Lee Konitz & Martial Solal en concert à Paris: le temps retrouvé

Publié le 25 octobre 2015 par Assurbanipal

Paris, Ile de France, France

Concert privé.

Lundi 12 octobre 2015, 20h.

Lee Konitz: saxophone alto, chant

Martial Solal: piano

Invité

Dan Tepfer: piano, chant

Lectrices lettrées, lecteurs cultivés, après avoir lu " A la recherche du temps perdu " de Marcel Proust, vous savez que seule l'oeuvre d'art nous permet de faire vivre le passé pour l'éternité. C'est à ce genre de miracle que j'ai pu assister lors d'un concert privé de Martial Solal & Lee Konitz à Paris le lundi 12 octobre 2015. J'avais déjà assisté à un concert privé de ce même duo, dans le même lieu, le 7 septembre 2012 (cf vidéo d'illustration de cet article). Depuis, Martial Solal avait cessé de jouer, s'estimant trop âgé pour ce genre de sport. Quand son coetano Lee Konitz ( tous deux sont nés en 1927) l' a appelé pour donner ce concert privé en duo à Paris, Martial a repris ses gammes, une semaine avant et après 15 mois d'arrêt, à 88 ans. Allait-il tenir la distance?

Lee Konitz et Martial Solal enregistrèrent pour la première fois ensemble en studio à Rome en 1968 dans un quartet avec Henri Texier (contrebasse) et Daniel Humair (batterie). Chez votre disquaire cherchez " Impressive Rome " et " European Episode ". Ce ne fut pas seulement un week end à Rome. En effet, le quartet, dans lequel NHOP (Niels Henning Orsted Pedersen pour les intimes) remplaçait Henri Texier, joua en concert au festival de Jazz d'Antibes Juan les Pins en 1974 (l'enregistrement se trouve chez tout disquaire digne de ce nom). Puis vint Satori, album de 1975 où Lee Konitz est accompagné de Martial Solal, Dave Holland (contrebasse) et Jack de Johnette (batterie). Rome et Satori (hommage à Jack Kerouac), voici, enfin clairement démontrée, l'influence cachée de Lee Konitz et Martial Solal sur Etienne Daho. Enfin, le duo Martial Solal/Lee Konitz se constitua. En studio à New York en 1977 (album " Duplicity " qui dit tout le contraire de son titre). S'ensuivirent des années de concert en duo dont témoigne l'album " Star Eyes " enregistré en concert à Hambourg en 1983 (cf extrait audio à la fin de cet article). A mon avis, partial et partiel évidemment, le duo Lee Konitz/Martial Solal est plus essentiel à l'histoire du Jazz que celui constitué par Wayne Shorter et Herbie Hancock même s'il est moins vendeur.

Dan Tepfer annonce Claude Carrière, producteur radiophonique bien connue des Jazz fans en France et gentil organisateur du concert à Antibes en 1974 suscité. Claude Carrière nous présente les musiciens comme il sait le faire. " Martial? Un morceau et tu en as pour 15 jours de musique " ( avis de pianiste). Lee Konitz est incapable de jouer un cliché. Bien dit.

Aux musiciens de parler avant de jouer.

" It's up to You to decide if You like the music or not " (Lee Konitz). " C'est à cause de lui que je suis là ce soir " (Martial Solal). Nous voilà prévenus.

Ils commencent, en toute logique, avec " Tea for two ". Martial Solal commence seul, il semble étudier le son du piano et de la pièce, prendre possession du lieu. Lee joue puis chantonne. A 88 ans, c'est moins fatiguant que de jouer du saxophone alto. La passion conserve. Leçon pour tous. Martial Solal est toujours volubile mais sa musique respire plus, laisse plus d'espace que dans ses jeunes années. Il ne cherche plus à raconter trois histoires à la fois même s'il les a encore en tête. Martial Solal devait accompagner en duo Carmen Mac Rae mais cela ne s'est pas fait. Le voici qui accompagne son vieux complice Lee Konitz chantant. Après 15 mois d'arrêt, il n'a toujours pas les doigts gourds. Lee siffle l'air avant de le jouer sur ton grave à l'alto. Bref, vous l'avez compris, lectrices lettrées, lecteurs cultivés, avec ces deux vieux Messieurs, l'auditeur ne s'ennuie jamais.

