Interview Tony Valente & Radiant : des jours meilleurs pour le manga français ?

Publié le 06 septembre 2015 par Paoru

Pour cette rentrée, retour sur un manga que nous sommes nombreux à apprécier, Radiant, avec l’interview de son auteur Tony Valente. Radiant, c’est ce shônen plein d’humour publié chez Ankama qui est, comme vous l’avez deviné, signé par un auteur français. Pendant de longues années cette simple caractéristique en aurait fait fuir plus d’un mais, après le succès de City Hall et avec la pérennité de Dreamland, il semblerait que le manga français, le public hexagonal et la presse généraliste ou spécialisée commencent à redevenir de bons amis. Ça se fait des bisous et tout et tout.

Moi-même, n’étant pas spécialement amateur du genre, j’ai apprécié dans Radiant toutes les qualités d’un excellent shônen et même quelques ingrédients en plus, comme je l’expliquais ici. D’ailleurs, avec trois volumes, c’est tout un public qui est devenu fidèle aux aventures de Seth. Le titre, initialement prévu pour 3 tomes, est désormais parti dans une bien plus grande aventure. Et donc, avec le succès qui pointe le bout de son nez et une tendance de fond sur le manga français en pleine évolution, il était temps de retourner voir Tony Valente, toujours à Japan Expo et deux ans après ses débuts…

Les raisons du succès, l’étiquette française et l’avenir de Radiant sont au programme, en route pour cette interview !

Manga français : l’évolution des points de vue

Radiant couverture T3 – Tony Valente © Ankama Editions

Paoru.fr : Bonjour Tony Valente… Lorsque nous nous sommes vus il y a deux ans à Japan Expo, pour les débuts de Radiant, tu espérais 3 tomes. On les a, c’est un bon début ! (Rires) Et maintenant, te voilà parti pour combien de volumes ?

Tony Valente : Pour l’instant c’est prévu pour 1000 mais j’ai bon espoir qu’on fasse monter un peu  le truc…

1000 ?

Oui oui, 1000 tomes.

Effectivement 1000 tomes ça me semble pas mal, et puis c’est un minimum ! On va sans doute se revoir encore 2-3 fois alors ! (Rires)

Plus sérieusement quand le premier est sorti, il avait bien marché donc on savait que l’on irait jusqu’à trois. Quand le second est sorti les chiffres étaient encore plus encourageants, et le troisième c’était encore « pire » ! (Rires)

On se dit que si ça continue comme ça c’est incroyable. Moi à chaque fois j’ai l’impression que le suivant sera le dernier, que ça va s’écrouler. Mais non,  le troisième c’est encore bien plus vendu que les deux premiers.

J’en ai parlé avec le boss d’Ankama, il m’a demandé « jusqu’où tu voudrais aller ? » et je lui ai dit « dix-quinze volumes ce serait bien, ça me parait un minimum que j’aimerai pouvoir atteindre, on pourrait pousser jusqu’à vingt … » Il m’a répondu « allez, on te suit ! »

Ce n’est qu’un accord oral mais bon…

Oui, il faut que les gens continuent de suivre évidemment.

Voilà.

A quoi tu attribues ce succès sur ces premiers volumes ? Quels retours te permettent de l’expliquer ?

Apparemment j’ai réussi à mettre de mon côté une grosse partie de gens sceptiques qui ne voulaient pas ou plus lire de manga français. Je ne sais pas quelles proportions de mes lecteurs ça représente mais il y a pas mal de gens qui viennent me voir et qui me disent : « j’avoue, je ne voulais pas lire de manga français, j’ai lu un tel et un tel j’ai détesté et je me suis dis encore un manga français qui arrive. J’y suis allé à reculons mais j’ai mis le nez dedans… et aujourd’hui je suis là pour la dédicace. » (Rires)

En fait des personnes qui viennent comme ça s’excuser et dire qu’ils se sont trompés il y en a à longueur de temps pendant les festivals. (Rires)

Justement comment évolue le manga français et le regard que les gens portent dessus ces dernières années ?

Le manga français évolue depuis longtemps mais ce n’est pas de notre fait, ça a commencé il y a une décennie maintenant, avec des titres comme Dreamland et Pink Diary, et le genre a évolué petit à petit. En ce moment, comme il y a eu quelques succès de 2-3 dernières années, ça a conforté des éditeurs pour se lancer. Il y en a plein qui voulait sincèrement le faire mais qui n’avait pas trouvé le modèle économique ou le bon projet pour s’y mettre. Beaucoup d’auteurs sont eux aussi restés dans le fanzinat… Mais là il y a eu le tremplin Ki-oon qui a mis en avant des putains d’auteurs (je suis un grand fan des deux premiers du concours, j’avais vraiment envie qu’il l’emporte !) et j’ai vu sur le salon que Glénat sortait le titre d’un nouvel auteur aussi (Vanrah, l’un des finalistes du tremplin Ki-oon, qui a en effet sorti Stray Dog, NDLR).

