Le PS est un parti moribond

Publié le 17 septembre 2015 par Lbouvet

Entretien Figaro/Figarovox – 6/06/2015

Une semaine après le congrès de l’UMP rebaptisé «Les Républicains», le PS se réunit ce week-end à Poitiers. Que faut-il attendre de ce grand raout?

Pas grand chose, car les jeux sont faits depuis le vote des motions et la victoire de la motion majoritaire derrière Jean-Christophe Cambadélis, élu premier secrétaire. Le congrès sert, statutairement, à la désignation formelle des instances et surtout de grand moment de communication pour le PS. Sans doute ceux que l’on appelle désormais les minoritaires, l’aile gauche du parti et les anciens «frondeurs», en profiteront-ils pour répéter leurs critiques à l’égard de la politique du gouvernement mais guère plus. Côté gouvernement, ce sera l’occasion de dire à nouveau aussi combien l’action menée l’est en faveur du redressement du pays.

Le caractère très formel d’un tel exercice renvoie aussi à son caractère de plus en plus dérisoire pour nos concitoyens. Le désintérêt voire la défiance vis-à-vis des partis politiques et des jeux d’appareil, la faiblesse même de la mobilisation des militants socialistes lors du vote des motions ou pour le premier secrétaire qui sont les moments-clef du congrès, témoignent du côté théâtre d’ombres de tout ceci. La forme-parti est elle-même profondément en crise, c’est à son renouvellement que devraient s’atteler les derniers militants politiques plutôt qu’à une lutte pour le contrôle de l’appareil.

Trois ans après l’élection de François Hollande, que reste-t-il du discours du Bourget?

Pas grand chose non plus! Le discours du Bourget a été le grand moment de la campagne présidentielle du candidat socialiste: celui de l’énoncé d’un projet en même temps que d’un espoir. L’espoir tenait à la rupture dans la pratique du pouvoir comme dans un certain nombre de politiques menées avec le quinquennat Sarkozy ; le projet lui, sans être révolutionnaire (François Hollande annonçait déjà la maîtrise nécessaire du déficit budgétaire), comportait un certain nombre de promesses-phares telles qu’une grande réforme fiscale, la renégociation du «pacte budgétaire» européen ou encore la lutte contre l’influence de la «finance» dérégulée dans l’économie.

Or, rien de tout ceci n’a été fait, ou du moins de manière beaucoup trop timide pour convaincre une gauche qui s’est mobilisée massivement pour faire élire le candidat du PS. Celui-ci avait pourtant répété pendant sa campagne qu’il ne promettait pas plus que ce qu’il pourrait tenir une fois élu. C’était raisonnable et chacun pouvait donc y croire, en pensant que cette fois, les engagements seraient tenus. C’est là qu’est la déception principale à gauche me semble-t-il. Et ce ne sont pas les «réformes» engagées (mariage pour tous, réforme de l’école et du collège, ajustements sur les retraites ou la représentativité syndicale, lois sur le logement ou sur l’économie sociale et solidaire… entre autres exemples) qui peuvent compenser l’absence des changements annoncés. D’autant que l’orientation économique de fond choisie, le fameux «cap», avec le CICE puis le «pacte de responsabilité», apparaît comme une concession nette, sans aucune contrepartie, au libéralisme et à Bruxelles. L’augmentation continue du chômage depuis 2012 venant confirmer l’impression d’une inefficacité de la politique choisie par le président de la République.

D’où une déception profonde au sein de l’électorat Hollande de 2012. Déception qui a conduit à des résultats catastrophiques pour le PS et l’ensemble de la gauche lors des différentes élections qui ont eu lieu depuis. Déception qui fait de Hollande lui-même le président le plus impopulaire de la Vème République. Le pari fait par celui-ci d’une «inversion de la courbe» du chômage d’ici à 2017 et d’une amélioration substantielle des résultats économiques restant très hypothétiques au regard même de la politique qu’il a décidée. Plus on se rapproche de l’échéance, plus ces résultats se font attendre et moins ils seront probants.

Pour nombre de socialistes et d’observateurs, le discours de rupture avec le capitalisme tenu dans les années 1970 n’apparaît d’ailleurs, rétrospectivement, que comme un coup purement tactique de la part de François Mitterrand. L’engagement européen de celui-ci sur le long terme étant bien plus essentiel pour comprendre son action que l’anticapitalisme qu’il a pu, un moment, afficher.

