Saint laurent - 2/10

Par Aelezig

Un film de Bertrand Bonello (France) avec Gaspard Ulliel, Jérémie Rénier, Louis Garrel, Léa Seydoux, Amandine Vaylade, Amira Casar

Déplaisant.

L'histoire : Les années 70 vécues par le couturier Yves Saint Laurent, entre drogue, alcool, sexe et création.

Mon avis : Après avoir vu le Yves Saint Laurent de Jalil Lespert, apprécié mais souvent décrit comme trop classique, d'une part, et "sponsorisé" (donc faussé) par l'omniprésence de Pierre Bergé tout au long de la production, d'autre part. Et bien, même si j'ai trouvé le premier un tout petit peu académique, en effet, je l'ai très largement préféré à cette sorte de clip de 2h30, qui présente un homme... infréquentable, limite psychopathe. On comprend que Bergé n'ait pas apprécié la blague ! Du coup, entre les deux visions, on est complètement paumé sur la vraie personnalité du couturier. Et on en conclut que finalement on s'en fout un peu... et toute l'oeuvre du couturier s'en trouve fortement banalisée, désacralisée. 

Evidemment, je ne veux pas qu'on fasse de Saint Laurent, et malgré son nom, un saint homme. On sait qu'il était très tourmenté et fragile psychologique. Et Lespert aborde très bien cet aspect, lui aussi. Ce qui était intéressant, c'était de mieux connaître l'homme derrière le succès, et le pygmalion derrière l'artiste. Sans être une pure histoire pour fashionista, on souhaitait le portrait d'un grand créateur, qui méritait un biopic, autant qu'un Picasso, un Van Gogh, un Rimbaud... Lespert a parfaitement (ou presque) rempli le cahier des charges.

Mais là... Bonello nous présente un homme tout à fait détestable. Camé, alcoolique, dépressif, méchant, partouzeur, déconnecté du monde. La couture, on la voit assez peu. Quelques séquences où il dessine, où il fait des essayages. Mais la majorité du film tourne sur sa vie privée, très privée, et toutes ses addictions. Et notamment sur le sexe. On a accusé Kechiche de se faire plaisir à filmer deux filles en train de se faire des calins, mais il n'y a que deux scènes hot. Ici, on voit beaucoup de zizis, et si tout reste soft au niveau de l'image, l'ambiance, elle, est hyper glauque. Ca drague les prostitués et autres gigolos dans les bosquets, ça fait des partouzes... Franchement on dirait que Bonello est tellement fasciné par l'homosexualité (a priori il est hétéro pourtant) qu'il n'a retenu que ça du personnage ! Homosexuel dépravé et camé. Et laisse entendre par la même occasion que tous les homosexuels sont des débauchés, obsédés, ce qui est paradoxal puisqu'il semble les filmer avec grand plaisir ! Toutes les créations de génie, les heures de travail intense... bof, Bonello, c'est pas ça qui l'intéresse. D'ailleurs, il s'est consacré uniquement aux années 70. C'est comme si on voyait un film sur Picasso, constamment en train de trousser tout ce qui passe, et de temps en temps se faire une petite peinture pour se distraire.

Le rôle de Pierre Bergé est également fortement diminué, n'apparaissant ça et là que comme un amant de passage mais associé en affaires. On sait pourtant que le duo, c'était bien plus que ça.

La réalisation laisse aussi fortement à désirer. Avec des scènes qui s'éternisent à un point, mais à un point... que ça devient ennuyeux au possible. Je citerai les innombrables soirées en boîtes, qui n'en finissent pas et n'apportent strictement rien ; et le pensum (deux fois) des discussions entre Bergé et leur actionnaire, Sanofi, en français pour l'un, en anglais pour l'autre, avec une interprète qui parle en même temps qu'eux, du coup on ne comprend rien. Si ce n'est que ça cause de chiffres, d'évolution, de machins, de trucs, de tas de considérations financières, qui sont forcément réelles, on s'en doute, mais qui n'ont pas besoin de durer vingt minutes ! Le film aurait pu être raccourci d'au moins une demi-heure...