Beaucoup de talents et de projets émergent mais, après tout, les lecteurs récurrents de manga sont des gros consommateurs et le terrain du manga français est pour le moment très libre ! (Rires)

Oui le terrain de jeu est quasiment vide ! Certes il est plein des mangas qui sont faits au Japon mais nous avons la chance en étant ici de pouvoir défendre les titres comme on le fait ici… Il y a peu de chance que Kishimoto viennent s’installer ici pour faire un Naruto – de toute façon il n’en aurait pas besoin – mais c’est vrai que beaucoup de titres japonais passent inaperçu en France alors que nous avons la chance de pouvoir mieux les défendre en étant sur place.

Après j’ai un crainte sur la presse concernant le manga français. Maintenant que tout le monde a compris que Dreamland est un succès et que c’est du à la qualité de l’œuvre, maintenant qu’ils voient que City Hall est vraiment bien fait et qu’au bout du tome 3 de Radiant ils constatent son succès… J’ai peur qu’ils encensent tous les mangas français qui vont arriver, et c’est déjà un peu le cas avec Radiant.

Tony Valente – Photo D. Gueugnot © Paoru.fr

Moi je pensais qu’on allait m’attendre au tournant et j’ai envie qu’on m’attende au tournant, qu’on me confronte à mes défauts. Je ne cherche pas la compétition mais si je suis mauvais j’ai envie de le savoir et de m’améliorer pour faire plaisir à mes lecteurs… quitte même à me lancer dans un autre projet si ce que je fais n’est pas bon. J’espère que si le succès de Radiant a lieu c’est pour ses qualités et pas parce que c’est un manga français. Je dis ça parce que je vois des œuvres qui sont vraiment très bien notées alors qu’il aurait peut-être mieux valu qu’elles mûrissent encore un peu. Bon après les notes sont parfois assez risibles car à côté One Piece est mal noté… Je peux comprendre qu’à force de lire beaucoup de mangas les journalistes trouvent le mainstream indigeste et apprécient l’originalité ailleurs… mais c’est quand même bizarre, et même très dommage.

Le fait que ça se transforme en mode peut faire perdre ou altérer l’esprit critique… On juge le titre par l’étiquette manga français plutôt que par ses qualités.

Voilà. Que le manga français soit mis en lumière c’est une très bonne chose, pour beaucoup de bons auteurs qui vont pouvoir éclore. Mais de dire oui à tout, je ne suis pas d’accord.  Quand j’ai lu une critique qui dit « le dessin n’est pas bon mais on voit au moins le potentiel donc on lui met une très bonne note » ça m’a fait bondir de ma chaise. C’est comme si on disait à quelqu’un : « t’es mauvais en maths et tu as tout à apprendre mais, allez, je t’embauche pour être ingénieur. » Ça ne marche pas comme ça.

D’autant que si on colle un nom d’auteur japonais à la place de l’auteur français le même journaliste aurait probablement dis que c’était nul et indigne d’être un manga…

Si le journaliste avait apprécié le dessin, qu’il mette une bonne note parce qu’il pense que l’œuvre le mérite ça ne m’aurait posé aucun problème. Mais dire qu’il n’y a pas ce qu’il faut et lui mettre une bonne note, c’est la fin de tout esprit critique.

C’est comme ceux qui vont mettre tous les auteurs français dans le même sac alors que l’on fait des choses très différentes : « oh j’adooooore le manga français », de la même façon de ceux qui disent « j’adooooooore le Japon et les Japonais »… Mais il y a aussi des connards au Japon ! (Rires)

Mais bon, voilà, ça m’inquiète et on en parle là, mais il y a aussi plein de choses fantastiques quand même, il y en a beaucoup dont je suis complètement fan : de par les dessins, de par les idées ou de par le concept. En plus la plupart du temps on sent vraiment la passion de l’auteur derrière et ça a le mérite d’avoir un berceau culturel différent et de forcément se démarquer de ce qui peut arriver du Japon.

Succès et lectorat : de l’avenir de Radiant…

Il est peut-être un peu tôt avec 3 volumes pour le dire, mais est-ce que c’est plus dur de se lancer ou de rester ?