Si on remonte beaucoup plus loin dans le temps, comment le PS a-t-il évolué depuis le congrès d’Epinay? S’agit-il toujours du même parti?

Rappelons d’abord brièvement ce qu’était le «parti d’Epinay», c’est-à-dire à la fois une stratégie (faire du PS un parti capable de gagner la présidentielle), une méthode (concurrencer le PCF sur son propre terrain idéologique de la rupture avec le capitalisme afin de prendre sa place de premier parti à gauche et d’être au second tour de la présidentielle) et une nécessité sociologique (capter l’essentiel du mouvement général d’aspiration à la liberté et à l’émancipation post-68 qui parcourt notamment les couches sociales nouvelles constituées des jeunes issus du baby boum et de la prospérité économique qui l’a accompagné).

Le succès de cette entreprise a été tel que le PS est devenu le grand parti de l’alternance, et qu’il a exercé depuis à quatre reprises le pouvoir au niveau national (1981, 1988, 1997 et 2012). En 1981, la stratégie et la méthode mitterrandiennes portent leurs fruits en même temps que leur concepteur à la présidence de la République. Le PS devient à partir de ce moment, et durablement, le premier parti à gauche et celui qui dispute à la droite la présidentielle (à l’exception de l’élection de 2002). Le PCF étant réduit à l’état de force d’appoint plus ou moins docile, comme le seront sur la longue durée l’ensemble des autres partis de gauche. Cette réussite s’accompagne néanmoins très vite d’un abandon de la stratégie de rupture avec le capitalisme, dans les faits d’abord puis dans le discours lui-même, malgré la persistance d’un décalage entre les deux au sein même du parti. En devenant un parti de gouvernement, le PS est aussi devenu un parti dont la pratique politique se «normalise», la gestion des affaires de l’Etat commandant peu à peu une transformation sociologique du parti.

Pour nombre de socialistes et d’observateurs, le discours de rupture avec le capitalisme tenu dans les années 1970 n’apparaît d’ailleurs, rétrospectivement, que comme un coup purement tactique de la part de François Mitterrand. L’engagement européen de celui-ci sur le long terme étant bien plus essentiel pour comprendre son action que l’anticapitalisme qu’il a pu, un moment, afficher. La volonté d’équilibrer un progrès social continu et la gestion de contraintes européennes de plus en plus fortes est ainsi devenue la caractéristique idéologique principale du PS pendant toute la période.

La difficulté, de plus en plus marquée à chaque passage au pouvoir, de contrôler et d’orienter la politique économique vers le progrès social a conduit le PS à devenir de plus en plus un grand parti de l’émancipation «sociétale» des individus, surtout lorsque ceux-ci sont assignés à une «minorité» (de genre, d’orientation sexuelle, d’origine ethno-raciale…). Ce qui lui a permis, pendant la dernière période tout particulièrement, de maintenir une forme d’unité en son sein comme avec les autres partis au sein de la gauche. Alors que les divisions se sont faites plus profondes sur les questions économiques et sociales, au regard de la construction européenne notamment.

Cette évolution a conduit à une transformation en profondeur de l’électorat du PS: vers une surreprésentation des catégories socio-professionnelles supérieures et une concentration dans les centres urbains. Si bien d’ailleurs que pour certains de ses responsables la stratégie électorale gagnante consistait non seulement à valider mais à théoriser cette évolution pour lui donner une force normative. L’abandon de l’électorat populaire et de certains territoires à d’autres forces politiques – notamment au Front national – permettant de justifier, a posteriori, certains choix politiques. La fameuse note de stratégie électorale de la Fondation Terra Nova en mai 2011 avait parfaitement résumé cette évolution en la proposant comme norme.

La réconciliation de façade au sein du parti entre partisans du « oui » et du « non » au référendum sur le Traité constitutionnel européen de 2005, accomplie au nom de « l’unité du parti » face au sarkozysme, n’a en effet pas permis, pendant des années, de clarifier les débats de fond, cela a même paralysé toute réflexion doctrinale sérieuse rendant plus que périlleux un retour au pouvoir.

