[Critique] WHILE WE’RE YOUNG

Par Onrembobine @OnRembobinefr

Titre original : While We’re Young

Note:
Origine : États-Unis
Réalisateur : Noah Baumbach
Distribution : Ben Stiller, Naomi Watts, Amanda Seyfried, Adam Driver, Charles Grodin, Adam Horovitz, Maria Dizzia, Brady Corbet, Matthew Maher…
Genre : Comédie/Drame
Date de sortie : 22 juillet 2015

Le Pitch :
Cornelia et Josh, la quarantaine bien tassée, mènent une vie paisible. Quand ils rencontrent Jamie et Darby, un jeune couple aussi spontané qu’atypique, un déclic se produit néanmoins, quant à leur quotidien, devenu à leurs yeux, du jour au lendemain, bien morose. Rapidement, Josh et Cornelia délaissent les amis de leur âge pour multiplier les activités avec ces jeunes gens, plus cool, plus inventifs et plus libérés qu’eux…

La Critique :
Le fossé entre les générations… Tel est le sujet du nouveau film de Noah Baumbach, l’un des fers de lance de la scène indépendante du cinéma américain. Une thématique maintes fois traitée, avec plus ou moins d’acuité, qui ici, trouve une illustration particulièrement touchante et pertinente.
Il y a tout d’abord les acteurs. While We’re Young, au delà de ses qualités formelles et scénaristiques évidentes, est un grand film de comédiens. Familier du cinéaste pour lequel il avait tourné Greenberg, l’un de ses grands drames, Ben Stiller profite à nouveau de sa collaboration avec Baumbach pour prouver à ceux qui l’avaient peut-être oublié, qu’il est bien plus qu’un clown capable de déclencher les rires. Dans la peau d’un quadragénaire lancé à la poursuite d’une jeunesse qui s’est faite la malle depuis un bail, il fait des merveilles. Naïf, drôle et émouvant, il capte l’essence du propos du long-métrage très rapidement, et incarne presque à lui tout seul le discours général, tout en retenue, avec une acuité en somme toute remarquable. Naomi Watts aussi est excellente, dans la peau d’une femme perdue dans une existence qui lui a filé entre les doigts sans qu’elle ne s’en rende forcément compte. En face, dans le camp des « jeunes », si Amanda Seyfried s’avère fantastique dans les frusques d’une new-yorkaise pur jus, un peu bohème, troublante, mais finalement sous influence, c’est bien Adam Driver, la nouvelle force de frappe venue de la télévision (c’est la série Girls qui lui a offert une super rampe de lancement), qui impressionne. Armé de son charisme aussi époustouflant qu’atypique, il va bien plus loin que l’incarnation basique d’une jeunesse rebelle. Ambivalent, mystérieux, il parvient à communiquer une somme d’émotions plutôt complexes, sans avoir l’air de trop forcer, avec une pertinence qui caractérise jusqu’alors la majorité de ses performances.

Porté par de tels acteurs, en pleine forme, heureux de pouvoir évoluer au sein d’une œuvre empreinte d’une si grande sensibilité et d’un regard relativement frais, sur un sujet pourtant un poil éculé, While We’re Young peut ainsi sonner avec une grande justesse. Plus maîtrisé que Greenberg, qui dénotait par exemple d’une tendance du réalisateur de se perdre un peu dans des digressions inutiles, ce film-là sait trouver le ton juste assez rapidement, tout comme il sait adopter la rythmique idéale pour permettre à son propos de s’épanouir pleinement.
Au final, il s’impose d’ailleurs sans problème comme l’un des meilleurs de Noah Baumbach, avec le génial Les Berkman se séparent, avec lequel il partage cette justesse absolue dans l’expression de sentiments volatiles.

Peut-être davantage destiné à un public plus mature, qui a parfois tendance à regretter ses jeunes années, While We’re Young s’adresse aussi à ceux qui pourraient s’identifier au couple formé par Adam Driver et Amanda Seyfried. Étant donné que l’on cause d’ambition, il s’inscrit à merveille dans l’environnement social qui est le nôtre aujourd’hui, où les velléités et autres rêves se heurtent à toutes sortes d’obstacles. Du plus basique au plus abstrait, à l’image du personnage de Ben Stiller, incapable de terminer son documentaire sans raison valable à cela. While We’re Young nous parle plus globalement de cette tendance qu’à la vie de nous emmener, l’air de rien, au milieu de sables mouvants dans lesquels il est dangereux de se complaire. La routine bouffe la romance des quadras, qui, au contact du couple de jeunes, va s’en apercevoir et se débattre pour en sortir. Une lutte drôle, d’une pertinence vraiment impressionnante et aussi, bien entendu empreinte d’une mélancolie indispensable.
À l’inverse de son précédent long-métrage, Frances Ha, qui était en noir et blanc, Noah Baumbach inonde son étude du fossé qui sépare les générations de beaucoup de couleurs. Son regard sur la Grosse Pomme est ce coup-ci plus bariolé. La photographie, magnifique, et l’ambiance générale, contribuent alors à appuyer l’espèce d’hommage aux années 80 auquel se livre le réalisateur, au travers de choix musicaux aussi géniaux qu’atypiques. Quelle surprise de voir le bohème Adam Driver faire écouter à Ben Stiller le Eye Of The Tiger de Survivor (le poster de Rocky 3 trône dans son salon), alors qu’habituellement dans ce genre de film, dont l’approche rappelle presque irrévocablement Woody Allen, on fait appel au jazz, au blues, ou à la scène française des années 50/60, associée à la Nouvelle Vague. Non, pas ici. Ici, Baumbach oppose la modernité des iPhone et autres tablettes, à la nostalgie des 80’s. Son approche est fine et ciselée. Amusé et curieux, il en profite également pour aborder Facebook et les nouveaux moyens de communications, épinglés au passage, comme médiums aussi bien propices à rapprocher les gens qu’à pervertir la réalité.

While We’re Young est bien plus que la petite comédie indépendante que son affiche pouvait laisser présager. On est ici dans le haut du panier. Tout s’imbrique à merveille. Le dialogue entre les acteurs et le réalisateur, le côté fédérateur et le regard posé sur nos habitudes et sur notre rapport à la technologie tire toute l’entreprise vers le haut. De quoi largement faire oublier le caractère un peu balisé des rapports d’amitié entre Ben Stiller et Adam Driver, dont l’issue est peut-être un peu trop évidente. Là encore, Noah Baumbach justifie sa démarche et à l’arrivée, démontre sa capacité à comprendre ses contemporains au point de pouvoir livrer des films comme celui-ci, profondément justes et d’une certaine façon portés par une vraie universalité.

@ Gilles Rolland

Crédits photos : Mars Distribution