Nicolas Cavaillès - Les huit enfants Schumann

Publié le 02 mai 2016 par Marc Villemain


“... ces petits animaux hantés qui n'évoluèrent que dans les jeux d'ombre et de clarté d'une forêt clairsemée, à la lisière du noir et du blanc, reproduisant malgré eux le chaos d'aspirations et de névroses que leur père avait magnifiquement échoué à ordonner, ces enfants ne s'appartenaient pas plus que les autres, marionnettes dénaturées de leurs géniteurs et du destin, poupées déguisées enfermées dans une maison close, ne jouant qu'avec les bibelots qu'on leur avait mis entre les mains, ne s'exprimant qu'avec les clichés dont on avait gâté leur cervelle affamée ; mais ils purent très tôt pleurer la perte de ce fragile état de non-appartenance à soi qui dans leur cas ne mua jamais, comme il l'aurait dû, vers l'invention de soi ; il ne leur resta plus dans cette impasse qu'à pleurer la force invisible et superbe qui les y avait conduits.

Avec Les huit enfants Schumann, Nicolas Cavaillès (prix Goncourt de la Nouvelle pour Vie de monsieur Legat, prix Gens de Mer 2015 pour Pourquoi le saut des baleines), récidive dans cette forme brève dont il devient, au fil des livres, l'un de nos prosateurs les plus accomplis. Il s'intéresse cette fois, non pas tant au compositeur Robert Schumann, ni même à son épouse Clara, à propos desquels bien des choses déjà ont été écrites, qu'à ses huit enfants, héritiers malgré eux d'une mère que l'on savait déjà intraitable et d'un homme pour qui la musique était la vie même.
L'ouverture de ce texte est un peu étonnante, et même étonnamment potache pour un livre aussi sensible : y est en effet dressé un parallèle avec l'autre Robert Schuman (un seul n), père fondateur, avec quelques autres, de notre moderne Europe ; cela dit, je ne saurai en juger plus avant, puisque l'on croit comprendre, entre les lignes, que l'auteur pourrait prochainement s'intéresser à ce presque parfait homonyme... À suivre, donc.
Mais, bien sûr, l'essentiel n'est pas là. Car je serai assez tenté de dire que, comme en contrepoint à ces huit portraits, à ces huit destins singuliers (et souvent douloureux), c'est aussi et d'une certaine manière la figure d'un absolu artististique qu'esquisse Nicolas Cavaillès. Ce que l'on comprend en effet, en lisant ce petit livre que l'on sent écrit à fleur de peau, c'est non seulement qu'aucun des enfants Schumann n'a pu vivre en dehors de l'ombre du grand homme, mais que cette ombre même a recouvert presque entièrement leur existence - la présence souveraine, et c'est peu dire, de Clara, y contribuant assez fortement. La question posée, fût-ce en filigranes, est donc aussi de savoir si, pour un artiste de cette envergure, il est possible de vivre sous l'empire, voire l'emprise de son art, tout en prêtant attention à la trivialité de la vie, au prosaïque de l'existence, en veillant aux états d'âme ou tout bonnement aux besoins de son entourage proche : de vivre, pour le dire d'un mot, en bonne intelligence avec le commun. La question, qui vaut bien sûr pour tout grand artiste, musicien ou pas, semble atteindre son apogée avec Schumann, incarnation d'un romantisme à dominante mélancolique. Nicolas Cavaillès ne répond certes pas à cette question, que d'ailleurs il ne pose pas expressément, mais le lecteur ne peut sortir de ce livre sans ressasser l'imposante fragilité de ce colosse aux pieds d'argile, ni sans s'interroger sur le prix à payer d'un tel génie - pour lui-même et les autres, donc.

En sus de la belle empathie que manifeste Nicolas Cavaillès à propos de ces huit enfants déchirés entre l'admiration dûe au père et l'impossible invention de leur propre existence, et auxquels il parvient à prêter en peu de pages corps, voix et âme, en sus même de l'élégance très ferme, très sereine de son écriture, c'est aussi dans cet entreligne-là que réside la beauté profonde de ce petit livre - dont il n'est d'ailleurs pas interdit de sortir avec un léger sentiment de frustration, tant on se dit que la destinée de chacun de ces enfants pourrait à soi seule justifier un roman. D'autant que le livre s'achève sur un très bel épilogue, lequel (nonobstant une saillie peut-être pas tout à fait nécessaire sur un certain usage moderne de la musique), achève de donner à ce texte une ampleur, une richesse, une hauteur de vue dignes de tous les éloges.

Les huits enfants Schuman, de Nicolas Cavaillès - Editions du Sonneur
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Mes recensions d'ouvrages des Editions du Sonneur, où j'officie comme éditeur, 
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