En 2012, dix ans après le «tremblement de terre» de l’élimination de Lionel Jospin du second tour de l’élection présidentielle au profit de Jean-Marie Le Pen, le PS a atteint son point électoral le plus haut historiquement en remportant, avec François Hollande, la présidentielle puis les législatives, et ce après avoir gagné toutes les élections locales pendant les années 2000 ainsi que les sénatoriales en 2011. Cette emprise hégémonique a toutefois été obtenue dans des conditions si particulières qu’elle aurait dû être considérée, d’emblée, par ses bénéficiaires comme une victoire à la Pyrrhus plutôt que comme la consécration d’un travail politique. La réconciliation de façade au sein du parti entre partisans du «oui» et du «non» au référendum sur le Traité constitutionnel européen de 2005, accomplie au nom de «l’unité du parti» face au sarkozysme, n’a en effet pas permis, pendant des années, de clarifier les débats de fond, cela a même paralysé toute réflexion doctrinale sérieuse rendant plus que périlleux un retour au pouvoir.

Sur le plan stratégique, la longue absence de réflexion doctrinale au sein du parti et l’évitement pendant des années de toute clarification d’orientation politique a obligé les socialistes à réaliser celle-ci alors même qu’ils gouvernent! Ce qui a provoqué une déstabilisation durable de l’idée même d’autorité au sein de la famille socialiste, et une rupture de plus en plus nette avec les institutions de la Vème République elles-mêmes de la part de nombre d’élus et de militants. Ils rendent en effet la concentration des pouvoirs dans les mains de l’exécutif responsable de leurs maux. Ainsi, paradoxalement, c’est la constitution qui a offert historiquement, à quatre reprises en trente ans, un pouvoir inédit dans sa durée comme dans sa profondeur, aux socialistes français, qui est mise en cause.

L’hégémonie, acquise par le PS, sur l’ensemble de la gauche, autre résultat historique de la stratégie d’Epinay, est elle aussi, désormais, un facteur de doute et de désordre plutôt que d’unité et de motivation pour les socialistes. Au sein du PS, celles et ceux qui sont prêts à se tourner vers l’extérieur du parti pour trouver une solution à sa crise sont de plus en plus nombreux. Que ce soit vers les autres partis de gauche – vers EELV, le Front de gauche voire le «mouvement social» – ou vers le «centre» pour échafauder des scénarios de rassemblement permettant d’échapper à la catastrophe électorale annoncée pour 2017.

Il ne reste plus grand chose aujourd’hui du « parti d’Epinay », modèle sur lequel ont pourtant vécu pendant des décennies, et vivent encore d’ailleurs, les socialistes français, toutes générations confondues. Le peu qui subsiste encore sera vite emporté par les défaites électorales qui s’annoncent et le bilan humain sera lourd.

La disparition du «parti d’Epinay» est enfin, et surtout, annoncée par la transformation profonde de l’électorat socialiste et son rétrécissement. Ce qui avait fait sa puissance conquérante, c’est-à-dire son adéquation avec des couches sociales dynamiques et sa capacité d’attirer des catégories sociales différentes, n’est plus qu’un lointain souvenir. Le meilleur indice de la fragilité de ce qui est désormais désigné comme un électorat «progressiste» – celui évoqué plus haut dans la fameuse note de Terra Nova et composé de blocs minoritaires identifiés en fonction de tel critère identitaire culturel ou de tel territoire – est la rapidité de sa dislocation face aux exigences de l’action gouvernementale. Cet «électorat» n’existe plus comme socle politique sur lequel bâtir un rapport de force avec la droite ou l’extrême-droite, pas plus que comme refuge en cas de difficulté face à la conjoncture économique. La procédure des primaires, lancée comme une bouée de sauvetage n’ayant finalement servi qu’à entériner, institutionnellement, le processus de dégradation de la sociologie profonde du parti.

Cette dissolution sociologique se lit aussi, en interne, dans le parti, à travers les errements du mode de «renouvellement» de ses cadres, calqué sur le modèle «progressiste» qui a été mis en place depuis une quinzaine d’années. Le triptyque «jeunesse, parité, diversité» qui a servi de mantra au même titre que le «non cumul des mandats» ayant essentiellement conduit à unifier très largement le recrutement à partir de la seule source maitrisable de l’intérieur du parti: celle d’une professionnalisation précoce à travers les organisations de jeunesse liés au PS (MJS, UNEF, FIDL…) et surtout à travers la fonction de collaborateur d’élu ou de permanent de l’organisation. L’ouverture à la société, la sensibilité aux mouvements qui la traversent, la richesse des parcours et des expériences… qui avaient fait le succès du parti d’Epinay ont évidemment été sacrifiées au profit de cette «professionnalisation» en forme de bureaucratisation.