Et puis il y a la chrono à la one again. Très zarbi. Un coup en 1974, après on revient à 1969, ensuite on est en 1976, ah tiens on revient en 1971... Là encore, on s'y retrouve grâce aux coupes de cheveux... si l'on connaît bien le couturier. Parce que mon mari, qui se fout de la mode, mais était content de découvrir ces deux biopics pour connaître l'histoire d'un grand créateur, lui, il était complètement paumé ! Fallait que je lui explique au fur et à mesure.

Ainsi la collection Libération : on la voit, on devine l'hostilité de ceux qui assistent au défilé. Mais rien n'est expliqué. Donc le spectateur passe totalement à côté de la petite histoire (nostalgie des robes de sa mère dans son enfance), qui rejoint malencontreusement la grande (la France assimile ces robes au pétainisme et rejette furieusement cette collection). 

La scène d'intro n'est pas très explicite, je n'arrive pas à la placer dans la biographie de Saint Laurent. On la revoit à un autre moment du film, ce n'est guère plus lumineux. On sent bien que le bonhomme est stressé, mais on ne sait pas pourquoi, vu que pendant tout le film, il est borderline.

Et puis des scènes courtes, inexplicables : la femme nue et l'androgyne en pantalon, ou bien les militaires qui chantent... des rêves, probablement. Mais ce n'est pas bien clair. Tout comme celle où Bergé le récupère ivre mort, tabassé, ensanglanté dans un chantier. Fantasme ou réalité ?

Un atout, heureusement : Gaspard Ulliel, véritable réincarnation d'Yves, c'en est vraiment troublant. Et aussi crédible en travailleur exigeant, qu'en camé total, vivant dans un nuage toxique, entre pétards, médocs et alcool, et collection d'amants. Les autres acteurs sont tout aussi parfaits, y compris les mignonnes Léa Seydoux et Amandine Vaylade, qui apportent - ouf - une touche de douceur et d'esthétisme dans toute cette noirceur.

Par contre, Helmut Berger est grotesque : il incarne le couturier à la fin de sa vie et ses séquences sont d'ailleurs tout à fait incongrues puisque le réalisateur ainsi que je le disais plus haut s'est fixé sur les années 70. Je me disais, tiens, on va le voir faire ses adieux (2002) et le fabuleux dernier défilé rétropesctive, où Catherine Deneuve et Laetitia Casta, entre autres, lui rendirent un hommage touchant. On se demande d'ailleurs, en voyant le portrait que nous dresse Bonello, comment cet homme débauché, dépravé, indécrottable, pouvait être entouré par tant d'amis fidèles... Pas d'annonce, pas de défilé. Berger est juste là pour nous faire une imitation, qui attire davantage le dégoût que la compassion.

Franchement, j'ai été hyper déçue, mais aussi choquée par les scènes crues et l'atmosphère sordide. Aucune émotion ne se dégage ; le couple Saint Laurent / Bergé ne fonctionne pas, il est presque inexistant ; et l'histoire d'amour, "sublime" ai-je lu plusieurs fois, avec Jacques m'a paru à moi une sombre manipulation entre un dandy ambitieux et sans âme, face à un homme dépendant et abîmé. Rien de sublime, là-dedans.

Le réalisateur explique qu'il voulait montrer la souffrance d'un homme, derrière l'image d'une star mondiale, précisant qu'il détestait les biopics et s'est donc attaché à la période où il était au plus mal. Bon, ça c'est fait. Il a par ailleurs affirmé sa volonté, et sa liberté, de s'évader du cadre strict de la biographie et d'inventer des passages fictifs. Mais dans la mesure où le compagnon de Yves Saint Laurent est toujours de ce monde, on peut comprendre que celui-ci ait vu rouge ! Il s'est battu contre la production mais n'a pu l'empêcher. Il a résumé le film comme "homophobe et méchant". J'avoue que c'est l'impression que j'ai ressentie en voyant le film.

J'ai failli plusieurs fois arrêter, mais fan de l'artiste, je voulais voir jusqu'où allait aller Bonello dans ce brûlot très irrespectueux. Encore une fois, non, je ne voulais pas une hagiographie. Mais le respect, c'est de reconnaître à quelqu'un ses faiblesse, ET ses qualités.

Pourtant, le film est encensé par la presse : sophistiqué, scintillant, une grâce morbide, un éblouissement... Le public lui s'est laissé prendre par ces louanges, 390.000 entrées... mais a cependant largement préféré le Jalil Lespert : 1.600.000.

Monsieur Bergé, vous avez toute ma sympathie.