il y a deux éléments qui ont joué. J'étais à l'école catholique, chez les jésuites. C'était il y a longtemps, j'ai 68 ans. A l'époque, il y avait encore l'obligation d'aller à la messe tous les jours, ce que je ne regrette pas d'ailleurs. Dans le cadre de cette liturgie, il y avait à l'école un chœur. Rétrospectivement, c'était quelque chose de très important dans ma vie. C'était sous la direction d'un père jésuite, qui avait tous ses diplômes de musique : il était organiste professionnel. Avec ce chœur, on chantait ce qu'on appelle de la musique ancienne - du Palestrina, du Bach, du Schultz, vaguement en amateur, mais avec un certain niveau, qui depuis a disparu. Puis j'ai fait mes études au conservatoire, au piano avec un répertoire tout à fait éloigné de la musique ancienne. Mais j'avais deux mondes musicaux ; le monde du conservatoire avec Mozart, Debussy, Brahms, et puis la musique ancienne. À l'âge de 16 ans, j'ai découvert les premiers frémissements de musique ancienne, c'était des gens comme Gustav Leonhardt et Nikolaus Harnoncourt. Et puis j'ai eu une immense chance : j'ai fondé le Collegium vocale de Gand, qui existe encore après un demi-siècle. Mais au départ on était plutôt des étudiants ; Leonhardt, qui était le pape de la musique ancienne, nous a écouté et nous a trouvé bons. Il m'a donc demandé de collaborer : c'était le déclic. Finalement, grâce à ses rencontres de génie, j'ai été tellement fasciné par la musique que j'ai décidé d'en faire vers l'âge de 26 ans, plus particulièrement de faire de la musique ancienne.

Quel est votre compositeur fétiche ?

Philippe Herreweghe : J'aime la musique classique : c'est déjà un peu limité, parce qu'il y a toutes les autres musiques qui m'intéressent et que je connais mal - le jazz, la musique du monde... Mais à l'intérieur de la musique classique, je suis depuis toujours à la recherche de très bonnes musiques, et donc je n'ai pas particulièrement de compositeur fétiche. Mais je pense que tous les musiciens professionnels d'un certain âge s'accorderont - un peu comme en littérature, on finit par trouver que Cervantès, Proust, Shakespeare ou Kafka sont les plus grands. En musique, les incontournables sont des gens comme Josquin Des Près, Bach, Schulz... Depuis quinze ans, je suis plutôt dans la musique XIXe, et je m'intéresse beaucoup à Schumann, Brahms, Bruckner, Mahler... Mais non, je n'ai pas de compositeur fétiche. Il y a les grands, les petits, et je suis assez libre de ma programmation ; et je dois dire qu'à 68 ans, j'ai tendance à ne plus faire que ce que je considère comme de la très grande musique. Mais ma particularité c'est que je vais de la Renaissance à la musique contemporaine ; ça va donc de Ciconia à Ligeti !

De quoi rêvez-vous encore en musique ?

Philippe Herreweghe : Il y a des domaines que je connais assez bien, pour les avoir beaucoup fréquentés, comme Bach par exemple, dont j'ai enregistré pratiquement toutes les œuvres. Là, mon ambition est donc d'aller plus loin, d'améliorer encore la qualité de ce que je fais, comme ce soir avec la Messe en si mineur de Bach, et avec la recherche perpétuelle de nouveaux chanteurs. Et puis il y a encore des continents que je connais mal, comme Wagner par exemple, qui pourrait bien m'aller - je suis quand même germanique, flamand pour être précis. C'est un compositeur dont je sais que c'est un génie, et j'aimerais le découvrir.

Et puis je trouve aussi important de faire des commandes à des compositeurs contemporains. Par exemple, bientôt je vais créer une œuvre d'un certain Luc Brewaeys, un peu inconnu mais qui est un très grand compositeur.

A propos de Wagner, vous n'avez jamais dirigé un de ces opéras ?

Philippe Herreweghe : Jusqu'à présent, non, justement. Et l'opéra de façon générale... J'ai fait pas mal d'opéra baroque quand j'avais 25-30 ans, mais c'était plutôt de l'opéra baroque français, qui à vrai dire n'est pas tout à fait ma tasse de thé, il y a des gens qui font ça tellement mieux que moi - comme William Chritie, Pichaud... Ce qui m'intéresse en opéra, c'est plutôt le XXème siècle. Mais le problème pour Wagner c'est que c'est un continent, et je ne sais pas si j'aurai le temps et l'opportunité de le faire... Il y a des gens qui font ça depuis toujours et je ne sais pas si je pourrai atteindre un niveau tel pour assumer la responsabilité de chef d'orchestre dans un tel opéra, qui ne se monte que dans un cadre de très haut niveau puisque cela coûte énormément d'argent... J'en rêverais quelque part, c'est une musique que j'aime bien... Par contre il y a toute la musique de Schumann que je connais assez bien, et là il y a un opéra, Genoveva, que j'aimerais pouvoir un jour diriger en concert.

Quel est le dernier morceau qui vous ait fait pleurer ?

Philippe Herreweghe : Oh, pleurer, ça non... Mais la semaine prochaine je vais diriger encore une fois le Chant de la terre de Mahler, c'est une des choses les plus belles qui existent, notamment le sixième numéro Abschied, " l'Adieu ". Je suis incroyablement content de pouvoir le diriger la semaine prochaine.

Et puis, ici on fait un concert Wagner-Strauss ; il y a une pièce de Strauss que je n'ai jamais dirigé, dont les dernières six minutes sont d'une beauté totale.

Nous en sommes au cinquième jour du festival. Quel est votre ressenti sur cette édition ?

Philippe Herreweghe : Quand je suis ici, je répète à plein temps pour mes concerts, donc j'attrape par-ci par-là quelques extraits de concerts. J'ai écouté le concert d'ouverture, que j'ai trouvé très vigoureux... J'ai entendu très peu de choses, mais je vois l'ambiance et je pense que Stephan Maciejewski continue sur la ligne que j'avais instaurée. À l'époque où j'étais directeur artistique, on avait trouvé le slogan " cinq siècles de musique contemporaine " : il y a tout le temps de jeunes artistes nouveaux, parfois inconnus, qui jouent toutes sortes de musique, et j'ai l'impression que le public suit. Je sillonne l'Europe et le monde, et cela reste un très beau festival par la qualité de l'acoustique de l'Abbaye, par la qualité de la programmation, et aussi parce que le public vient ici pour la musique - ce n'est pas comme Aix-en-Provence, où l'on a un mélange de musique et de mondanités. Ici, c'est vraiment de la musique.

Qu'est-ce qui vous fait revenir ici chaque année ?

Philippe Herreweghe : Cela fait quarante ans que je viens ici, et c'est un rendez-vous annuel. Mais il faut dire aussi que l'Orchestre des Champs-Élysées a un partenariat financier avec la région, et donc on attend de nous que l'on joue ici ; et il y a peu de structures qui ont les moyens de réaliser des concerts d'orchestre. Et puis on a notre public : je remarque que l'abbatiale est toujours très pleine quand on joue.

Mahel N'Guimbi

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