Rude rentrée pour les éneristes... pour cause de promesses tenues [Actu]

Publié le 02 février 2016 par Jyj9icx6
En Argentine, on prend ses congés d'été soit en janvier (enero), soit en février (febrero), soit à cheval sur les deux... Hier lundi, revenaient donc au travail les éneristes et pour un bon nombre d'entre eux, le choc a été rude à Radio Nacional, placée désormais sous la direction de Ana Gerschenson, qui a remplacé María Seoane, démissionnaire quelques jours après la prise de fonction de Mauricio Macri.

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C'est tout un groupe de journalistes qui s'est vu hier matin refuser l'entrée dans les locaux de la radio, installée rue Maípu au numéro 555. Des vigiles d'une société privée filtraient les allées et venues et n'ouvraient la porte qu'aux personnes figurant sur une liste qu'on leur avait remise. Des journalistes de quelque ancienneté sur les ondes publiques ont ainsi appris qu'ils ne faisaient plus partie de la maison. La raison invoquée par la directrice, venue elle-même à leur rencontre dans le hall de l'immeuble, pour quarante minutes de débat houleux : soit leur contrat de travail n'était pas correctement établi et par conséquent il n'était pas valable (le pire, c'est que c'est loin d'être invraisemblable), soit leurs contrats ne figuraient pas dans les dossiers des Ressources Humaines et elle en avait donc conclu qu'ils n'existaient pas (et là, encore, c'est plausible, vu la nature de la bureaucratie argentine, un mélange d'usine à gaz et d'absence de rigueur). Les journalistes ainsi remerciés, avec un manque de tact et de respect humain dont on a eu plusieurs exemples depuis l'arrivée de ce gouvernement aux affaires (1), ont bruyamment manifesté et crient à la persécution idéologique.
La nouvelle directrice, de son côté, semble parfaitement sûre de son bon droit. Elle va d'ailleurs faire mettre en accès public sur Internet les contrats de travail des journalistes et animateurs qui travaillent à l'antenne (on est loin de ce type de transparence dans bon nombre de nos vieux pays européens, à commencer par la France) et dont les rémunérations ont été baissées d'environ 40% pour les mettre à la hauteur du marché de l'audiovisuel (on a beaucoup dit que les vedettes du secteur public étaient surpayées sous le précédent gouvernement). Ana Geschenson répond d'un ton serein sur tous ces sujets à La Nación, qui publie l'interview ce matin, après les accrochages publics d'hier au siège de la radio. Elle y annonce le maintien en place d'un certain nombre de vedettes de l'ère kirchneriste, comme l'historien et vulgarisateur Felipe Pigna ou l'éditorialiste José Pablo Feinman. Héctor Larrea, hyper-vedette des après-midis de semaine, légende vivante de la radio, reste lui aussi à l'antenne. Ana Gerschenson explique aussi que la journée n'étant pas extensible, elle n'avait de toute manière pas d'autre choix que de supprimer certaines émissions pour faire place à d'autres, afin que la grille 2016 reflète bien la diversité de l'Argentine comme l'avait promis le gouvernement (logique implacable !). Bref, le pluralisme promis semble au rendez-vous, même si certains vieux de la vieille y laissent des plumes et en souffrent...
En revanche, comme promis en décembre, un nouveau directeur vient bel et bien d'être nommé à Nacional Rock, la radio thématique réduite au rôle de robinet à musique pendant le mois de janvier pour cause de révision générale de la station : il s'agit de Bobby Flores, un homme qui a déjà une grande expérience du mariage entre le rock et la radio et qui a droit ce matin à une manchette à la une de Clarín. Il animait jusqu'à présent un projet personnel, de nouvelle technologie : la radio BitBox. L'homme a d'ailleurs le look de l'emploi, cheveux d'argent en bataille et barbe naissante poivre et sel. Son analyse du genre musical pourrait toutefois froisser de nombreux artistes en Argentine. Il estime en effet que le rock est maintenant "plus détendu" et qu'il "ne rêve plus de changer le monde". Il me semble que, pour ce qui est du rock argentin, il se trompe : le genre et ses créateurs et interprètes cultivent dans leur majorité un contenu très politique et plus progressiste que réactionnaire. Ces propos étranges nous donneraient-il un indice du type de programmation auquel cette station se destine ? Là encore, on nous promet du pluralisme, des émissions en tant que telles et non pas un robinet à tubes, et du rock étranger, des grands classiques internationaux, qui ne suffoqueront pas sous leur poids un quota de musique nationale, qui restera prioritaire à l'antenne. Espérons qu'il s'agira bien d'entendre toutes les voix qui existent et non pas de remplir l'antenne avec une variétoche dépolitisée et insipide. On sait déjà qu'il y aura de la musique mais pas d'analyse politique ni sportive, les auditeurs pouvant se tourner vers d'autres stations s'ils recherchent ce type de contenu (une position qui se défend fort bien). Vous pouvez écouter la toute première interview de Bobby Flores, après ses huit premières heures à la tête de Nacional Rock, sur les ondes de Radio Nacional (la station généraliste du groupe public). Ce qu'on peut en dire, c'est que les intervieweurs ne se sont pas couchés servilement devant le nouveau directeur. Ils s'entretiennent avec lui sans flagornerie et c'est déjà une indication intéressante de ce que pourrait être le futur des antennes.
