Héritage

Par Isabelledelyon

Noël approche et malheureusement décembre n'est pas synonyme que de bonheur et joie. Le cancer aime bien faire les invités surprises. C'est un rôle qu'il endosse à merveille pour notre plus grand malheur.
Mon père décédait d'un cancer au cerveau voici 15 ans, un 19 décembre. L'an dernier ma soeur apprenait qu'elle avait un cancer du sein, toujours en décembre, juste avant les fêtes.
Cette année a été marquée par les traitements de ma soeur, chimio et rayons, mais aussi par ma récidive du cancer du sein avec une opération très lourde de mastectomie/reconstruction immédiate par lambeau du grand dorsal.
On espérait qu'avec 2016, le cancer serait un peu moins présent dans nos vies même si deux autres opérations m'attendent pour tenter de retrouver un aspect physique plus agréable à supporter. De toute façon, j'ai fait le deuil depuis longtemps d'une vie sans cancer mais je nourrissais l'espoir d'une année stable, sans nouvelle annonce coup de poing.
Ma cousine germaine a 32 ans, une petite fille d'un an et demi et est enceinte de son deuxième enfant; elle en est à quatre mois de grossesse. Mais elle a aussi une boule dure dans le sein. Elle a eu droit à une biopsie hier. Elle aura les résultats juste après Noël.
Pour une fois on change de côté dans mon arbre généalogique. Sa mère est la soeur de ma mère. D'ailleurs sa mère, tout comme notre grand-mère maternelle commune à toutes les deux ont eu un cancer du sein. Ma grand-mère avait plus de 80 ans lors du diagnostic; sa mère, ma tante, était à la retraite et son cancer a été pris tôt, elle n'a eu que des rayons comme traitement.
Je crie peut-être au loup trop tôt. Je le souhaite de tout mon coeur. Mais avec notre histoire familiale, cernée de toute part par ce fléau qu'est le cancer, comment pourrais-je ne pas craindre le pire ?
J'ai déjà pris conscience avec ma récidive et le cancer de ma soeur que le cancer faisait partie de notre héritage et que malheureusement, on ne pourrait pas faire sans. Je vais mettre en temps et en heure mes deux filles entre les mains de très bons médecins pour surveiller tout signe suspect du cancer. Je ne pourrai jamais accepter que mes filles se retrouvent un jour confrontées à toutes ces angoisses, ces traitements éprouvants mais je sais qu'elles vivront elles aussi leur lot de galères cancéreuses. Elles ont commencé dès leur plus tendre enfance avec un grand-père inconnu décédé et une mère avec des traitements à vie. Leur vie ne peut pas être épargnée par le cancer. Il fait partie de notre histoire bien malgré nous.
Du côté de mon chantier en cours, je vais bien physiquement mais psychologiquement ce n'est pas encore ça.
Le trou de mon sein a fini par se refermer début septembre. Le chirurgien m'a autorisée les derniers jours de la cicatrisation à me doucher entièrement avec un petit pansement et à le changer toute seule. J'ai aussi eu droit à un soutien-gorge avec une prothèse externe. Je suis retournée travailler le jeudi 3 septembre. Je peux m'habiller sans qu'on remarque une différence de volume entre mes seins. On ne voit rien.
J'ai retrouvé une mobilité normale dans mon bras gauche. Je peux faire les mêmes mouvements qu'avant. Par contre ça tire facilement si je porte des poids trop lourds de ce côté. Je change de main aussitôt.
Je suis toujours horrifiée par la cicatrice de mon dos. Elle n'est pas rectiligne, elle fait une vague et surtout elle est large, genre frankeistein, en plus d'être longue. Je ne sais pas comment je vais faire en maillot. Elle dépassera légèrement à condition de mettre des bandeaux assez large. Je ne pourrai mettre que des maillots couvrant cette partie du dos, c'est vraiment trop moche pour être montré. Les salles de sport avec vestiaire commun ne sont plus pour moi.
Pour ce nouveau vrai faux sein, le problème majeur est le volume. Sans la prothèse externe, je ne peux pas m'habiller sans qu'on voit que ça cloche.
Par contre à part parfois comme des petits picotements, je n'ai aucune douleur. Je peux même dormir à nouveau sur le ventre.
Je sens toujours le dos tiraillé mais je ne peux pas y faire grand chose, ça restera.
J'ai conscience qu'il me manque quelque chose, que j'ai été amputée, c'est ce qui est le plus dur à vivre. Je dois faire le deuil de mon corps d'avant, de mon sein disparu, de ce corps sans ces nouvelles cicatrices.
J'ai demandé au chirurgien d'attendre fin mars pour la seconde opération. Je voulais qu'on me laisse un peu tranquille pour récupérer. Il préférait lui aussi qu'on donne du temps à ma peau pour qu'elle soit en meilleur état.
Il va diminuer mon sein sain et le remonter. Il va prélever de la graisse dans mes hanches et peut-être un peu dans le ventre et la réinjecter dans le vrai faux petit sein reconstruit pour qu'il ait le même volume que l'autre.
Il doit aussi recoller la peau à ma chair sous l'aisselle, là où on a fait glisser le lambeau du dos. La peau s'est bien recollée dans le dos mais pas là, ça fait comme un bourrelet.
La peau du dos qu'il a déjà greffée sur le sein reconstruit, comme un cercle en son centre va servir à faire un mamelon car cette peau est plus épaisse.
Je pourrais ensuite arrêter de porter une prothèse et je devrais me retrouver avec des seins de même volume, enfin à peu près.
J'aurais une troisième opération ultérieurement pour peaufiner le résultat.
On a déjà fixé la date de la numéro deux, le mercredi 30 mars. Comme ça j'aurais les vacances scolaires pendant ma convalescence.  C'est plus reposant pour moi de ne pas gérer en plus le rythme scolaire.
Cette fois mon hospitalisation ne devrait durer que 2-3 jours. Je le revois en février, j'aurais plus de détails à ce moment-là.
Au moins, ce soir je suis en vacances et je file en direction des montagnes pour décompresser un peu et profiter du bon air pur sur les pistes de ski.
Reste plus qu'à espérer que ma cousine n'aura eu qu'une grosse frayeur et que la tumeur sera bénigne mais j'ai tellement de mal à y croire,
reste plus qu'à souhaiter que ma soeur bouleversée va retrouver le moral et arriver à reprendre son travail en mi-temps thérapeutique en janvier,
reste plus qu'à profiter de ces fêtes de famille pour atténuer la douleur de l'anniversaire du décès de mon père,
reste plus qu'à espérer que la prochaine séance de psy aidera ma fille à dégonfler son angoisse de MA mort,
reste plus qu'à prendre mon mal en patience pour accepter ce corps amputé, cette diminution physique,
reste plus qu'à craindre le prochain diagnostic de cancer dans ma famille...
Grande
Je vais avoir du mal à souhaiter bonne année, bonne santé. Je vais tout de même continuer à me raccrocher à tous ces petits riens qui rendent la vie si heureuse et lui donne du sens. Je pense fort à vous, vous tous qui côtoyiez la maladie en cette période de fête et je vous souhaite d'aller mieux si c'est possible, d'être entourés, de recevoir de l'affection, de l'attention. L'amour de nos proches est un bon remède à nos grosses souffrances.