Le Saisonnier

Publié le 20 décembre 2015 par Hunterjones
J'essuyais minutieusement la nappe de vomi qui couvrait l'écran de mon téléviseur car je venais pas, par inadvertance, d'être témoin d'un montage d'émissions de Noël de TVA sur fond de musique de Québécor, quand j'ai réalisé pleinement que je venais de me taper 11 jours de travail de suite.
Tout ça pour mes trois jours à Noël, les 25, 26 et 27.
C'était baveux, demander trois jours collés à l'entrepôt, un week-end et le jour du boxing day (oui, les entrepôts d'alcool ont des fucking boxing day).

 Ben je l'ai ais eus!
Je ne me suis pas accordé le droit de m'en réjouir avant 4 jours plus loin. Parce que m'en réjouir aurait voulu dire que ma vie se félicite de petites misères, mais aussi parce que j'étais nettement trop occupé/fatigué/éparpillé pour faire "save" suivi de "enter" dans ma tête et digérer tout ça.
Ce jour-là, après ma nausée TVA, je devais régler les bas de Noël des enfants. Monkee tout était en règle, À 16 ans, on sait davantage ce qui nous plait et on le vocalise plus facilement, Mais pour ma fille, tout est toujours un peu plus compliqué. Elle n'a pas beaucoup d'envies particulières. Pour les cadeaux de Noël cette année, ce fût un charme pour elle, mais pour le cossin à 20$ à mettre dans son bas de Noël, nous ne trouvions pas vraiment d'idées.
Je me suis rendu à une grande foire du capitalisme organisé et chose que je ne faisais absolument jamais, mais que je commence à faire en vieillissant, j'ai demandé conseil.
Dans le temps des fêtes, les compagnies engagent des jeunes, pas vraiment spécialistes de quoi que ce soit, pour guider les étourdis comme moi dans les magasins trop grands. On les appelle les saisonniers. On les sous-paie pour un travail ingrat dans une période inhumaine et on les remercie quand la dite période des fêtes arrive à échéance et que la consommation s'essouffle. J'étais saisonnier quand on m'a engagé il y a plus de deux ans à l'entrepôt Rye & Dye, mais je ne sais trop quelle connerie j'ai fait, on est venu me voir en janvier 2014 pour me dire dans la joie "Hunter! bonne nouvelle! on a choisi de te garder!". Je n'avais pas tellement eu de réaction, car je savais qu'à la fin de mon contrat de saisonnier, je quittais en croisière avec l'amoureuse et l'avait aussitôt vocalisé à mon supérieur. Il avait perdu son bel enthousiasme, mais avait accepté de me laisser filer quand même.
À Noël des artistes pop se permettent de tenter de réinventer Noël en prenant leurs chansons de fond de tiroir pour y mettre des "mots de Noël" dessus et tenter que cette chanson fasse école. C'est donc assourdi par un crime auditif du genre que j'ai happé un saisonnier qui semblait vouloir se cacher des clients.
Je lui ai demandé ce qu'il conseillerait à une jeune fille de 12 ans. Soudainement animé. il m'a conseillé quelque chose aux couleurs de La Reine des Neiges.  Je ne pouvais pas lui en vouloir, il ne connait pas ma fille, il m'a donc conseillé son concept de la jeune fille de 12 ans. Le double probable de son âge à lui. Je lui ai poliment expliqué qu'elle avait vu le film une fois à l'école, que son souvenir n'en avait pas été impérissable et que qu'en somme, elle n'avait pas été ensorcelée. Pré-ado, un cahier de dessin ou un livre avec des collants de La Reine des Neiges ne l'enchanterait guère.
Sans se démonter, et aux mots pré-ados, il s'est ressaisi et m'a dirigé d'un pas excité vers le livre Assassin's Creed Underworld. J'ai dû l'arrêter dans sa frénésie. Ma fille comprend mal l'anglais et c'est une fille qui ne joue pas à la XBox. Il a pris un air grave.
"Êtes vous un gamer, monsieur?"
On parlait de ma fille, je ne voyais pas la pertinence de répondre, mais je ne lui en ai pas tenu rigueur et lui ai répondu par la négative.
"Ça parait, même les filles jouent à Assassin's Creed!" qu'il m'a dit comme un premier ministre annoncerait une mesure sévère.
"Je...je n'ai pas dit que les filles...Ma Fille n'est pas une gameuse, inutile de me présenter un livre en anglais sur un jeu vidéo". En regardant comme il faut j'ai vu que le livre n'était pas du tout en anglais. Malgré sa conception au Québec et son absence d'un seul mot en français dans le titre. Le saisonnier avait failli à me le faire réaliser lui-même. Et ce, même si il semblait planter maintenant un regard hautain sur ma personne.
Nous étions dans une impasse et je contemplais l'idée de me départir de ses sévices services quand un collègue est passé près de lui en lui disant:
"La petite chambre des employés en arrière...quand tu vas à la petite chambre de bain, tu ne fais que des #1, DUDE! QUE DES #1!"
(...)
Notre rapport allait changer en quelques secondes sous mes yeux.
Cette fois je ne voulais plus me départir de ce novice d'importants enjeux sociaux. Son visage est passé de supérieur, à la limite du gars qui voulait en intimider un autre, à plus ou moins dégonflé, de plus en plus les joues rosées, puis finalement, les épaules tombées, le regard fuyant. il avait la tête du parfaitement humilié.
Il a tenté une dernière chose, mais n'a paru que pervers en le proposant:
"Un bikini!"

(est-ce vraiment l'association mentale que l'on fait en pensant à une fille de 12 ans?...ew...)
Il n'a pas attendu ma réponse et a quitté par lui-même cette scène de sacrifice humain pour se tirer dans le vide du temps des fêtes.
Il resortira publiquement quelque part en 2016.
J'ai trouvé tout seul une idée pour Punkee à 20$
Mais mon entretien avec ce saisonnier valait nettement plus.