Il ne reste plus grand chose aujourd’hui du «parti d’Epinay», modèle sur lequel ont pourtant vécu pendant des décennies, et vivent encore d’ailleurs, les socialistes français, toutes générations confondues. Le peu qui subsiste encore sera vite emporté par les défaites électorales qui s’annoncent et le bilan humain sera lourd. Pourtant, comme souvent, la prise de conscience du phénomène sera trop tardive. Comme toujours, les signaux, pourtant nombreux et clairs, de ce bouleversement auront été ignorés jusqu’au bout.

La définition même du socialisme a-t-elle évolué?

Oui, bien sûr. La transformation en une trentaine d’années a été considérable. Le terme lui-même ne désigne plus une réalité politique (la volonté de rupture avec le capitalisme, la socialisation des moyens de productions, la propriété collective, l’intervention massive de l’Etat dans l’économie…) mais simplement le rattachement à une histoire, à une fidélité historique. Et d’ailleurs, cela n’est pas un problème en soi dans la mesure où chacun le sait et le comprend. Le nom d’un parti – on le voit aujourd’hui avec Les Républicains! – n’éclaire pas nécessairement sur le contenu de son programme ou de son offre politique.

L’antiracisme sous cette forme moralisatrice et inefficace a permis à nombre de militants et même à quelques chercheurs en sciences sociales de faire carrière. Il y a donc toute une caste de gardiens du temple pour lesquels la moindre remise en cause, le moindre questionnement, équivaut à l’attaque contre le dogme, et provoque donc de leur part de violentes réactions relayées complaisamment par des médias qui ont eux aussi beaucoup donné dans cet aveuglement.

Après le tournant de la rigueur de 1983 et la conversion de la majorité des socialistes au néolibéralisme, François Mitterrand avait fait de l’antiracisme la matrice du PS. Cette idéologie n’est-elle pas épuisée?

Oui. Et là encore, cela fait un moment. Même si pour certains, elle fonctionne encore comme un moulin à prières que l’on fait tourner sans trop y penser en espérant conjurer la montée en puissance du FN par exemple.

L’épuisement de l’antiracisme tel qu’il a été mis en œuvre dans les années 1980, par l’intermédiaire de l’emblématique SOS Racisme notamment, vient de ce que le combat a été surtout porté sur un plan moral et non politique. Il a consisté à tenter de contenir le FN hors du champ politique en le désignant comme un parti anti-républicain, voire fasciste, en tout cas du côté du Mal. Et en étendant à ses électeurs cette forme d’excommunication démocratique.

Ce qui a eu plusieurs conséquences. D’abord d’isoler le FN de telle manière qu’il s’est peu à peu érigé en parti anti-système contre l’ensemble de la classe politique française, ce qui lui a permis de récupérer sans concurrence tous les thèmes dont celle-ci se défaisait et de jouer les martyrs médiatiques. Il suffit encore aujourd’hui que le FN se dise défenseur de la laïcité pour que celle-ci soit ipso facto considérée comme «islamophobe» par exemple. Ensuite de «radicaliser» le vote FN, sur le mode «puisque l’on me traite de raciste à longueur de journée, eh bien je vais assumer!», et de le rendre attractif comme le seul vote véritable contre le système et comme dernier recours après avoir «tout essayé». Enfin parce que cela a contribué à faire, par paresse et par facilité, de l’antiracisme l’alpha et l’oméga de l’engagement à gauche, et ainsi à bloquer toute réflexion sur la société française, ses besoins et ses possibilités en matière de lutte efficace contre les discriminations et pour l’intégration – cela a en quelque sorte bloqué l’innovation politique sur les questions que l’antiracisme prétendait résoudre.

On en voit aujourd’hui les conséquences lointaines et dramatiques politiquement à gauche avec des partis, des responsables, des associations, etc. qui ne sont plus capables ni de comprendre la société ni de s’adresser à elle. L’antiracisme est devenu une sorte de dogme totalement inefficace pour lutter contre le racisme lui-même et ses avatars antisémites ou antimusulmans.