J’imagine que c’est plus facile de signer en ce moment. Moi par exemple des éditeurs ont refusé à l’époque Radiant en me disant « on ne sait pas, on n’en fait pas souvent, on n’est pas sûr que le modèle économique soit fiable donc il vaut mieux aller chez ceux qui t’offrent cette opportunité » et ce sont des arguments qui m’allaient très bien. Mais je vois que finalement, maintenant, ils se lancent dans le manga français et certains sont même revenus me voir en me disant « bon ton projet Radiant, on est partant pour le faire ! » mais je leur disais « mais, euh, non c’est trop tard là, c’est déjà sorti ! » (Rires)

Radiant – Tony Valente © Ankama Editions

En tout cas si Radiant, avec City Hall et d’autres, a pu contribuer ne serait-ce qu’un peu à montrer que c’était viable, je suis très content. Dans le coin des fanzines sur Japan Expo, il y en a vraiment qui tabasse, et j’en mets même certain au dessus de ce qui se fait de mieux en édition aujourd’hui. Des personnes à découvrir il y en a des tonnes.

Le plus difficile reste le rythme de production, trouver l’équilibre entre ce que l’auteur peut produire, son financement par l’éditeur et la dynamique de sa parution. Tu as rencontré ce genre de soucis au niveau des délais je crois…

Oui c’était sur le volume 3. On a du décaler de plusieurs mois. Quand je finis un tome en général il peut sortir pas longtemps après, deux semaines parfois. C’est ce qui s’était passé pour le tome 1 et 2. Là j’étais trop juste avec deux décalages dans le planning on arrivait en fin d’année et tout était bouclé donc impossible de lancer l’impression, et ça a fait qu’il a pris 3-4 mois de retard.

Page couleur en ouverture du tome 3 – Visuels Tony Valente © Ankama Editions

Typiquement avec ce genre d’évènement je me disais : ça y est, on va se viander. Les deux premiers volumes nous ont donné l’impression du succès mais, là, ça ne va pas passer. Mais en fait sur le premier jour on s’est rendus compte que c’était le meilleur démarrage pour un tome de Radiant et que même pour eux chez Ankama, en vérifiant dans les archives, de telles ventes sur un seul jour étaient exceptionnelles…

Ça correspond à combien de tomes écoulés sur ce premier jour ?

Environ 2000 exemplaires… C’est plus que ce que j’ai fait sur une autre de mes séries sur deux ans. Ça nous a montré que les gens l’attendaient et ça malgré le décalage, donc ça c’est super. Bon je l’avais annoncé sur les réseaux sociaux et je pense que ça a bien joué : je n’ai pas forcément évoqué les raisons parce que c’est personnel mais j’ai quand même reçu plein de messages d’encouragement me disant « on est avec toi ! », « prend ton temps, y a pas de soucis. »

Les ventes ont continué de progresser après où le plus gros s’est fait là ?

Je pensais moi aussi que tout le monde l’avait acheté dès le premier jour et qu’après il n’y aurait plus rien, mais non, ça a continué à grimper.

Combien d’exemplaires de la série as-tu vendu d’ailleurs pour l’instant ?

On me parle de 45 000 environ.

On parle de ta communication avec ton lectorat… Est-ce que ça a un impact sur la fabrication de ton manga et de quelle façon ?

Oui, ça joue. Quand j’ai abordé le tome 2 et le sujet du racisme c’était très délicat. C’est la première fois que j’écrivais dessus et je ne savais pas forcément comment le mettre en scène. Ce qui m’a amené à écrire ça c’était ce qui avait pu me choquer dans les infos. Donc je prenais tel quel les phrases qui m’avaient marqué et je mettais ça dans la bouche de certains de mes personnages. C’était une façon de dénoncer ça simplement, je ne me sentais pas d’inventer un discours monté de toute pièce.

Radiant – Konrad de Marbourg

Donc ces propos deviennent ceux d’un personnage (Konrad de Marbourg ci-contre, Capitaine Inquisiteur et ennemi de Seth, NDLR) qui cristallise ce qui me fait peur et il le dit tout comme une personnalité politique l’a dit, tout comme un journaliste et comme d’autres l’ont dit sans qu’on leur tape sur les doigts. Mais c’est effectivement raciste : il compare les étrangers à des rats, etc.

Et j’ai été confronté à des lecteurs qui étaient trop jeunes pour comprendre la nuance et qui ont cru que j’étais raciste et à la fin du tome 2 j’ai reçu des messages…

Ils ont cru que t’exprimais toi à travers ce personnage ?