De son côté, le ministre de la Culture, Pablo Avelluto, a reconnu qu'il y avait décidément beaucoup de contrats de travail rompus dans le secteur public. Il le regrette, parle d'une situation "épouvantable" (espantosa), mais affirme que c'est un passage obligé pour assainir la gestion budgétaire du secteur public. En lisant ces propos rapportés par Página/12, il est difficile de le traiter de cynique ou d'indifférent au sort des gens, d'autant que le diagnostic qu'il pose est celui que j'ai entendu dans la bouche d'à peu près tous les Argentins de tous bords depuis près de dix années que je me rends tous les mois d'août dans le pays. Ils reconnaissent tous que l'Etat fonctionne mal, à tous les niveaux (villes, provinces, nation), et que de très nombreuses personnes qui émargent à un budget public ne rendent pas un service à la hauteur des impôts que les citoyens acquittent pour que leur soient versés ces émoluments. Mais les Argentins ont eux aussi leurs ambivalences et quand le secteur public leur fournit un travail rémunéré, ils le prennent sans se poser plus de questions que le strict nécessaire (tout le monde a besoin de manger). Et quand la situation se renverse, comme c'est le cas en ce moment, les pots cassés sont payés par tous sans grande distinction d'engagement politique. Il y a des gens qui ont voté pour Macri ou/et qui détestent Cristina qui, actuellement, sans trop savoir pourquoi ça leur tombe dessus, perdent le poste qu'ils occupaient, parfois depuis plusieurs années, dans telle ou telle institution.
Un seul secteur public a annoncé l'arrêt des licenciements, c'est celui du pétrole, où les ministres qui se partagent les divers portefeuilles économiques ont annoncé le statu quo pour le personnel pendant les six prochains mois.
Pour aller plus loin : lire l'article de Página/12 sur la situation dans le groupe Radio Nacional lire l'article de La Nación sur les altercations entre journalistes licenciés et direction de Radio Nacional lire l'interview de Ana Gerschenson dans La Nación lire l'article de Página/12 sur les déclarations du ministre de la Culture écouter l'interview de Bobby Flores sur Radio Nacional (huit minutes environ) lire l'interview de Bobby Flores dans Clarín, où le nouveau directeur de Nacional Rock range parmi les artistes de rock des gens comme Atahualpa Yupanqui (folklore du Noroeste), Osvaldo Pugliese et Astor Piazzolla (tango), ainsi que le compositeur de musique classique Alberto Ginestera pour faire bonne mesure. Accéder au site Internet de Nacional Rock et du groupe Radio Nacional. Vous pouvez écouter toutes les radios en direct grâce au streaming Escuchá en vivo.
(1) Ces cessations de contrat sans avertissement s'expliquent, selon les nouveaux dirigeants, par le fait que les contrats n'ont pas été établis dans les règles, ce qui les rend nuls en droit et entraîne de ce fait l'absence de formalités à respecter pour les rompre, puisqu'on ne rompt pas ce qui n'existe pas... En droit, l'analyse est difficilement contestable. Sur le plan humain, c'est une autre affaire. Cependant, en Argentine, le préavis de licenciement n'est pas prévu par la loi. Les gens se retrouvent sans travail du jour au lendemain. Dans le cas présent, en prime, ils ont du mal à se rendre sur leur ancien lieu de travail pour récupérer leurs affaires personnelles tant on a peur d'une occupation illégale des lieux une fois qu'ils ont un pied dedans.