Dernier problème, mais de taille, l’antiracisme sous cette forme moralisatrice et inefficace a permis à nombre de militants et même à quelques chercheurs en sciences sociales de faire carrière. Il y a donc toute une caste de gardiens du temple pour lesquels la moindre remise en cause, le moindre questionnement, équivaut à l’attaque contre le dogme, et provoque donc de leur part de violentes réactions relayées complaisamment par des médias qui ont eux aussi beaucoup donné dans cet aveuglement.

Le recours permanent aux discours moralisateurs, repentants, victimaires et culpabilisateurs est devenu totalement insupportable, et donc totalement inopérant politiquement.

D’une certaine manière, François Hollande tente-t-il de poursuivre une stratégie analogue en mettant l’accent sur les lois sociétales?

Il y a encore beaucoup, autour et dans le pouvoir actuel, y compris à des postes de responsabilités dans les institutions, des représentants de cet antiracisme aussi moralisateur qu’inefficace. Ils pèsent, comme à chaque fois, de tout leur poids pour voir leur dogme perpétué et, bien sûr, nourri par les pouvoirs publics: subventions, choix de politiques publiques, mise en avant dans les discours… Et bien évidemment, certaines décisions vont dans ce sens, par calcul électoral simpliste la plupart du temps. On essaie, une fois au pouvoir, de complaire à tel ou tel, à cette forme de doxa particulièrement ancrée et jamais interrogée au sein des partis de gauche.

François Hollande n’échappe pas à cette tentation, même s’il est là aussi difficilement lisible dans ses choix puisqu’il complaît à la fois aux demandes de ces représentants de l’antiracisme officiel et qu’il laisse son ministre de l’intérieur puis premier ministre, Manuel Valls, avancer d’autres perspectives ou solutions. Ça a été particulièrement le cas au sujet des Roms ou après les attentats de janvier.

La difficulté, on l’a vu à plusieurs reprises depuis 2012, c’est que cela ne marche pas. Au contraire, cela éloigne plus encore des masses d’électeurs et de sympathisants de gauche qui ne peuvent plus supporter non seulement le ton moralisateur et les anathèmes qui les accompagnent mais encore l’inefficacité des discours prononcés et des mesures adoptées. Le recours permanent aux discours moralisateurs, repentants, victimaires et culpabilisateurs est devenu totalement insupportable, et donc totalement inopérant politiquement. C’est une avancée décisive qui s’est produite sous ce quinquennat.

Après le peuple, le débat sur l’école a montré que la gauche était également en train de perdre les intellectuels. Que cela vous inspire-t-il?

De l’étonnement! J’avoue n’avoir pas compris les sorties répétées au gouvernement contre tel ou tel intellectuel, ou encore contre ceux qualifiés de «pseudo-intellectuels». Que l’on ne soit pas d’accord avec telle ou telle opinion, cela se comprend parfaitement, c’est même souhaitable. Mais ce n’est pas le rôle des responsables politiques de se faire les arbitres des élégances intellectuelles.

D’autant que cela traduit une mécompréhension préoccupante de la spécificité française du statut de «l’intellectuel» dans le débat public. L’indépendance d’esprit, la liberté de ton et le regard critique sont des composantes essentielles de la fonction intellectuelle. Il me semble que le politique devrait au contraire se nourrir de tout cela, le valoriser et l’encourager même, notamment à travers une politique en faveur de l’université et la recherche qui permette de développer – ce qui n’est absolument pas le cas aujourd’hui – l’intervention intellectuelle des chercheurs dans le débat public, au-delà de leur caractère de pur technicien de leur domaine.

Il n’a plus de doctrine clairement identifiable et même discutée en son sein sinon des postures renvoyant au social-libéralisme d’une part et à une forme d’étatisme conservateur sans imagination de l’autre. Et il est en train de se vider de toutes ses forces vives et de terrain, élection après élection, congrès après congrès.

Est-on tout simplement en train d’assister à la disparition du PS?

Il est toujours difficile de dire qu’un parti est en train de disparaître. Il faudrait pouvoir distinguer ce que j’ai appelé les «deux corps» du parti, en référence aux «deux corps du roi»: le corps symbolique, l’idéologie, les idées… et le corps matériel, les militants, les élus, les réseaux. Aujourd’hui toutefois, pour la première fois de son histoire séculaire, le PS est touché simultanément dans ses deux «corps». Il n’a plus de doctrine clairement identifiable et même discutée en son sein sinon des postures renvoyant au social-libéralisme d’une part et à une forme d’étatisme conservateur sans imagination de l’autre. Et il est en train de se vider de toutes ses forces vives et de terrain, élection après élection, congrès après congrès.

