l'économie ne ment pas... sauf par omission

Par Richard Gonzalez

Pucerons esclaves des fourmis rouges, Col des Mouilles, Isère, mai 2008


Je potasse à mes minutes perdues le dernier ouvrage de l'essayiste Guy Sorman, L'économie ne ment pas. L'auteur, qui compte une vingtaine de bouquins à son actif, est surtout connu pour ses positions indéfectiblement libérales, hardies dans un pays de culture étatiste tel que la France. Guy Sorman, donc, se montre une fois de plus incorrigible : sous couvert d'éclairer le lecteur sur les succès et les échecs du développement économique à travers le monde, il refait le coup de l'apologie du libéralisme, seul à même, selon lui, de garantir le bonheur de tout un chacun à long terme (mais on ne sait pas quand). Le bonheur, ah oui moi je veux bien, je ne demande que ça. Je suis même persuadé, osons le dire sans complexe, que le libéralisme philosophique est hautement plus humaniste que le socialisme stricto sensu. Mais quand on écrit dès la quinzième page :

"La crainte de troubles écologiques pourrait conduire à des politiques inconséquentes qui ne diminueraient pas nécessairement les risques écologiques mais qui pourraient interdire le développement des plus pauvres",

la formulation me fait tiquer. Il n'y a pas à "craindre les troubles écologiques", M. Sorman, ils sont déjà là, et bien là. Les libéraux (mais pas seulement) sont majoritaires à penser que nous avons encore du champ pour éviter les désastres. Parce qu'ils refusent de les voir, tout comme ils refusent d'admettre que les économies ayant débridé le capital ne sont pas plus égalitaires qu'auparavant. Je n'ai pas lu le bouquin dans l'ordre et il me reste quelques chapitres à annoter, mais je subodore les intentions de M. Sorman : vendre le dogme du "laisser-faire laisser-passer" en retenant les analyses de savants tous du même camp. Il convoque ainsi le libéral catalan Javier Sala-i-Martin (p.140) pour annoncer que

"la plupart des problèmes dits de société finissent par se dissoudre dans le développement (...)"

et qu'à un certain niveau de développement,

"la productivité prend le relais, la croissance intensive devient moins dévoreuse de ressources naturelles. (...)"

Le problème est qu'on ne voit pas comment l'Indonésie et le Brésil, pour ne citer que ces deux pays dits "émergents", arriveront à ce niveau de développement avant d'avoir abattu les dernières forêts primaires de la planète pour nourrir le monde en soja et huile de palme à bas coût. M. Sorman oublie de qualifier le développement et de catégoriser la croissance : toutes les hausses de PIB ne se valent pas pour faire le bonheur des gens. Bien pire peut-être, ces chiffres dont on se gave masquent des inégalités sociales toujours plus redoutables. Ces crimes contre nature profitent à une proportion d'individus toujours plus restreinte par rapport au profit financier qu'ils génèrent. Le livre omet en effet, et c'est un écueil de la pensée libérale d'une façon générale, de reconnaître l'irrésistible concentration des pouvoirs que génère la hausse de la productivité (sur ce point,l'histoire a donné raison à Marx). Et ces marchés oligopolistiques qui finissent par tirer tous les fils de l'économie mondiale sont tout sauf concurrentiels et philanthropiques. Dommage que l'ouvrage ne s'essaye pas à reconnaître ces dangereuses évidences.

Enfin, pour la bonne bouche, Guy Sorman consacre tout un chapitre à l'effet de serre. Il oppose Al Gore, suspecté d' "exploiter les hypothèses du réchauffement au-delà de toute rigueur" (p. 301) aux propos très mesurés d'un certain physicien qu'il est allé pêcher en Inde, Rajenda Pachauri, voire d'un Lomborg, environnementaliste danois pour le moins insouciant, sinon révisionniste. "A l'expérience, l'incertitude s'épaissit", insiste l'auteur. Qui ne manque pas d'aligner dans la foulée une magnifique interrogation :

"Est-ce l'homme qui nous importe le plus, ou la nature en soi? Or, pour l'homme, toutes les conséquences du réchauffement ne sont pas néfastes.(...)"

avant de vanter la position de Roger Guesnerie. L'économiste français recommande d'agir avec modération, compte tenu des incertitudes, c'est-à-dire "à condition de ne pas mettre en péril la mécanique du développement, l'économie de marché et les progrès qu'elle suscite". Incorrigible, ce Guy Sorman, je vous disais...