Oui voilà… Alors que le héros lui met une patate pourtant. Mais ça ne suffisait pas. En plus ce personnage a aussi des propos homophobes, donc tout ça a été mal compris, je n’ai pas été assez explicite… Ce n’était pas un retour d’une seule personne, plusieurs se sont posées la question. C’était clair pour moi, pour toutes les personnes qui sont dans cette situation – enfants d’immigrés ou immigrés eux-mêmes – ça l’est aussi, aucun problème avec ça. Mais parmi les jeunes qui sont nés en France et qui ont moins cette culture du rejet, il peut donc y en avoir qui se demandent si je ne suis pas raciste. Donc je me suis dit que je devais vraiment être clair là-dessus dans le troisième tome.

Bon après je ne voulais pas non plus tomber en faire des tonnes du genre « ouai la couleur on s’en fiche, on est tous des frèèèères et la guerre c’est maaaaal ! » (Rires) C’est creux et ça ne sert pas à grande chose, je voulais rester en seconde lecture. Donc dans le 3e tome Seth dis à ce raciste que s’il lui démonte la tronche et qu’il ne ressemble plus à rien il arrêtera peut-être de dire qu’il est différent et qu’il vaut mieux que les autres, et c’est ce qu’il le fait. Histoire de clore le débat. (Rires)

Maintenant que Radiant est lancé, quel shônen tu voudrais qu’il devienne, quel modèle du genre aurais-tu envie de suivre ?

En fait d’un manga dont je ne parle pas souvent, mais que j’adore et que je trouve fantastique, c’est Fullmetal Alchemist. J’ai l’impression qu’Arakawa ne tourne pas autour du pot en racontant Fullmetal : y a un début et une vraie fin, elle savait où elle allait et elle y allait. Jusqu’à la dernière page j’étais plein de frisson. C’est vraiment quelque chose de complet, on n’a pas l’impression à la fin que l’auteur n’en peut plus et qu’il s’est dit « je suis exténué, il faut que ça se termine », ça ne sent pas la fatigue comme la fin de Dragon Ball, de Naruto ou des titres comme ça.

C’est aussi le fait de se dire qu’on part pour une série de taille raisonnable, qui ne veut pas devenir une série fleuve… de toute façon je ne pourrais pas en tant qu’auteur français et sans assistant, ça m’emmènerait très loin si j’en faisais 80 ! (Rires)

Ce serait à vie quoi, et encore ! (Rires)

En plus dans l’évolution du personnage je pense que Seth est davantage dans le modèle de Fullmetal que dans celui de One Piece où, finalement, Luffy reste toujours le même : il est le catalyseur et il fait changer tous les gens qu’il croise mais, lui, il reste fondamentalement le même. Mais c’est pour ça qu’on l’adore aussi, je suis complètement fan hein… Mais avec ce que je fais, mes persos vont avancer et évoluer et, à un moment donné, je n’aurais plus grand-chose à dire avec eux, on sera arrivé au bout de l’aventure.

Pour finir puisque l’on parle de modèle, cet été Radiant sort au Japon et, comme si ça ne suffisait pas, le titre est recommandé sur la couverture par Yusuke Murata. Tu peux nous dire plus sur cette aventure, et sur le clin d’œil de ton mangaka favori ?

La publication au japon c’est un peu la cerise sur le gâteau, mais le gâteau ça reste quand même le public en France. De mon côté il n’y a pas vraiment d’attentes j’avoue… Le marché est hyper encombré au japon, et même pour les titres qui sortent de gros magazines c’est compliqué parfois. Alors avec Radiant, c’est un petit coup d’essai histoire de dire qu’on l’aura fait, et c’est déjà beaucoup ! On verra comment se comportera la série là-bas, mais je peux déjà me réjouir d’avoir eu la chance de recevoir les encouragements de mon dessinateur préféré comme tu l’as remarqué… Ca c’est carrément foufou ouaip !

Merci Tony Valente !

Information de dernière minute cette semaine : rupture de stock et réimpression du tome 1 de Radiant au Japon ! Le 2 sortira en novembre avec présence de l’auteur au Kagai Manga Festa ! Bravo à l’auteur et ses équipes !

Vous pouvez retrouver Radiant sur le site des éditions Ankama mais aussi suivre la page Facebook de l’oeuvre ! Vous pouvez aussi lire la première interview de Tony Valente sur Journal du Japon, qui en dit beaucoup sur la création de la série et les influences de l’auteur, ou lire la critique de Radiant pour la sortie du volume 2 dans les colonnes de Paoru.fr.Quelques extraits du tome 4 issu de la page FB pour finir et attendre la suite :

 

Remerciements à Tony Valente pour son temps et sa bonne humeur. Merci également aux éditions Ankama, Amel et Sarah, pour la mise en place de l’interview. 

Visuels Tony Valente © Ankama Editions et Photos D. Gueugnot ©Paoru.fr – Tous droits réservés