Le parti d’Epinay est mort, pour les raisons dites plus haut. Le PS lui-même pas encore mais il est moribond et sans un sursaut, sans un électrochoc profond et violent, il n’est pas sûr qu’il puisse, une fois de plus, se réinventer, se refonder. D’autant que la forme-parti, celle issu de la massification industrielle et démocratique au XIXème siècle, est profondément remise en cause par l’évolution contemporaine. Les partis et l’activité politique plus généralement sont entrés, comme toute la société, comme l’économie, sont entrés dans l’âge de l’innovation même si on a le sentiment qu’ils ne le savent pas encore.

Dans les pays d’Europe du Sud, c’est la gauche radicale qui profite de l’essoufflement de la social-démocratie tandis qu’en France, c’est le FN qui tire son épingle du jeu. Comment expliquez-vous ce paradoxe?

Les différences historiques et de configuration politique ont une importance cruciale: le maintien d’un parti communiste assez puissant ou encore la faiblesse de l’Etat central sont des éléments à prendre en considération. Une autre dimension tient aux similitudes de style – ce que l’on appelle le populisme sans connotation péjorative – des mouvements et partis contestataires du «système», qu’on retrouve à droite ou à gauche, ou dans un entre-deux parfois difficile à déterminer dans les différents pays.

La dimension anti-système et anti-élites devenant pour des raisons économiques, sociales et morales de plus en plus déterminante aujourd’hui dans le vote (et sans doute en partie dans l’abstention) partout en Europe. La crise de 2008, la financiarisation du financement de l’économie et la montée partout des inégalités nourrissant cette dimension de la politique contemporaine.

L’autre élément, en partie lié, qu’on retrouve tant chez Podemos qu’au FN et chez d’autres, est la contestation profonde de la construction européenne, perçue comme inique et destructrice de la souveraineté en même temps que de l’identité des peuples et des nations. Cela peut prendre un caractère identitaire, au sens culturel, plus ou moins marqué en fonction de l’histoire de chaque société, notamment au regard de son rapport à l’immigration ou à la religion musulmane aujourd’hui.

Ainsi, la critique du libéralisme économique, très prisée rhétoriquement à gauche, doit-elle s’articuler, pour moi avec une critique générale du libéralisme et de ses implications philosophiques, en termes individualistes ou culturels par exemple.

Se dirige-t-on désormais vers un tripartisme durable ou une redéfinition complète du clivage droite/gauche?

Je ne suis pas très à l’aise avec cette notion de tripartisme qui correspond à une période particulière de l’histoire politique française (la IVème République). Et il me semble qu’elle ne permet pas de répondre à l’évolution actuelle (l’installation du FN dans le paysage politique au côté des deux grands partis de gouvernement) ni qu’elle ne rend compte de la profondeur de la mutation que cela induit.

Le clivage droite-gauche évolue et change de nature dans des situations historiques différentes. Je ne vois pas de raison pour que ce ne soit pas à nouveau le cas. Simplement, aujourd’hui, la disjonction entre les clivages idéologiques et la conformation partisane atteint un point de non retour. Tous les partis, y compris le FN d’ailleurs, sont traversés par des clivages profonds: économiques bien évidemment mais aussi «sociétaux». Et des questions comme la bioéthique ou l’environnement sont aujourd’hui créatrices de nouveaux clivages largement inédits.

Ce n’est pas tant la grille droite-gauche qui est en cause que les appellations, et surtout les auto-désignations, qui y renvoient mécaniquement, comme au progressisme ou au conservatisme d’ailleurs. Si bien que souvent, ceux qui se réclament du progressisme par exemple, si l’on prend la gauche de manière générique, apparaissent sur bien des points comme d’authentiques conservateurs.

Je valoriserais davantage en ces temps de confusion et de brouillage idéologique, la cohérence d’une pensée ou d’une doctrine. Ainsi, la critique du libéralisme économique, très prisée rhétoriquement à gauche, doit-elle s’articuler, pour moi avec une critique générale du libéralisme et de ses implications philosophiques, en termes individualistes ou culturels par exemple. C’est là que se situent le défi pour les politiques aujourd’hui, dans la cohérence de leur pensée et de leur action, seule à même de leur fournir la légitimité qui est leur est partout et par tous déniée.


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