Cette fois ci, Lee commence. Je ne reconnais pas le standard mais quand Martial reprend apparaît " What is this thing called love? ". Dans la salle, je repère quelques musiciens venus écouter les Maîtres: Dan Tepfer, Thomas Enhco, Stéphane Kerecki, Jean-Charles Richard et Claudia Solal, la fille de Martial, bien sûr. D'un seul trait, Martial Solal et Lee Konitz peuvent nous foudroyer à tout instant. Martial Solal demeure le Piranèse du piano: des escaliers, des trompe l'oeil, des portes qui donnent sur le vide. Tout est fait pour captiver et égarer l'auditeur. Lee Konitz n'est pas en reste. Ca joue sérieux sans se prendre au sérieux. Quand ils fusionnent ensemble, c'est purement magique. Enchaînement sur " Somewhere over the rainbow " pour finir.

" Any question? Any request? " (Lee Konitz). Le public n'ose rien demander. " Do You like to play?" (Lee Konitz). " No " (Martial Solal). Pas grave. Ils enchaînent sur " Body and Soul ". Martial commence. Lee chantonne. " Please, don't sing " (Martial Solal). Comme leur musique, leur numéro de scène est improvisé. Le thème est bien là, déstructuré avec superbe. Lee lance le thème. Martial le complète ou s'arrête en même temps. A eux deux, ils sont plus imprévisibles que les 15 joueurs de l'équipe de France de rugby réunis. Solo dans le grave du piano. Pour finir, Lee Konitz chante " Salt peanuts " ( Dizzy Gillespie).

" Do You know one more? " (Martial Solal). " I know two more. Like I remember April " (Lee Konitz). " I remember october " (Martial Solal). Martial introduit le morceau avec toute la nostalgie qui lui convient. Lee Konitz chante joyeusement porté par le piano. Whaoooh dit-il résumant le sentiment général.

Ils enchaînent sur un standard dont le titre m'échappe même quand Lee le chante. Ce sont des magiciens dont je crois connaître les tours mais qui m'attrapent à chaque fois. Qu'il est doux d'écouter un concert où le son n'est pas refroidi par un microphone. Martial Solal nous offre un petit solo durant les applaudissements.

Que jouent-ils maintenant? Une ballade apparemment. Lee chantonne en phase avec le piano. Courte citation d' Au clair de la lune.

Ils repartent sur un standard dont le titre m'échappe. Martial Solal possède toujours, au plus haut point, l'art de décaler les sons. Je crois bien qu'ils sont revenus au deuxième morceau du concert " What is this thing called love? ". Pas de souci. Martial Solal est toujours l'homme aux mains d'or.

" Round about midight " ( Thelonious Sphere Monk). Ils connaissent ces morceaux par coeur et nous aussi. Pourtant ils se surprennent et nous surprennent encore et toujours. Quelques trouvailles sonores en duo piano/sax alto pour finir.

" Play something in C " (Martial Solal). Lee Konitz joue un truc et dit " That's C, right? ". Ils jouent donc en Do. En fait, Martial Solal enchaîne sur " Happy birthday to You ". En effet, Lee Konitz est né le 13 octobre 1927 à Chicago. Un petit jeune par rapport à Martial Solal né le 27 août 1927 à Alger. Martial joue le thème et Lee hulule de joie dessus.

" Martial wants to play some more. You start and finish " (Lee Konitz). Martial joue donc seul " I got rhythm " ( George Gershwin). Pas longtemps car Lee chantonne sur ce classique du Swing. Le thème est ralenti, accéléré, à la main de Martial Solal. Lee et Martial jouent moins que dans leurs jeunes années mais c'est toujours Martial qui joue le plus de notes.

Lee attaque un morceau de Charlie Parker. Il le connaît par coeur mais a su tout de suite se détacher de ce style ce dont Bird lui même était reconnaissant. Puisqu'il ne pouvait l'égaler ou le dépasser dans ce genre là, Lee Konitz a créé une autre voix au saxophone alto. C'est tellement plus intéressant que Stefano di Battista qui reproduit les solos de Bird note pour note à la respiration près. De même pour Martial Solal qui a beaucoup écouté Bud Powell avec qui il partagea la rythmique du Club Saint Germain à Paris ( Pierre Michelot, contrebasse et Kenny Clarke, batterie) ne joue pas comme lui. Ils jouent ce thème moins vite, moins fort que l'original mais pas de façon moins créative.

RAPPEL

Dan Tepfer les rejoint sur scène pour " Stella by starlight " (played B flat/ joué en Si bémol). Par ailleurs, le B flat est un club de Jazz à Berlin, capitale de l'Allemagne mais ceci est une autre histoire.

Duo de scat entre Lee et Dan accompagnés par Martial. Un pur moment de plaisir. Dan chanre accompagné par Martial Solal. Solo de Martial insistant dans le grave. Quelle pompe de la main gauche! 2 ans à jouer exclusivement de la main gauche pour un orchestre de danse à Alger, ça forge le poignet. La main droite vient éclairer le jeu. Aucune sensiblerie. De la sensibilité par contre. Lee rejoue du saxophone caché derrière Martial, dans un recoin de la salle. Quelle jolie plainte! Dan revient chanter avec Lee pour le final.

Martial repart seul à l'ouvrage. Dan s'est rassis parmi le public. Lee Konitz écoute. " My funny Valentine ". Quelle intro! transcendée dans les graves du piano. Martial Solal, le pudique, cache ses émotions sous le voile de sa technique mais, pour qui sait l'écouter, elles sont bien là. Cette musique n'est pas aussi exigeante pour ses auditeurs que pour son créateur mais presque. Là, ça ne rigole plus. Même Lee Konitz écoute sagement. Splendide!

Un duo à quatre mains et deux cerveaux entre Martial Solal et Dan Tepfer au piano. Lee s'asseoit à la place de Dan, au premier rang du public, pour savourer. " All the things You are ", un standard éculé, rajeunit sous leurs doigts. Aucun des deux ne s'en laisse conter. Le cadet, Dan Tepfer (né en 1982), se déplace pour jouer côté grave ou côté aigu du piano. C'est très plaisant.

Ce bouquet final a clos ce concert. Comme me l'a dit Martial Solal ensuite: " Le pianiste m'a rassuré ". Moi aussi je l'avoue. Lee Konitz ne peut plus jouer 2h de concert au saxophone alto d'un seul souffle ce qui est très excusable à 88 ans (respirerai-je encore à cet âge?) mais son envie et sa joie de jouer sont toujours là. Il est toujours aussi unique au sax alto et aussi amusant comme chanteur et conteur du Jazz. Quand à Dan Tepfer, avec lui, la relève est assurée.

Puisque Martial Solal n'est pas perdu pour l'Art, il se produira de nouveau sur scène, en concert public cette fois, en duo avec Dave Liebman (saxophones soprano et ténor) à Paris, au Sunside, le jeudi 10 décembre 2015 à 19h30 et 21h30 puis le vendredi 11 décembre 2015 à 20h et 22h. Réservez votre soirée lectrices lettrées, lecteurs cultivés. Prévoyez votre budget (place à 45€ sans compter les boissons car il s'agit d'un café concert). Ce sera la première fois que ces Géants du Jazz joueront ensemble sur scène. Toute absence de votre part devra être dûment justifiée aux autorités compétentes.

La photographie de Martial Solal est l'oeuvre du Mystérieux Juan Carlos HERNANDEZ. Toute utilisation de cette oeuvre sans l'autorisation de son auteur constitue une violation du Code de la propriété intellectuelle passible de sanctions civiles et pénales.